THÉORIE DES HALLUCINATIONS
l'évidence écrasante de la cause matérielle qui le produit. 11 ne saurait être question dans cet exemple d'une idée projetée au dehors, d'autant plus que l'expérience ne tarde pas à modifier les impressions du sujet. A mesure que le temps s'écoule, la sensation remonte ; elle est rapportée d'abord à un point moins éloigné, et finit en quelque sorte par s'appliquer sur l'extrémité des moignons.
A des causes de ce genre se rattachent, selon toute apparence, ces hallucinations du sens tactile, qui sont si fréquentes chez nos aliénés. Les uns subissent des décharges électriques, d'autres éprouvent une sensation de brûlure, de pincement; ils reçoivent des coups ; ils sont frappés par des êtres invisibles. Tous ces phénomènes peuvent s'expliquer delà même manière que les hallucinations des amputés.
11 en est de même de ces sensations viscérales qui font croire aux aliénés que leur corps est habité par des esprits immondes, par des animaux de toute espèce, par des hôtes étranges, par des curés, par un concile. Des lésions anatomiques parfaitement évidentes ont été plus d'une fois rencontrées chez ces malades au point précis oîi, pendant la vie, ils localisaient leur sensation morbide.
Il en est ainsi, selon toute apparence, chez les sujets qui sont victimes d'hallucinations génitales. Sans doute, il est quelquefois difficile de saisir le point d'origine d'une sensation voluptueuse ; mais, dans certains cas, l'idée d'une irritation locale des organes génitaux s'impose avec une évidence au-dessus de toute contestation.
Un excité maniaque, que j'ai observé pendant quelque temps dans mon service à l'hôpital Saint-Antoine, était persécuté par des ennemis imaginaires, qu'il appelait des^owpiers^ et qui, par des manœuvres coupables, provoquaient chez lui des sensations voluptueuses qui aboutissaient à l'éja-
CLilatioh. Lorsqu'il était pris de ces accès, il entrait dans d'épouvantables fureurs qui le rendaient très dangereux, et voulait absolument tuer ces ennemis de son repos qui épuisaient ses forces et tarissaient les sources de la vie.
Il est difficile de ne point admettre qu'il y avait chez cet homme quelque lésion matérielle des organes génitaux, source constante d'excitations involontaires et qui donnait naissance aux accidents que nous venons de décrire. Il serait presque impossible de ne point voir dans cette observation autre chose qu'un phénomène purement psychologique.
Mais, dira-t-on, avec les sens d'ordre inférieur on a beau jeu pour nier l'origine purement intellectuelle du phénomène. Parlez-nous maintenant des sens supérieurs, de ceux qu'on peut vraiment appeler les sens de l'intelligence, de l'ouïe, de la vue. Est-il possible d'expliquer, dans l'hypothèse que vous soutenez, les hallucinations dont ils peuvent être affectés ?
Nous allons prendre cette objection corps à corps, et nous chercherons à prouver que rien dans les hallucinations d'ordre supérieur ne diffère essentiellement des autres.
Rappelons-nous d'abord que, pour l'ouïe et la vue, comme pour les autres sens, il existe des hallucinations élémentaires, des bruits, des bourdonnements, des flammes, qui peuvent être expérimentalement provoqués, soit par le courant galvanique, soit par d'autres moyens d'excitation. Fait remarquable et qui se rattache directement à la théorie que nous discutons, les sens paraissent, dans certaines hallucinations, se remplacer les uns les autres. Une excitation portée sur le sens de la vue détermine une hallucination de l'ouïe, et réciproquement. Un homme sujet à des hallucinations auditives demeure parfaitement tranquille dans l'obscurité ; dès qu'on apporte des lumières, des
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paroles grossières viennent frapper son oreille. Kahlbaiim, qui s'est beaucoup occupé de cet intéressant phénomène, lui donne le nom d'hallucination réflexe. On peut y rattacher quehpies faits observés chez des individus en pleine santé. Millier nous apprend que le célèbre micrographe Henle présentait cette particularité individuelle, qu'en se passant légèrement le doigt sur la joue, il excitait un bruissement dans l'oreille (1). J'ai ccnslalé le même phénomène chez un de mes élèves; mais, chez ce jeune homme, il n'existe que d'un seul côté (à gauche). "S'oici donc des sensations plus ou moins élémentaires, des perceptions ne répondant à aucun objet extérieur, que l'on peut provoquer pour ainsi dire à volonté.
Rapprochons de celte première donnée l'un des faits les plus intéressants que nous révèle l'étude clinique. Nous voulons parler des hallucinations de la vue et de l'ouïe qui se produisent chez les aveugles et les sourds. On connaît l'histoire de ce prêtre aliéné qui passait ses journées à écrire sous la dictée de l'archange saint Michel; or ce malade était absolument sourd. On connaît aussi l'observation de cet aveugle, qui, pendant sa vie, était constamment tourmenté par des apparitions terrifiantes. A l'autopsie, on trouva une dégénération complète des deux nerfs optiques. Ces faits, autrefois invoqués contre l'origine des hallucinations, viennent, au coniraire, à l'appui de cette doctrine. On comprend en effet que bien souvent un nerf malade frappera l'encéphale d'impressions morbides qui, chez un sujet prédisposé, seront faussement interprétées et donneront naissance à des hallucinations. Ce sont
(1) Manuel de physiologie, trad. Jourdan. Paris, J.-B. Baillière, 1845, t. Il, p, 464.
en pareil cas de véritables névralgies du nerf optique ou du nerf acoustique, dont le point de départ, suivant une règle bien connue, est rapporté par le malade à l'extrémité terminale du nerf.
Mais nous sommes restés jusqu'ici sur le terrain des phénomènes élémentaires; il nous faut aborder maintenant la question des hallucinations plus compliquées, les voix, les discours, les apparitions, les tableaux. Comment expliquer ces manifestations morbides d'un ordre beaucoup plus élevé, et dans lesquelles l'intelligence semble jouer un rôle prépondérant?
Ici se place l'intervention évidente de V automatisme cerébral. Au début de la vie, lorsqu'on entrant dans le monde l'enfant se voit assailli pour la première fois par des sensations diverses, il n'éprouve tout d'abord que des impressions isolées, des perceptions indépendantes et qu'il est hors d'état d'associer. Il faut une longue éducation pour qu'il apprenne non seulement à voir les objets, mais à juger la distance à laquelle ils sont placés, pour que certains sons éveillent en lui certaines idées, et pour qu'il sache enfin comprendre ce qu'il aperçoit.
" Condillac, cherchant àjustifier la fameuse doctrine d'après laquelle les idées ne seraient que des sensations transformées, se met en présence d'une statue tenant une rose à la main; puis il lui accorde un sens, celui de l'odorat, à l'exclusion de tous les autres. Pour nous qui l'observons, c'est une statue qui sent une rose, mais pour la statue elle-même le sentiment de l'existence n'est représenté que par une agréable odeur.
Le jeune enfant ressemble, à ses débuts dans le monde, à la statue de Condillac. Pour lui, les odeurs ne sont que des odeurs, elles impressions sensorielles existent isolément sans