ATTÉNUATION DES Y1RUS
des terrains favorables, l'espèce reviendra graduellement à sa forme et à ses caractères typiques, mais avec beaucoup plus de lenteur, et il faudra souvent une longue suite de générations pour arriver à reconstituer un individu présentant toutes les propriétés caractéristiques de l’espèce type. Toutefois, et on ne saurait trop le répéter, chacune de ces individualités, même les plus dégénérées, aura, pour vivre, emprunté au milieu dans lequel elle vit les mêmes principes qu’un individu sain. Si bien qu’un individu dont l’origine est irréprochable ne pourrait pas vivre dans un milieu épuisé ou modifié par celui-ci.
Ces considérations d'un ordre un peu abstrait nous donnent la raison de ce qui se passe dans la pratique de l’atténuation des virus. Deux méthodes sont en effet en présence, conduisant toutes les deux à un résultat identique : la préservation Contre des inoculations ultérieures, mais différentes quant à la durée des vertus préservatives. Ces deux méthodes, vous l'avez compris d’après ce que je viens de vous dire, sont l’atténuation prompte des virus et leur atténuation lente.
C’est notre regretté collègue, le professeur Toussaint, qui le premier a réussi à atténuer la virulence d’un produit bactérien, et c’est en marchant dans la voie ouverte par notre distingué compatriote que M. Pasteur a édifié ses belles et remarquables expériences, qui ne sont qu’un premier pas vers la réalisation de connaissances nouvelles. M. Toussaint a démontré qu’il suffisait de chauffer le sang charbonneux à une température de 5o degrés, pour que son inoculation à des animaux sains ne déterminât chez ceux-ci que des troubles passagers et fugaces, et que les animaux ainsi inoculés devenaient désormais réfractaires à des injections plus virulentes. M. Toussaint est arrivé aux mêmes résultats en mélangeant au sang charbonneux une certaine quantité d’acide phénique, insuffisante pour tuer les bacilles,
mais assez considérable pour affaiblir leur vitalité. Dès ce moment, le principe était trouvé et de toutes parts on se mita l’étude pour suivre, presque dans ses derniers filons, lamine riche en conséquences pratiques, découverte à Toulouse par notre collègue. On ne tarda pas à s’apercevoir que la chaleur et l’acide phénique n’étaient pas les seuls agents susceptibles de donner des résul tats analogues. Plusieurs observateurs démontrèrent que les causes les plus diverses communiquaient aux virus les mêmes propriétés. Pour certaines cultures même, point n’était besoin de faire intervenir d’agent quelconque physique ou chimique: il s’agissait purement et simplement de laisser vieillir la culture virulente, et alors l’atténuation se faisait d’elle-même sous l’empire d’agents divers, et d’une façon insensible. C’est ainsi que l’on procéda pour les cultures du microbe du choléra des poules, dont les cultures, en vieillissant, perdent toute virulence et préservent de toute nouvelle contagion. Dans ce cas-là, c’est incontestablement l’action de l’oxygène qui est le facteur de l'atténuation, et ce gaz agit en compromettant, comme nous savons qu’il le fait, l'existence de la colonie. Dans les deux procédés de M. Toussaint, c’est ou la chaleur qui place les bactéries dans des conditions de mort imminente, — on sait en effet qu’elles ne résistent pas à une température de 55 degrés continuée pendant une heure, — ou bien c’est, l’acide phénique qui les tue, comme vous le savez, à une certaine dose. L’assertion suivante peut donc être érigée en règle absolue : chaque fois que par une cause quelconque, chaleur, lumière, oxygène, substances antiseptiques, la vie d’une colonie bactérienne sera prête à s’éteindre, les dernières générations présenteront toujours une virulence, d’autant plus atténuée que l’on se rapprochera davantage du moment où la vie sera sur le point d’être tout à fait anéantie. Comme corollaire à cette règle, on
ATTENUATION DES VIRUS
peut énoncer la suivante : chaque fois qu’une colonie bactérienne trouvera dans un milieu des conditions exceptionnellement bonnes et favorisant sa nutrition et son développement, chaque fois en un mot que la santé du microbe ne laissera rien à désirer, sa virulence sera considérablement augmentée. De telles propositions doivent-elles nous surprendre? En aucune façon, messieurs; rappelez-vous ce que je vous disais il n'y a qu’un instant sur la vie de la levure de bière. Quand on l'a obligée pendant un certain temps d’emprunter son oxygène au milieu sucré sans le prendre à l’air, ce qui lui serait plus commode, elle se fatigue promptement de ce surmenage fonctionnel et elle a besoin de se retremper dans un bain d’oxygène.
A côté de cette méthode rapide d’atténuation des virus, il en est une autre due aux travaux de notre illustre maître, M. Pasteur. Celle-ci donne des résultats aussi considérables comme atténuation, et de plus elle crée pour le micro-organisme des conditions toutes nouvelles, qui font que non seulement il aura cessé de présenter la moindre nocivité, mais encore que les générations ultérieures provenant de lui présenteront pendant assez longtemps la même inocuité. Pour arriver à ce but, M. Pasteur procède par des cultures successives des mêmes virus sur des milieux divers et il modifie ainsi, à la longue, les propriétés virulentes des microbes infectieux. Obtenus parce procédé, non seulement ces microbes deviennent inoffensifs, mais encore ils lèguent cette propriété à leur descendance, et, pour leur faire récupérer toute leur virulence, il faudra une autre série de cultures en sens inverse sur des milieux soigneusement choisis et de plus en plus favorables. Comment tel organisme a-t-il la propriété d’atténuer la virulence, tandis que tel autre a celle de l’exalter? C’est encore une inconnue dont il faudrait chercher la solution dans la ques-
lion de composition du terrain. Mais le fait du résultat produit n'en est pas moins certain et indéniable. Il est bien démontré, par exemple, que si on cultive le microbe du rouget du porc sur des pigeons et ensuite de pigeon à pigeon, on exalte sa virulence, les derniers oiseaux mourant beaucoup plus promptement que les premiers. Une de ces dernières cultures, étant reportée sur le cochon, donne lieu à une maladie presque foudroyante. Tout au contraire, si on inocule le microbe de lapin à lapin, tous meurent à la vérité, mais en présentant des symptômes de moins en moins graves et avec une survie de plus en plus longue. Le virus repris au dernier lapin et réimplanté sur le porc ne lui donne plus qu’une très légère atteinte du mal et le vaccine contre le rouget mortel. Dans la maladie connue sous le nom de septicémie du lapin, MM. Coze et Feltz ont démontré que le sang, mortel à l’origine à la dose d’une goutte, devenait toxique et mortel à la dose de un dix millième dégoutté après plusieurs inoculations successives de lapin à lapin.
Ce qui démontre bien que dans ces cultures successives c’est le micro-organisme qui est modilié dans ses propriétés vitales les plus intimes, c’est que, en procédant aussi par des cultures successives tendant toutes au même but, M. Pasteur est arrivé à empêcher certaines bactéries de présenter des propriétés qui leur sont inhérentes. C’est ainsi qu’il est arrivé à créer des espèces de bactéries charbonneuses qui, ne produisant plus de spores et se multipliant par scissiparité, présenteront nombre de générations dans lesquelles la sporulation sera abolie alors même que les bactéries sont affranchies de l’ensemble des causes qui ont amené ce résultat.
Maintenant, messieurs, comment se crée cette immunité absolue ou temporaire, quel est, en un mot, le mécanisme de ces vaccinations et quel est la véri table signification du phénomène? C’est ce que nous étudierons dans notre prochaine leçon.