OBSERVATION
tin. Cette théorie peut être fort ingénieuse, mais, à coup sûr, elle est loin d’être démontrée.
A la fin du mois d’août dernier, un garçon coiffeur, en condition à Bordeaux, arrivait dans son village natal, Saint-Paul-d’Espis, avec une fièvre typhoïde grave. Le village est bâti sur un sol assez fortement incliné, et la maison où fut déposé le malade occupe le point le plus déclive du terrain. Dans ce village, il n’y a pas de puits commun ; chaque maison prend son eau dans un puits particulier, un seul servant quelquefois à deux habitations. Or, quinze jours où trois semaines après l’arrivée de ce malade, plusieurs cas de fièvre typhoïde éclatent dans le village, alors que, depuis plus de dix ans, pas un seul cas ne s’était montré. Environ douze cas se sont successivement montrés sur une population agglomérée de deux cents habitants. Dans les environs, pas un seul cas, mais des personnes ayant séjourné deux ou trois jours dans la localité, et s’étant ensuite retirées chez elles, y eurent la fièvre typhoïde. !l faut noter que, depuis le jour oii arriva le garçon coiffeur malade, jusqu’au jour où les trois premiers cas éclatèrent, il ne plut pas une seule fois, sauf un matin, où étant en route pour aller voir un de ces malades, je fus témoin de la pluie, qui ne mouilla pas le sol à un quart de centimètre de profondeur. La chaleur, par contre, fut extrême. Dans ce cas-là, comment s’est faite la contamination? Par l’eau? Mais, d’abord, les premiers atteints puisaient leur eau à des puits plus hauts que celui où s’abreuvait la famille du malade ; en second lieu, comme on ne jetait naturellement pas directement les matières fécales dans les puits, les bacilles n’auraient pu y arriver que apportés par l’eau filtrant à travers le sol. Or, il ne plut pas. N’est-il pas plus naturel d’admettre que les déjections jetées sur le sol avec l’insouciance qui
FIÈVRE TYPHOÏDE
caractérise l’habitant des campagnes, furent promptement séchées par la chaleur torride de la lin du mois d’août et réduites en poussières, flottant librement dans l’air, où chaque habitant les puisa par ses inspirations. A cette époque de l'année, les travaux des champs obligent les populations rurales à vivre toute la journée en dehors de leur maison. Maintenant, le bacille fut-il d’abord déposé sur la muqueuse buccale, puis avalé avec les aliments? J’avoue que je n’en sais rien.
Vous le voyez, Messieurs, la véritable notion des choses n’est pas encore parfaitement élucidée. Quel que soit le courant qui entraîne tous les esprits vers l’adoption de l'idée de la pénétration du parasite par la muqueuse intestinale, rien n'est encore moins posili veuillent démontré. Si à l'appui de l'hypothèse d'après laquelle l’intestin serait la porte d’entrée constante du bacille, on peut citer des faits qui semblent la corroborer, celui, par exemple, de Pettenkoffer, qui a vu éclater une épidémie de fièvre typhoïde dans un régiment, sans qu'on pût invoquer d'autre origine que les puits où s’abreuvaient les soldats, puits mis accidentellement en communication avec des fosses d'aisances, où l’on jetait des matières typhiques ; si, dis-je, de tels faits apportent un appui à cette manière de voir, il en est d’autres qui semblent démontrer avec évidence que toute la vérité n’est pas contenue dans cette formule, et que si la contamination peut s'opérer par la voie digestive, elle peut aussi être le fait de l’aspiration d’un air chargé de germes infectieux, pénétrant jusqu’aux dernières ramifications bronchiques.
Mais le germe contagieux est en nous; comment vat-il s’y implanter et donner naissance à la maladie? Comme je viens de vous le dire, j’admets que les deux modes de contamination sont possibles, probables môme. Précisément à cause de la possibilité de ces deux
IMPLANTATION DU BACILLE
modes de pénétration, il me paraît rationnel d’admettre une différence dans le processus que met en œuvre le microbe, suivant qu’il s’est introduit en nous par l'une ou l'autre de ces deux voies. De même que nous avons vu le bacille tuberculeux avoir un processus différent d’implantation, suivant qu’il est apporté par l’air jusqu’au poumon, ou que, introduit directement clans le liquide sanguin, il arrive à se généraliser avec plus de rapidité. Si le bacille typhique pénètre avec l’air inspiré jusqu’au fond des alvéoles pulmonaires, comme on l’a cru si longtemps, comme le croient encore plusieurs auteurs, et comme je le crois fermement encore, son mode d’implantation dans l’économie ne saurait faire de doute. Parvenu dans l’alvéole pulmonaire, il passe dans l’intérieur d’un capillaire, arrive dans le courant sanguin, où il peut se multiplier, et ne tarde pas à être mis en contact, par cet intermédiaire, avec tous les organes. Mais nous avons vu ce qui décide son choix, c’est la partie sous-muqueuse de l’intestin qui lui convient surtout, et notamment la plaque de Peyer. C’est là qu’il se lixe. Les colonies, vous le savez, s’accroissent promptement et il détermine la maladie que vous connaissez, pouvant à un moment donné repasser de là dans la circulation générale, pour aller créer au loin des infections secondaires.
Mais si, au contraire, le.bacille introduit avec l’eau potable se trouve au contact de la muqueuse intestinale, son mode d’implantation sera alors direct, et je n’hésite pas à le dire, beaucoup plus difficile à effectuer pour lui, à supposer qu'il ait pu échapper à l’action destructive du suc gastrique. Il se trouve tout d’abord dans l’intestin au contact de nombreuses espèces bactériennes qui lui disputent son droit à la vie. Puis, chez l’individu qui le porte dans son intestin, n’étant à ce moment-là aucunement malade, les contractions intes-
FIÈVRE TYPHOÏDE
finales, le passage des matières fécales, l’écoulement des liquides, doivent certainement gêner le développement des colonies, dont les premières doivent s'établir soit sur les plaques de Peyer, soit sur les follicules clos. Avouez cependant que si les choses se passent de la sorte, c’est-à-dire si des colonies de plus en plus nombreuses commençent à s’établir, triomphant de toutes les difficultés, à la surface de la muqueuse, il est bien inexplicable que les selles des typhoïsants ne renferment jamais de bacilles dans les premiers jours de la maladie, juste au moment oii ils sembleraient plus faciles à détacher, et qu’on ne les observe qu’à la fin de la seconde semaine ou pendant la troisième. Pour vous dire toute ma pensée, je crois que leur apparition coïncide toujours avec l’ulcération de la muqueuse, et que par là seulement ils sont mis en liberté ; que, par conséquent, ils cheminent dans l'intestin des profondeurs des tuniques vers la muqueuse ; que, par conséquent, ils sont souvent apportés dans l’intestin par la voie sanguine.
Voilà, Messieurs, ce que je tenais à vous dire sur la fièvre typhoïde et sur le bacille d’Eberth, qui la produit. Il me reste à vous faire connaître les moyens techniques qui servent à appuyer le diagnostic, en mettant en évidence la présence du parasite, soit pendant la vie, soit après la mort. Mais le temps, nous presse et je ne saurais entrer en de grands détails sur ce sujet. Je me borne à vous dire que la recherche du micro-organisme dans le sang périphérique, dans celui que vous obtiendrez en faisant une piqûre au doigt, est. négative dans l’immense majorité des cas. La recherche pendant la vie doit donc être faite soit dans les déjections, soit directement dans la rate. Dans les matières fécales, c’est une recherche longue, pénible, très minutieuse, et surtout qui expose à des erreurs mut-