‹ Leçons sur les maladies microbiennesChapitre 129 sur 207 · ACTION DE LA BILE · texte numérisé non relu

ACTION DE LA BILE

lades va s'améliorant dès que la bile pénètre dans l'intestin et vient se mélanger aux sucs intestinaux. On peut se demander si l’apparition de la bile dans les selles est une conséquence de l’amélioration, ou si c’est elle qui la détermine. Il paraîtrait bien surprenant que l'amélioration se manifestât dès que le processus microbien s’arrête dans le foie, tandis que les ulcérations intestinales sont toujours les mêmes. Il me semble beaucoup plus naturel d’admettre que les microbes de la dysenterie no sauraient résister au pouvoir que possède la bile de les détruire; dès le moment que la bile commence à couler dans l'intestin, à imbiber la muqueuse, à pénétrer ses replis, la prolifération bactérienne s’arrête, les ulcères se détergent et commencent à cicatriser; finalement, la convalescence s’annonce et les désordres se réparent dans la mesure du possible. D’un autre coté, les formes dites malignes et algides reçoivent une explication des plus rationnelles, en considérant que, dans quelques cas, dans ceux où l’acbolie est complète, l’organisme est empoisonné par la rétention dans la masse sanguine des produits d’excrétion, dont la bile est le véhicule ordinaire et dont les plus importants sont la leucyne et la tyrosine.

Le microbe de la dysenterie n’est pas de ceux dont une première atteinte met à l’abri d’invasions ultérieures, loin de là. Sa présence semble créer pour l’intestin une sorte de réceptivité morbide plus grande, comme l’action du pneumocoque sur le poumon crée à celui-ci une nouvelle manière d’être, qui le rend plus apte à servir encore de point d’implantation. Bien plus, il n’est pas rare de voir, dans le cours d’une dysenterie qui va s’améliorant, le moindre écart de régime, c’est-à-dire la moindre modification de l’intestin, être le signal d’une recrudescence du mal, par suite d’une reprise dans la vitalité des colonies microbiennes qui semblait prête

DIARRHÉE VERTE

à s’éteindre. Je ne puis passer successivement en revue tous les symptômes de la dysenterie, hémorragies, gangrènes, ténesmes, etc., chacun d’eux étant facile à comprendre, d’après les phénomènes que le processus microbien détermine le plus habituellement.

Nous allons maintenant aborder l’étude de la seconde maladie microbienne de l’intestin que nous avons à vous exposer : la diarrhée verle infantile. La découverte de l’agent pathogène de cette maladie a été faite en France. Quoi qu'on en dise en Allemagne, avec celte bonne foi scientifique que nous connaissons depuis longtemps, c’est mon ami très regretté, le professeur Damascliino, et son interne, M. Clado, qui, les premiers, signalèrent le microbe pathogène dans une communication faite à la Société de biologie au mois de décembre I88i. Plus tard, le professeur Hayem et M. Lesage ont étudié très exactement le micro-organisme, et ont eu le rare bonheur de découvrir en même temps le moyen de remédier à ses effets et de le faire disparaître.

11 existe chez les enfants encore à la mamelle deux sortes de diarrhées vertes. La première est fréquente, surtout pendant les trois premiers mois de la vie, elle est toujours d’origine biliaire; la seconde est d’origine microbienne, comme cela résulte des travaux que je viens d'indiquer. Les selles qui constituent la première de ces maladies sont très acides, tandis que dans la diarrhée d'origine bactérienne, elles n’ont qu’une acidité peu accentuée et encore le fait n'a lieu (pie très rarement, car le [dus souvent elles sont absolument neutres.

L’examen microscopique des selles permet à coup sur de diagnostiquer à laquelle des deux diarrhées on a affaire. La diarrhée d’origine biliaire présente de très nombreux cristaux d'acides biliaires, et les bactéries commensales ordinaires de la dernière partie de l in-

LE BACILLE

testin. La diarrhée microbienne, blanchâtre lorsque les matières examinées en couche mince, fournit des déjections vertes lorsqu’elles forment un amas ; elles ne contiennent jamais des cristaux d’origine biliaire. Mais, en revanche, on ne manque jamais d’y rencontrer le microbe que nous allons vous faire connaître. On l’y trouve toujours en nombre considérable, l’emportant de beaucoup sur celui des micro-organismes habituels de l’intestin.

C'est un bacille dont la longueur varie de 3 à 6 y., tandis que sa largeur n’est que de 1 u. Cependant il semble, en vieillissant, acquérir une longueur plus notable. C’est ainsi que, dans des cultures abandonnées pendant plusieurs jours à l’air libre, on en a trouvé quelques-uns dont la longueur égalait 15 j*. Ces bacilles sont mobiles, et se sporulent au bout de peu de temps, chaque bâtonnet fournissant ordinairement deux spores sphériques très réfringentes, avides des couleurs d’aniline, jouissant, d’après M. Lesage, de cette singulière propriété de donner naissance par bourgeonnement à une spore semblable à elles.

Ces bacilles se cultivent bien sur la gélatine, qu’ils ne liquéfient pas. Les colonies se montrent sous forme de petites taches verdâtres, dont les dimensions vont régulièrement en s’accroissant et qui finissent par transformer la masse gélatineuse en un bloc verdâtre de consistance un peu moins solide. L'aspect verdâtre des cultures est toujours le môme, quelque soit le milieu : gélose, sérum, bouillon. Sur pomme de terre, même couleur et môme envahissement progressif par des colonies d’aspect huileux, composées de bacilles plus courts et plus gros que ceux que l’on observe sur les autres milieux.

Les cultures ne réussissent bien qu’à l’air libre, le microbe étant aérobie; la température la plus favorable

CABADÉ 28

DIARRHÉE VERTE

esL 35 degrés. Le développement s’effectue cependant à 30 degrés, mais à 20 degrés il devient très lent, tout à fait nul à G degrés. Les micro-organismes, maintenus pendant deux jours à Ja température de 0 degré, meurent sans exception, de même que spores et bacilles sont irrémissiblement tués pendant un séjour de dix minutes à la température de 100 degrés. La virulence des cultures résiste très bien à la dessiccation.

La coloration verte est due c'i un pigment spécial sécrété par les bactéries ; jamais cette matière colorante n’a pu être isolée et on ne l'a jamais vue se produire lorsque la culture est maintenue à l'abri de l'air. Ce pigment est insoluble dans l'alcool, l'éther, le chloroforme; les acides le pâlissent singulièrement.

C’est en variant la réaction chimique des matières fécales que le professeur Hayem a trouvé la médication qu’il convient d’opposer à cet envahissement microbien. 11 observa que les milieux restaient toujours absolument stériles, s'ils étaient acidifiés, même très légèrement, avec l’acide chlorhydrique citrique ou lactique. Partant de ce fait, il institua le traitement par l'acide lactique, qui a donné et donne encore des résultats si heureux.

L'inoculation des cultures a été pratiquée sur des animaux. Déposées même en très grande abondance dans le tissu cellulaire sous-cutané, l’effet parait en être nul, l'animal n’en manifeste ni trouble ni diarrhée. Cependant M. Lesage déclare avoir constaté la présence de bacilles dans la rate après des injections sous-cutanées des cultures de ce microbe. En l'injectant dans les veines, il faut de fortes dôscs pourobtenir des résultats, et encore sont-ils de médiocre importance. Les lapins, sur lesquels on a pratiqué cette expérience, montrent d’abord des convulsions, qui sont en général éphémères. Trente heures après l’opération, on trouve dans l'intestin une matière verte où les bacilles spécifiques se rencon-

CONTAGION

trent en très grande abondance. Si on laisse vivre l’animal, la diarrhée verte apparaît, dure quatre ou cinq jours et disparaît d’elle-même sans médication; dans ce cas, le bacille se montre très abondant dans les déjections et son abondance va décroissant à mesure que l’animal s’achemine vers la guérison. Les résultats sont encore plus nets quand les animaux sont nourris d’aliments sur lesquels on a répandu le produit des cultures; ou encore si une partie de colonie a directement été déposée sur la muqueuse intestinale après la laparotomie; ou encore si l’animal a été abreuvé avec de l’eau riche en bacilles. Dans ces cas-là, la diarrhée apparaît bientôt avec son habitude et sa coloration ordinaire, et les bacilles que l’on retrouve dans les déjections ne laissent aucun doute sur son origine.

Le professeur Hayem a été frappé de la contagiosité de cette maladie. Il suffit, dit-il, qu’un enfant atteint de diarrhée verte pénètre et séjourne dans une crèche, pour que la maladie éclate promptement parmi tous les autres enfants. La contagion s’opère par l’intermédiaire des biberons mal nettoyés, par l’eau mélangée au lait et enfin par les linges souillés de matière diarrhéique. Gomme on le voit, les résultats de la clinique concordent parfaitement avec ce que nous apprend l’expérimentation directe sur les animaux.

Qu’il soit apporté par l’eau ou par les aliments, le microbe pénètre dans l’estomac; si l’enfant se trouve dans les conditions normales, il n’y pullule pas à cause de l’acidité du suc gastrique. Mais si les sécrétions stomacales sont altérées par un état dyspeptique, si le suc gastrique a perdu de son acidité pour une cause ou pour une autre, le milieu devient favorable; la multiplication commence dans l’estomac et le produit passe dans l’intestin sans que sa vitalité soit le moins du monde amoindrie, bien au contraire. Dans l’intestin, le microbe

DIARRHÉE VERTE

trouve un milieu neutre ou alcalin, réaction éminemment favorable à sa végétation, et dès lors il se multiplie avec énergie. L'acide lactique administré suivant la méthode du professeur Hayem, c’est-à-dire un quart d’heure après chaque tétée, restitue aux sucs de l’estomac l’acidité qui leur fait défaut; il empêche la pullulation du bacille dans l’estomac, et quand on continue pendant quelques jours son administration, on arrive à modifier, dans le sens de l'acidité, tous les milieux du tube digestif. Dès lors, le milieu devient impossible pour la reproduction du microbe et celui-ci ne tarde pas à disparaître.

Le bacille de la diarrhée verte, pas plus que celui dont nous avons fait l’étude à propos delà dysenterie, ne modifie pas l’intestin de telle sorte qu’il ne lui soit plus possible de redevenir un milieu favorable à un nouveau développement bactérien. Tout au contraire, il semble qu’une première atteinte rende les enfants plus susceptibles de contracter encore la maladie. Il suffit en effet d’un simple écart de régime, surtout s'il a pour résultat de faire disparaître ou d’atténuer l’acidité normale du suc gastrique, pour que la maladie soit de nouveau constituée.

Telles sont les maladies d’ordre microbien qui ont pour siège le tube digestif. Je vous ai déjà dit les raisons pour lesquelles je ne comprenais pas, dans celle étude, la relation des états morbides divers qui sont produits parles maladies générales. Je n’ai pas voulu non plus y comprendre l'examen des lésions intestinales qui se remarquent dans le décours d’une maladie générale comme la fièvre typhoïde ou le choléra. Ces deux maladies microbiennes ne sauraient entrer dans l'étude des maladies du tube digestif, sous le prétexte que celui-ci est le siège de lésions qui sont sous la dépendance de ces divers états morbides. Comme le nombre des lésions qui déterminent la fièvre typhoïde est considérable et que le

TRICHINOSE

bacille typhique se rencontre un peu partout, son étude pourrait donc être faite à propos de tous les systèmes. Je persiste à croire qu’il est préférable de ranger sous la dénomination de maladies virulentes générales par microbes humains ou telluriques, toutes les maladies qui procèdent d’un principe infectieux, puisé originairement à l’une ou l’autre de ces deux sources, tandis que nous étudierons sous le nom de zoonoses les maladies microbiennes dont le micro-organisme provient d’une espèce animale, compagne habituelle de l'homme.

Les raisons que je vous ai exposées dans notre dernier entretien au sujet du muguet sont les mômes que celles que j’aurais à mettre en avant aujourd’hui, pour vous expliquer pourquoi, dans cette étude des maladies des voies digestives, je ne vous fais pas le tableau de la trichinose. Cependant l’invasion de ce parasite par la voie digestive est la règle presque absolue, et la trichine ne peut arriver à se généraliser qu’en séjournant pendant quelque temps dans l’intestin, en y proliférant, souvent dans des proportions vraiment effrayantes, et en en sortant avec effraction pour se rendre dans les masses musculaires qui doivent être leur habitat définitif, où elles vont pour un certain temps s’enkyster et s’immobiliser.

Cependant la trichinose nous offre le type le plus parfait des maladies parasitaires, et on peut dire que quel que soit le volume des parasites, les phénomènes qu’ils déterminent en nous sont tous calqués, avec quelques différences en plus ou en moins, sur l’évolution des trichines dans le corps humain. La première phase de l’introduction des trichines dans les voies digestives produit toujours, en effet, une action locale; elles agissent comme de véritables corps étrangers et l’organisme réagit contre elles comme il le ferait pour des

ICTERE GRAVE

corps inertes au contact desquels il n’a pas coutume de se trouver. D'où les phénomènes de contractions intestinales énergiques et par conséquent de diarrhée, et ceux non moins nets de troubles plus ou moins profonds des fonctions digestives. Mais voilà que ces corps étrangers se multiplient, que des bataillons nombreux prennent naissance et que tous ces individus répandent dans l’in tesLin les déchets de leur vie organique, déchets (pie la surface intestinale absorbe et mêle à la masse sanguine. Dès lors, la scène change et les phénomènes d’une véritable intoxication se manifestent. Ils sont nombreux et variés, car le sang met successivement ces substances toxiques en contact avec tous les éléments anatomiques, et nous assistons alors à cette période de la maladie connue sous le nom de période typhoïde, car on a voulu désigner par le même mot deux états identiquement semblables. Mais bientôt commence l’exode des trichines, elles abandonnent l’intestin et l’animal revient à la vie si la quantité do poisons n’a pas été suffisante pour le tuer. Les parasites se rendent dans les masses musculaires où elles doivent indéfiniment résider, et leur installation dans ce nouvel habitat détermine des phénomènes locaux qui caractérisent et constituent la période dite rhumatoïde. Vous le voyez, il est impossible de concevoir une invasion parasitaire dont la succession des phénomènes évolutifs soit plus typique. Espérons que les recherches nouvelles pourront rendre aussi claires les diverses manifestations de la vie bactérienne en nous. La grosseur relative des trichines a permis de faire promptement cette étude, la constance et la précision des observations nous conduiront aux mêmes résultats pour les bactéries pathogènes.

Les organes glandulaires, accessoires du tube digestif, ne présentent pas de maladies microbiennes qui leur

Page 1