DE 1/ÉTAT PHYSIQUE DES ALIÉNÉS
leurs aliéné, qui se figurait être constamment auprès d'une autre personne, qui occupait sa couche et le suivait partout. Quelques hémiplégiques se plaignent d'être accouplés à une moitié de cadavre. On comprend, dans une certaine mesure, cette sensation : lorsque nous touchons une personne étrangère, il y a au point de contact une sorte de choc en retour ; quand nous nous touchons nous-môme, nous éprouvons simultanément, en deux points correspondants de notre individu, une sensation de contact qui nous revient par deux voies différentes et nous permet de dire que nous nous sommes touché. Mais lorsqu'il existe, cdmme chez certains sujets, une abolition complète de la sensibilité cutanée dans toute une moitié du corps, le malade éprouve au contact de la surface paralysée une sensation analogue à celle que produirait le contact d'une personne étrangère. 11 n'en faut pas davantage pour susciter chez un aliéné toute une série de conceptions déh- ■ rantes, et c'est ici l'un des cas si nombreux où un fait, physique, chez un sujet prédisposé, devient l'origine d'un
trouble intellectuel.
Les hyperesthésies cutanées, qui se localisent sur uni point déterminé, se rencontrent surtout chez les raélanco-liques ou les hypocondriaques et les hystériques. Ces malades se frottent quelquefois un point particulier de la peau jusqu'à l'écorcher ; il s'agit là d'une excitation spéciale por- ■ tant sur un point limité. , 11 faut y joindre les troubles qui se développent du côte du sens génital : je veux parler de cette excitation perpétuelle qui porte un grand nombre d'aliénés aux excès solitaires. Bien souvent, chez la femme, on voit une h^er^" thésie vulvaire. influer sur l'état mental. Les idées le. plu^ étranges peuvent alors se donner cours : les unes sinia
llYPEnÈSTHÉSlES G1ÎINITALË9 ET VlSClÎHALES- 177
yiiient qu'elles sont en état de grossesse, les autres affirment qu'elles ont été l'objet de violences criminelles ; d'autres enfin croient Être habitées par de mauvais esprits, qui leur font subir à chaque instant des outrages imaginaires en s'introduisant jusque dans les parties les plus secrètes de leur corps.
A ces aberrations sensorielles, se rattache peut-être cette forme étrange de délire qui porte certains aliénés à croire qu'ils ont changé de sexe et à conformer leurs habitudes, leurs occupations et jusqu'à leur costume, à cette métamorphose imaginaire, comme les Scythes dont parle Hérodote (1).
Après vous avoir parlé des troubles du sens cutané, des sens qui nous mettent en rapport avec le monde extérieur, je dois vous signaler les hyperesthésies viscérales et les conséquences qui en résultent au point de vue physique et psychologique.
A l'état normal, nos organes travaillent en silence; ce n'est que de temps en temps qu'ils accusent des besoins qui réclament impérieusement notre attention. D'une manière générale, aucun viscère ne nous avertit de son fonctionnement. Il en est tout autrement chez certains malades, et c'est là la source la plus habituelle de l'hypocondrie. Ce sont des troubles intérieurs, pesés et jugés dans un esprit raal- ■^am. Ce sont ces sensations anormales qui font dire à tant de malades qu'ils ont un animal dans le corps. Mais laissons de côté ces faits, trop vulgaires et trop intéressants à la fois pour que je n'en fasse pas l'objet d'une leçon spécialement consacrée à l'hypocondrie.
(Ij 11 ne s'agit pas, bien entendu, de ces aberrations criminelles 'in on observe parfois chez les aliénés et qui tiennent à une perversion véritable du sens moral.
j^78 niî i-'i^'''^''' l'ii^'smuE des aliénés.
Il est une sensation particulière qui paraît se rattacher à plusieurs genres de délire partiel. Il s'agit de la sensation de poids, d'oppression, d'angoisse précordiale. Cette impression n'est pas seulement psychique; c'est un malaise des plus fatigants, qui semble annoncer l'arrêt du cœur. Cette sensation, qui forme cliniquement le fond même de ce qu on a appelé Yangine de poitrine, peut être attribuée a des causes diverses. Dans la plupart des cas, c'est un phénomène réflexe, partant des organes internes, transmis par le grand sympathique et se réfléchissant par la moelle aUon- L. C'est dans les cas de ce genre que l'on rencontre ces fermes de délire qui ont été décrites par divers auteurs sous le nom Ô: agoraphobie, de claustrophobie et de topophobie. Le malade est pris d'une angoisse irrésistible en présence d'un espace vide un peu étendu; il lui semble qu il va quitter la terre. 11 y a là une sorte d'anxiété, de dyspnée, d'oppression spéciale qui tient de l'ordre physique et qui retentit sur l'état moral de l'individu. C'est la le caractère fondamental de l'agoraphobie, dont la claustrophobie n est qu'une variété retournée. Cette impression pénible se rencontrait, à ses divers degrés, chez tous les malades de ce e espèce que j'ai eu l'occasion d'interroger. Nul doute qu elle n'exerce sur leur délire une influence prépondérante.
11 me reste à vous dire quelques mots d'un autre phénomène qui joue souvent un rôle des plus importants : je veux parler des névralgies. Les aliénés y sont très sujets, plus que les autresmalades; ils ^^^^'^ ^ "^l^^^^^ tout genre, mais il en est une qui joue un rôle tiè. impoi tint r/est la céphalalgie.
Lasègue protendait que ce phénomène est moins commun qu'on ne le suppose chez les aliénés ; cependant il e..slc cl
CliPHALALGIE. '179
nous ne saunons le passer sous silence. Il y a quelques distinctions à faire. D'abord la céphalalgie peut être prémonitoire, et, sous cette forme, je crois qu'on ne peut pas en contester la fréquence. Rien n'est plus commun que d'être consulté par des sujets qui accusent une céphalalgie très jncommode et qui sont destinés plus tard à devenir aliénés. Ce n'est pas sans raison qu'existe cette expression vulgaire : Avoir un mal de tête à en devenir fou.
Lorsque le coup est frappé et que le mal est fait, l'aliéné est peut-être moins sujet à éprouver des céphalalgies qu'on le croit ordinairement. On peut diviser ces sensations morbides en trois ordres différents. Nous avons d'abord les douleurs céphalalgiques sous-cutanées, accompagnées d'une hyperesthésie qui occupe une zone plus ou moins étendue. C'est là un symptôme des plus fréquents. Nous avons ensuite les douleurs profondes, pénétrantes, perforantes, lancinantes, gravatives ; quelques malades souffrent, disentils, comme si on leur enfonçait un couteau à travers les parois du crâne. C'est une douleur fixe, immobile, qui est toujours présente, bien qu'elle puisse offrir des exacerbatiens et des rémissions. Ce genre de céphalalgie se relie souvent à des altérations organiques et profondes des centres nerveux. On la rencontre chez des sujets déjà frappés d'hémorragie cérébrale ou qui vont en être frappés, dans les ramollissements, dans les tumeurs cérébrales, enfin dans les inflammations et les adhérences de la dure-mère. De nombreuses autopsies sont venues confirmer ces données. Si donc vous trouvez chez un aliéné ou chez un candidat à l'aliénation mentale une douleur fixe, persistante et toujours au môme endroit, songez à une altération des organes sous-jacents h la boîte crânienne. En outre des céphalées liées à des lésions matérielles il
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en est qui sont dues à des troubles des nerfs vaso-moteurs. C'est là très probablement l'origine la plus commune de cet affreux malaise connu sous le nom de migraine et qui est assez fréquent chez nos malades.
Si nous laissons de côté la céphalalgie comme un cas ù part, les névralgies les plus souvent observées sont les in-, tercostales, les lombaires, les trifaciales. Le fait le plus iraportant au point de vue psychologique, c'est l'influence exercée par ces névralgies sur les troubles de l'esprit; c'est l'un des chapitres les plus intéressants de l'étude des rapports du physique et du moral.
ïl peut ici se présenter trois cas : la névralgie peut être absolument indépendante de l'aliénation naentale; ce sont alors des troubles de la sensibihté liés à des causes diverses. Les ahénés peuvent avoir des névralgies comme tous les autres malades.
Mais il est des cas appartenant à une deuxième catégorie où la douleur peut offrir une importance capitale et coïucider avec des troubles psychiques auxquels elle fournit un substratum matériel et qu'elle contribue à exciter.
Il est en effet des névralgies qui peuvent devenir le point de départ de psychoses réflexes. Le trouble intellectuel résultera de l'influence exercée sur les fonctions cérébrales par cette impression douloureuse. Tous ces faits se réunissent sous un nom général, la dysphrénie névralgique (Schûle). Les auteurs ont cité de nombreux faits de ce genre ; Brodie en a rapporté un bel exemple reproduit dans le traité de Morel. Il s'agit d'un malade qui, atteint d'une rachialgie d'origine spinale, voyait un délire intense se développer quand il avait ses crises douloureuses; dès que la douleur cessait, la perturbation intellectuelle disparaissait é-aleraent. C'était là plutôt un cas de délire que d'aliena-
DYSPHRÉNIE NÉVRALGIQUE. 181
tîon mentale. On pourrait en rapprocher ces troubles psychiques qui s'emparent si facilement de certains sujets, sous l'empire de la moindre douleur.
Il est des cas oti l'état mental se déclare à la suite d'une névralgie d'origine périphérique; Schule en rapporte l'observation suivante. Une femme d'un tempérament nerveux, d'un caractère sensible, était mariée depuis quelques années à un homme qu'elle aimait, lorsque celui-ci fut atteint d'une maladie de poitrine qui devait l'emporter. Quand elle vit son mari cracher le sang pour la première fois, il lui sembla éprouver dans le sein gauche la sensation d'un charbon ardent. Cette douleur intolérable se reproduisit avec opiniâtreté pendant tout le cours de la maladie de son mari. Après sa mort, la douleur persista dans le côté et se manifesta en même temps sur d'autres points, toujours caractérisée par la même sensation de brûlure. Puis cette femme fut prise de délire : elle croyait être possédée par le diable ; elle était le jouet de mauvais esprits. La maladie se développa de plus en plus et se termina par un suicide. C'est donc là un exemple de névralgie devenant le point de départ d'un trouble psychique.
11 est d'autres faits dans lesquels on voit le délire débuter après une plaie. Dans le cours de la guerre franco-prussienne, un jeune homme d'un esprit cultivé reçut un coup de feu ; la balle, venant le frapper à la tête, resta logée sous le cuir chevelu. Il se produisit à l'endroit de la blessure une douleur très vive. Le malade ne tarda pas à entrer dans un état de délire incohérent. Mis en traitement, des injections sous-cutanées de morphine, employées à propos, calmèrent ses douleurs, atténuèrent son délire et finirent par guérir h la fois ces névralgies et la psychose qui en était la consé-
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quence. H me paraît difficile de nier ici l'influence de la névralgie sur Faliénation mentale.
11 existe un troisième ordre de névralgies, où le trouble psychique alterne avec la douleur et semble en quelque sorte se substituer à celle-ci. Nous voyons en effet des sujets qui, pendant la durée de leur douleur, jouissent de toutes leurs facultés intellectuelles et les perdent dès que leur névralgie disparaît. 11 y a des cas où cette substitution se fait sous la forme de convulsions. On voit des épileptiques chez lesquels une névralgie intense remplace l'accès convulsif. Que la douleur vienne à guérir, et l'on verra apparaître les phénomènes de la névrose.
Je pourrais rapprocher de ces faits ceux dans lesquels les phénomènes inverses se produisent. Un jeune homme est sujet à des accès de névralgie de la cinquième pau-e; dans ces moments, son esprit se trouble, il devient vicieux, hbertin ; quand la névralgie disparaît, on le voit reprendre son état moral antérieur. Il y a donc chez lui une perversion de la sensibilité qui se relie aux troubles de l'innervation, et qui semble, dans une certaine mesure, nous offrir 1 equi^ valent de l'aberration mentale.
Au reste, rien n'est plus fréquent que de voir un desordre intellectuel remplacé par un trouble de la motilite. J ai déjà eu l'occasion de vous en citer des exemples.
Je crois vous avoir démontré l'importance des anesthésies et des névralgies ; il me reste à vous dire quelques mots d'une forme particulière d'hyperesthésie, celle du sens musculaire. Chez beaucoup d'aliénés, il existe une sensibilité musculaire exagérée ; ils ont des inquiétudes dans les membres • il leur est impossible de garder une position quelconque. Ils ont un besoin perpétuel de mouvement. Poussez l'exagération de ce phénomène jusqu'à ses dernières limites,
TliOUHLliS l)K I,A MOTILITÉ. i83
et VOUS aurez Texplication naturelle de l'incroyable agitation que présentent certains maniaques qui sont la vivante image du mouvement perpétuel. C'est encore par suite d'une perversion du sens musculaire que certains agités se ruent contre tous les obstacles pour les renverser. Mais nous empiétons ici sur le domaine des troubles de la motilité, qui doivent maintenant nous occuper.
Messieurs, rien n'est plus difficile, dans une esquisse générale, que de faire la part exacte des troubles de la motilité qui relèvent de l'aliénation mentale proprement dite. D'une part, les fous sont sujets, comme les autres malades, et plus peut-être que les autres, aux paralysies, aux hémiplégies, aux contractures. D'une autre part, il existe des troubles moteurs parfaitement caractérisés et se rapportant très nettement à certaines maladies mentales qui ne sauraient trouver leur place ici, puisqu'il s'agit des vésaniques seulement. Réduite à ces proportions et renfermée dans ces limites, la question ne saurait être traitée qu'à un point de vue très général. C'est dans ce sens que nous allons l'aborder, et nous chercherons à vous présenter un programme qu'il vous sera facile de remplir vous-mêmes quand vous aborderez l'étude des détails.
La sensibilité musculaire subit, chez les vésaniques, des modifications extrêmement remarquables. Chez beaucoup de fous, le sentiment de la fatigue paraît complètement aboli. Une agitation violente, qui se prolonge pendant des heures et des journées entières, les entraîne à des efforts musculaires sans cesse renouvelés sans trêve ni repos ; ou bien, sous l'empire d'une préoccupation morbide, ils prennent une attitude plus ou moins pénible qu'ils maintiennent indéfiniment par un simple effort de la volonté. Ce sont des cataleptiques sans catalepsie, car ils n'ont même pas
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pour excuse de leur immobilité cet état cérébral particulier dans lequel la conscience est abolie. Tels sont, pour n'en citer qu'un exemple, ces malades qui, couchés horizontalement sur le dos, maintiennent indéfiniment la tête demi-fléchie sur le tronc, dans l'attitude la plus incommode ' qui se puisse imaginer, et ne consentent jamais à reposer sur leurs oreillers.
Un degré plus élevé, s'il est possible, de ces troubles sensitivo-moteurs, nous est offert par les hallucinations musculaires dont certains aliénés sont le jouet. Tel qui s'imagine que les diverses parties de son corps s'échappent et' s'en vont au loin, s'épuise en vains efforts pour retenir ses pieds et ses mains prêts à s'envoler ; tel autre se croit enlevé tout entier et cherche à se cramponner aux objets voisins. A un degré moins prononcé, les malades éprouvent des secousses, des décharges électriques dans les muscles, qui sont évidemment en rapport avec une perturbation de la sensibilité de ces organes.
Mais les contractures et les paralysies jouent aussi un rôle des plus importants chez nos malades. Parmi les phénomènes de cet ordre qui se relient plus directement à l'aliénation mentale, nous citerons la contracture des muscles de la face qui imprime au masque une physionomie grimaçante. Nous citerons aussi les contractures viscérales, parmi lesquelles la première place appartient peut-être à la dysphagie, soit occasionnée par un spasme œsophagien, soit localisée dans les muscles du pharynx. Notons enfin les troubles de la motilité linguale, contracture ou glossoplegie, qu'il nous est si souvent donné d'observer.
Parmi les paralysies qui peuvent atteindre nos aliènes, il en est quelques-unes qui ont une signification toute spéciale. On a signalé (Guislain) comme une marque de do-
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mence incurable la paralysie des muscles de la nuque, qui laisse tomber la tête sur la poitrine. On doit aussi remarquer la perturbation et l'alTaiblissement de tous les mouvements coordonnés, phénomène qui se traduit bien souvent par une altération de l'écriture, et surtout par la perte de l'habileté manuelle. Enfin notons les altérations de la voix et surtout les perturbations de l'équilibre des muscles de l'œil qui aboutissent, dans beaucoup de cas, à un strabisme permanent, qui n'existait point avant l'explosion de la folie.
Nous ne croyons pas devoir poursuivre plus loin cette description générale. La question sera reprise et traitée dans tous ses détails quand nous aborderons l'étude des formes diverses de la folie et plus spécialement de la paralysie générale.
Passons maintenant aux altérations que subit la nutrition chez les aliénés.
La folie est pour les gens du monde une simple aberration intellectuelle ; il en est tout autrement pour le médecin. Pour nous, la folie est une maladie de l'être tout entier. C'est une maladie qui, ainsi que toutes les autres, présente une période prodromique, une période d'état et une période de convalescence et de déclin. A chacun de ces divers états correspondent des troubles trophiques très variés.
H est un moy.en de diagnostic que je regrette de ne pas voir plus souvent usité en clinique : c'est l'emploi de la balance. Les pesées, pratiquées constamment en Allemagne chez tous les malades, sont un excellent moyen de se rendre compte des changements qui s'opèrent dans l'état . général de l'économie. C'est par l'emploi de ce procédé * que l'on est arrivé à démontrer un fait très important.
A la période prodromique, à l'époque où les troubles in-
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tellecfuels sont encore absents, prenez un individu non encore aliéné, mais sur le chemin de l'aliénation mentale. Cet homme ne présente pas encore de conceptions délirantes; cependant il va perdre une partie considérable de son poids, et cette déchéance, très rapide chez les jeunes sujets, peut les amener en peu de temps h un état d'amaigrissement très prononcé, alors qu'ils n'ont pas encore présenté de troubles intellectuels évidents. M
Mais la folie éclate avec tous ses caractères ; reste alors à suivre la marche de ses phénomènes. Nous savons que la maladie peut parcourir rapidement ses diverses périodes ; mhis, devant vous retracer le tableau des troubles qui se présentent du côté de la nutrition chez les aliénés en général, je dois prendre pour type un de ces malades dont l'affection peut se prolonger pendant longtemps.
Dans la période d'invasion, le poids ne varie pas autant que dans la période prodromique ; cependant les modiûcations qui se présentent sont toujours dans le sens de l'amoindrissement ; mais ce que l'on constate surtout, ce sont des troubles trophiques variés, longtemps avant que l'on ait observé aucun symptôme intellectuel. On peut noter des altérations profondes de la nutrition, de la gangrène, des ulcérations, ce que l'on a appelé le décubitus aigu. Gela se rencontre non seulement dans la folie, mais dans un grand nombre de maladies des centres nerveux.^ Ce sont tantôt des troubles de la circulation, tantôt des modifications générales de la nutrition de l'individu, qui ne se traduisent que partiellement par la diminution du poids.
L'orage se calme, les accidents du début commencent à s'apaiser et l'on entre dans la période d'état. A ce moment, l'économie semble avoir pris son parti des pertes qui lui sont infligées. On a sacrifié l'intelligence, et l'on se remet à
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vivre à peu près comme auparavant; alors les fonctions digestives reprennent leur état habituel et l'on peut avoir une certaine amélioration au point de vue de l'embonpoint. . Mais nous arrivons à la période terminale ; la masse du corps se développe de nouveau, et c'est là souvent un symptôme déplorable. Un fou qui engraisse est un homme perdu, dans l'opinion des gens du monde.
Rien n'est plus vrai, mais le contraire l'est également ; ce n'est pas que je veuille ici rien empruntera cette morale justement flétrie par les Provinciales, et pour laquelle deux opinions contradictoires peuvent être également probables, à la condition d'avoir été soutenues l'une et l'autre par un docteur grave. Mais il est absolument nécessaire d'établir ici une distinction fondamentale. Nasse a eu le mérite de démontrer le premier l'importance de ce fait, que, dans la convalescence de la folie, il y a un rapide accroissement du poids du corps. Cet accroissement est marqué surtout chez les jeunes gens et chez les femmes; dans l'âge adulte, il est plus lent; dans la vieillesse, il est presque nul. Ce qui est surprenant, c'est le. chiffre que cette augmentation de poids peut atteindre. J'ose à peine vous indiquer quelques données. On assure que, dans des cas favorables, cet accroissement peut aller jusqu'à 200 ou 300 grammes par jour. On assure, en outre, que, parvenu aux limites qu'il doit atteindre, il peut être de 30 ou 40 pour 100 du poids que l'individu présentait autrefois ; il aurait même été de I 100 pour 100. Ce sont là des faits singuliers, mais en môme temps profondément significatifs.
Nasse a été, en Allemagne, le grand fondateur de l'école j somatique, le précurseur de Jacobi, l'adversaire de Hein- ' roth et de l'école psychologique. A coup sûr, dans une affection qui prosente si peu de traces anatomiques, il devait
\%S DE l'état physique DES ALIÉNÉS.
être heureux de trouver un fait d'une telle importance.
11 n'est pas de guérison solide sans cette augmentation du poids du corps. On voit des malades éprouver une amélioration intellectuehe quelquefois très notable et cependant ne point engraisser; mais, en général, dans ces cas, il faut se méfier des rechutes.
Si l'augmentation de l'embonpoint est un signe de démence incurable, et si, d'autre part, l'augmentation du poids du corps est un signe de guérison certaine, comment distinguer les cas favorables de ceux dans lesquels il faut porter un pronostic fâcheux? Gomment savoir, en somme, si l'engraissement est bon ou mauvais? Le critérium, en pareil cas, c'est l'état intellectuel. Chez un individu dont l'activité cérébrale s'engourdit, lorsqu'on voit augmenter le poids du corps, lorsqu'on voit les fonctions digestives reprendre leur activité, c'est alors qu'on peut dire : le fou qm. engraisse est un homme perdu. On peut comparer ce qmi se passe alors à ces modifications qui se produisent dans certaines maladies du système musculaire, et où une hypertrophie considérable des muscles correspond à une diminution dans leur activité physiologique. Le malade,, comme on l'a dit si justement, devient alors un tube digestif. • j
Mais il en est tout autrement d'un homme qui doit guérir; l'esprit chez lui reprend son empire, l'expression de la physionomie est tout autre, la lumière de l'inteUigence. ^ient l'éclairer de nouveau. Ce n'est pas seulement de la. graisse, ce sont des tissus plus nobles, plus élevés qui aug^ mentent son embonpoint et annoncent sa guérison pro chaîne H serait intéressant d'appliquer ces données à chaque forme de l'aliénation mentale; c'est ce que nous chercherons à faire plus tard. |
l'nouuLÈs DËâ si^cni^TiONS. lîTAT Des lihiNKs. JSO
Je viens de vous tracer le tableau rapide des troubles de la nutrition générale. A ces phénomènes se joignent quel- (|ues désordres produits dans d'autres fonctions qui sont liées aux maladies organiques de la façon la plus directe : je veux parler des sécrétions. Parmi ces dernières, celle qui se rattache le plus directement aux variations de la santé, ( "est l'excrétion urinaire.
On comprend aisément que si, dans toute maladie qui entraîne un trouble profond delà nutrition, l'analyse des urines offre un intérêt des plus sérieux, il doit en être ainsi, à plus forte raison, dans la folie. Rien ne serait plus utile, au point de vue de la clinique, rien ne serait plus satisfaisant, au point de vue de la science pure, que d'établir une corrélation directe entre les troubles de l'entendement et l'élimination plus ou moins rapide de certains principes constituants de l'économie. Malheureusement, les faits n'ont guère légitimé jusqu'ici les espérances que l'on avait conçues un peu prématurément à cet égard.
S'il fallait résumer ces montagnes de travaux que l'on a publiés sur l'état des urines chez les aliénés, la totalité de mon cours n'y pourrait suffire. Je me propose de vous indiquer seulement quelques données dont l'authenticité est parfaitement établie.
En premier lieu, dans la mélancolie et dans toutes les formes dépressives, on constate un amoindrissement notable de la diurèse. Les mélancoliques urinent peu, et la densité de leur urine augmente. On remarque une diminution de l'urée et des chlorures. La quantité d'urée correspond, dit-on, à l'activité des combustions qui se passent ans l'économie. En outre, c'est principalement sous cette •oi-rae que les matières azotées sont éliminées de i'orga- Hsme. On peut comparer, à ce point de vue, les mélanco-
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liques aux goutteux, chez lesquels l'urine, quoique très fortement chargée de principes solides, ne présente pas dans sa totalité la somme d'élimination nécessaire. L'acide urique et les urates s'accumulent dans le sang et dans les tissus, parce que la quantité d'urine excrétée dans les vingt-quatre heures ne suffit pas pour les entraîner au dehors.
Chez les maniaques, un autre phénomène attire l'atten- •; tion; le fait capital, bien constaté par beaucoup d'obser- • vateurs, c'est la diminution des phosphates. L'élimination i du phosphore diminue non seulement d'une manière ab- • solue, mais encore d'une façon relative ; il y en a moins $ par rapport à la quantité des autres déchets organiques. Il l est remarquable de voir cette diminution dans l'excrétion i du phosphore coïncider avec la suractivité intellectuelle ? dont ces malades nous offrent le spectacle. On a dit: « Sans 5 phosphore, pas de pensée, » et c'est à l'oxydation du phos-phore qu'une certaine école a voulu rattacher le travail 1 même de la pensée. 11 n'est pas sans intérêt de constater r que, dans ces cas pathologiques, la surexcitation des facultés ; intellectuelles ne coïncide pas avec une augmentation dei l'élimination des phosphates, ce qui aurait certainement ti lieu si l'oxydation du phosphore se trouvait exagérée.
Chez les déments parvenus à cette période d'affaissement où l'influence de l'encéphale est réduite à sa plus faible e expression, il y a un défaut de parallélisme entre l'état gé- néral et la sécrétion urinaire ; c'est là encore un indice de e cette déchéance organique dans laquelle toutes les fonctions de l'économie subissent un ralentissement évident. ^ En résumé, il y a diminution de l'excrétion urinaire, diminution de quantité et de qualité; les reins cessent de remplir convenablement leurs fonctions, ils sont paresseux au travail, comme tous les autres organes de l'économie