‹ Lecons sur les maladies mentalesChapitre 86 sur 283 · DES RÊVES PROLONGÉS. P · texte numérisé non relu

DES RÊVES PROLONGÉS. P

L'intérôt qui s'attache îi la question des rêves prolonges et à leurs rapports avec la folie nous engage à rapporter ici une observation type, qui démontre jusqu'à l'évidence

RÊVES PROLONGliS. 1S7

des faits de ce genre déjà signalés par Garpcnter, Guislain, Moreau (de Tours).

• Le i6 janvier 1883, les Parisiens, en quittant leurs demeures, aperçurent sur les murs un manifeste politique signé Napoléon. Le prince y faisait entendre une protestation énergique contre le gouvernement de l'époque et se posait ouvertement en prétendant. Quelques heures plus tard, il était mis en état d'arrestation et conduit en prison.

La presse politique s'emparant de ce fait l'apprécia de mille manières diverses. Les uns approuvaient la conduite du prince, les autres la blâmaient sévèrement. Mais, parmi ces derniers, aucun ne fut plus acerbe dans ses critiques que M, Paul de Cassagnac. Dans un article publié dans le journal le Pays, il attaquait avec véhémence le prince Napoléon et blâmait son manifeste en termes extrêmement sévères.

Quelques jours plus tard, un homme assez bien mis se présentait à la préfecture de police et déclarait qu'il venait de tuer M. Paul de Cassagnac; son exaltation évidente, son langage animé, ne pouvaient manquer d'éveiller les soupçons de la police, habituée à voir passer sous ses yeux un si grand nombre d'aliénés.

Il fut donc dirigé sur l'infirmerie du dépôt de la préfecture, oîi il fut immédiatement interrogé. ^Malgré leur étrangeté, ses récits ne présentaient rien d'impossible ni même d'absolument invraisemblable.

Il s'appelait Cousin (je ne vois aucun inconvénient à divulguer ce nom qui est faux). Il était secrétaire du colonel Brunet, aide de camp du prince Napoléon. Ses opinions bonapartistes, très accentuées, avaient été péniblement froissées par les attaques dirigées contre le prince dans les

journaux, mais l'attitude du Pays l'avait particulièrement indigné.

Décidé à demander des explications, il se rend, le dimanche 21 janvier, au bureau de ce journal où il ne rencontre personne; parcourant une série de pièces désertes, il arrive au cabinet du rédacteur en chef, qu'il trouve assis à son bureau et occupé à écrire un article. Il l'interpelle immédiatement, il lui reproche les termes de son article et l'accuse d'avoir lâchement attaqué un adversaire terrassé, un prince prisonnier. Il lui demande enfin une rétractation.

Sans lever les yeux, sans toLirner la tête, M. Paul de Cassagnac continue à écrire et ne répond pas.

Indigné de cette attitude, Cousin sort de sa poche un revolver chargé, appuie la main gauche sur l'épaule droite de M. de Cassagnac et lui tire six coups de revolver à bout portant. La victime tombe sans pousser un cri : la mort avait été foudroyante. , x- .„

Après avoir entendu ce récit, on s'empressa de fouiller le prévenu; on le trouva armé d'un revolver et porteur de cinquante cartouches.

Au moment d'être reconduit en prison , cet homme s'écria : « Maintenant j'espère que vous allez me décorer^» Il était en effet possible qu'un crime eût été commis. On se rendit donc auprès de M. Paul de Cassagnac pour l'interroger à cet égard; il répondit que, non seulement il n'avait vu personne le jour de cet attentat imagmaire, mais encore il ne s'était pas rendu aux bureaux du Pays 11 était donc évident qu'on avait affaire à un fou; on le ht transférer à Sainte -Anne et il entra dans nos salles le 23 ianvier. Au moment de son arrivée, il était dans ua état d'exaltation maniaque qui le rendait fort dangereux Il parlait avec une grande volubilité et s'exprimait avec

nÉVES PROLONGÉS. 1S9

beaucoup d'élégance; il ne souffrait pas qu'on parût douter de l'exactitude de ses affirmations, et le moindre sourire le mettait hors de lui. Deux jours plus tard, le 25 janvier, nous lui avons fait subir un interrogatoire régulier ; la séquestration avait déjà porté ses fruits, et de son état antérieur il ne restait plus qu'un délire fruste, une excitation moins intense; la logique commençait à reprendre ses droits.

Il nous répéta cependant son premier récit et nous donna quelques détails plus circonstanciés sur ses antécédents.

Fils d'un ancien militaire, il a reçu une assez bonne éducation, il est resté au collège jusqu'à l'âge de quinze ans, époque à laquelle son père fut assassiné.

Obligé de quitter le collège, il devint soldat et servit dans les cuirassiers; puis il quitta l'armée de terre pour passer dans la marine, et c'est dans les équipages de la flotte qu'il prit part à l'expédition du Mexique.

De retour en France, il entra au service du colonel Brunet en qualité de secrétaire, chargé des comptes et de la correspondance. Toutefois, ses fonctions ne l'attachaient pas tellement à la maison, qu'il ne pût s'absenter fréquemment et faire des voyages de quelques mois.

On comprend dès lors que, très affectionné au prince Napoléon, il ait ressenti la plus vive indignation en lisant les articles dirigés contre lui. Voilà pourquoi, ne pouvant obtenir une rétractation de M. de Gassagnac, il avait tiré sur lui.

■ « Avez-vous entendu les détonations, lui dis-je? — Non je ne m'en souviens pas, répondit-il; j'étais sans doute trop préoccupé pour y faire attention. - Étes-vous sûr d avoir tué M. de Gassagnac? - On prétend qu'il n'est pas mort, mais il doit être grièvement blessé. »

160 DKS ÉLÉMENTS MOUDIDES DE LA FOLIE.

Ainsi, tout en étant moins affirmatif qu'au moment de son arrestation, il persistait dans son délire. 11 donnait de nombreux détails sur ses goûts, ses habitudes, ses amis. Il prétendait n'avoir plus de famille; il n'avait point de relations en dehors de la maison du prince. L'interrogatoire terminé, je le priai de ra'écrire une lettre dans laquelle il rappellerait les données principales de notre conversation.

C'est là, messieurs, une précaution toujours utile à prendre; en faisant écrire un aliéné (s'il veut bien y consentir), vous obtenez un témoignage précis de la nature de sefe idées à un moment déterminé; c'est un document des plus précieux, car rien n'est plus variable et fugace que l'état d'esprit de ces malades, comme vous allez le voir immédiatement. En effet, le lendemain 26 janvier, l'aspect de cet homme avait absolument changé et nous assistions au retour complet de la raison. C'est alors qu'il nous fut possible de retrouver la vérité.

11 est vrai que cet homme est fils d'un militaire et que son père a été assassiné, mais il n'est pas sans famille, il a des frères et des sœurs. Il est vrai qu'il a servi, il est vrai qu'il a fait la campagne du Mexique, mais il est absolument faux qu'il ait jamais appartenu à la maison du prince Napoléon. 11 est vrai qu'il a des opinions bonapartistes, mais il n'a jamais été au service du colonel Brunet. Il est voyageur de commerce; il représentait une maison importante de Paris et c'est ce qui explique les longues absences

dont il nous avait parlé. ^ .

Au retour d'un voyage en Grèce, il se trouvait, le! janvier, à Naples, où il apprit la mort de Gambetta; il se rappelle avoir vu les pavillons des navires en berne.

Continuant sa route, il était à Paris le 6 janvier, jour

DES nÉVES rnoLONGiîs. JG'l

des obsèques. Je tiens à vous donner ces détails qui nous éclairent sur la parfaite intégrité de sa mémoire avant sa crise.

11 était descendu dans un hôtel où il s'occupait tranquillement de ses affaires, sans se préoccuper outre mesure des événements politiques. Le 15 janvier, il avait donné h un de ses amis un rendez-vous auquel il ne put aller à cause de la pluie. Tel est le dernier souvenir précis qu'il ait conservé. A partir de ce jour, il existe une lacune, un trou noir dans ses souvenirs, comme si Ton avait arraché quelques pages du livre de sa vie. Toute cette partie de son existence reste plongée dans les ténèbres jusqu'au moment où il s'est réveillé dans une maison de fous ; car il a parfaitement conscience de «sa position et il sait qu'il a été enfermé comme aliéné à l'asile Sainte-Anne. Il est profondément humilié. Du reste, il reconnaît que le nom qu'il s'était donné est faux et qu'il n'y a pas un mot de vrai dans le récit tragique de son entrevue avec M. de Cassagnac.

11 est évident que notre fou avait eu, comme tant d'autres, un rêve prolongé, qui avait laissé dans sa mémoire des traces assez durables pour influer sur ses idées et sa conduite à l'état de veille.

^ Nous tiendrons donc pour absolument démontrée, à l'avenir, la réalité des faits de ce genre.

Page 1