EXPÉRIENCE DE M. SCHUTZEN BERGER
pareille analogie dans les besoins et dans les excrétions résiduelles doit finalement se traduire par un résultat identique, s’il existe une véritable ressemblance entre les deux ordres d’éléments observés. L’expérience que je viens de vous citer vous démontre l’identité du résultat, production du sang veineux avec tous ses caractères. Ce sang veineux est produit aussi bien par l’influence des cellules de la levure qu’il est produit par l’influence des éléments anatomiques. Les cellules du micoderma cerevisiæ , comme les cellules animales, prennent au sang l’oxygène dont elles sont avides. Les premières s’emparent de ce gaz au travers des parois de baudruche qui délimitent les tubes; les secondes, au travers des parois des vaisseaux capillaires. Les unes et les autres mélangent avec le sang l'acide carbonique résiduel, en faisant traverser les mêmes parois en sens inverse. Donc, dans l’un et l’autre cas, le résultat doit être le même, la composition du sang étant également modifiée, soit par les cellules de la levure, soit par les éléments anatomiques.
Voilà, messieurs, ce que j’avais à vous dire sur l’analogie qui existe entre les microbes et les éléments anatomiques. Vous voyez qu’une telle question ne pouvait pas être traitée d’une façon incidente et demandait quelques développements, je viens de vous les fournir et j’espère que nul doute ne subsiste dans votre esprit. Oui, la vie est une dans toutes ses manifestations, qu’il s’agisse d’organismes diffus en quelque sorte, ou d’organismes pour ainsi dire conglomérés, il n’y a pas de différence à établir; ce sont toujours mis en usage les mêmes procédés, se déroulant de la même façon, et qui, dans toute la série des êtres, aboutissent au même résultat final : la nutrition et le développement du microorganisme, dernier terme de la vie.
L’étude et la démonstration que nous venons de faire
de l’analogie qui existe entre les microbes et les éléments anatomiques va nous permettre, non cbexpliquer, mais de nous former une opinion sur le mode d’action des bactéries introduites dans l’organisme et atténuées par un procédé quelconque, sur ce que l’on a appelé les vaccinations, en donnant à ce mot une extension que tout le monde comprend. Et d’abord, que disent les faits, nous essaierons ensuite de les interpréter? L’expérience a, depuis longtemps, démontré qu’une première atteinte d’une maladie virulente créait en nous une immunité, une vaccination, si l’on veut, beaucoup plus complète et beaucoup plus longue quand la maladie nous avait frappé avec sévérité que quand son atteinte avait été plus légère. De plus, d’après la statistique duÜr Mac-Combie, cité par M. Duclaux, les personnes sur lesquelles le vaccin jennérien n’a laissé que des traces légères et peu apparentes meurent d'une atteinte ultérieure de la variole, dans la proportion de 26 0/0, tandis que celles qui présentent des cicatrices nombreuses et profondes meurent seulement dans la proportion de 2.3 0/0. Voyons maintenant l’expérience directe : si vous prenez vingt poules, d’après M. Duclaux, et que vous leur inoculiez une culture du choléra des gallinacés, au moment où cette culture est très affaiblie par une longue exposition à l’air, au moment où les microbes qui la composent vont périr, vous communiquez à chacun de ces oiseaux une maladie fort légère. Mais si ces vingt poules reçoivent ultérieurement une inoculation plus virulente, la moitié seulement résistera, le reste périra. Prenez une autre série de vingt poules, inoculez-leur une culture moins vieille, plus virulente, les poules en seront plus malades, mais beaucoup plus de moitié survivront à une autre inoculation tout à fait virulente. On arrive au même résultat, c’est-à-dire à protéger un grand nombre d’animaux, en
VACCINATIONS MORBIDES
répétant plusieurs fois l’injection peu virulente et en multipliant les piqûres. Que pouvons-nous conclure de ces faits? lieux théories ont été mises en présence ; d’après la première, les virus atténués habitueraient les éléments anatomiques à la lutte qui est la caractéristique de la maladie, les aguerriraient en quelque sorte en les habituant à se défendre et à repousser les attaques du parasite; en un mot, ils sortiraient de la lutte avec des propriétés nouvelles qui les rendraient plus résistants. Il se passerait là, pour les éléments anatomiques dont vous connaissez l’analogie avec les microbes, quelque chose de semblable avec ce qui a lieu pour ceux-ci que l'on peut élever et dresser en quelque sorte à être plus ou moins virulents. Je me hâte de vous le dire, cette théorie ne me paraît pas satisfaisante. Je ne m’explique pas, en effet, comment, après une maladie comme la variole, le moment où l’individu revient à la santé, qui est sans contredit la période où son immunité est la plus grande, est aussi le moment où ses éléments constitutifs sont le plus aguerris, le mieux disposés pour une lutte.
La seconde manière de voir me paraît beaucoup plus plausible. Nous savons que tout microbe qui vit et se développe dans un milieu influence d’une façon plus ou moins complète et décisive ce milieu. Nous savons que quand un liquide a servi de culture à l’aspergillus, le second ensemencement sur le même liquide donne une récolte beaucoup moindre, et le troisième une récolte nulle. Nous savons aussi qu’un terrain épuisé par une culture microbienne n’en fait pas facilement fructifier une autre, alors même que l’espèce n’est plus la même. M. Pasteur a démontré que des poules rendues malades, mais ne succombant pas à des injections de micrococcus du choléra, étaient beaucoup plus réfractaires au bacille charbonneux que celles qui n’avaient pas été ainsi vaccinées. Dans ces conditions-
là, il me semble plus naturel de penser que l’organisme, qui vient de faire les frais d’une culture microbienne occasionnant chez lui une maladie, a été modifié de ce fait, soit que le micro-organisme ait soustrait quelque élément utile à son développement, soit par l’addition d’une ptomaïne qui, implantée, infusée à ces éléments anatomiques, les empêchera de pouvoir être une seconde fois un terrain de culture suffisant. Je le répète, cette manière de voir me paraît de beaucoup plus satisfaisante. Elle a, en outre, le mérite de fournir une explication plus acceptable de ces deux faits, la cessation de l’immunité par un état morbide intercurrent et la longueur de la préservation qui peut accompagner l’individu jusqu’à sa vieillesse. On peut comprendre, en effet, comment un état morbide nouveau, imprimant aux éléments anatomiques une modification nutritive plus ou moins intense, les mettant pendant la maladie et la convalescence dans un état de dénutrition exagérée, puisse faire, ou bien qu’ils se débarrassent promptement de principes anormaux, ou bien qu’en se réparant ils reviennent à un état se rapprochant plus exactement de l’état normal. Le fait est du reste d’observation, ne voit-on pas quelques maladies, la rougeole par exemple, donner un coup de fouet et réveiller toutes les diathèses endormies, pour me servir de l’expression pittoresque de Barthez.
L’explication de la prolongation de l’immunité jusqu’à un âge assez avancé est plus délicate et plus difficile à saisir. Comment admettre, en effet, que des éléments anatomiques renouvelés du tout au tout, pendant un certain nombre de fois, puissent présenter des propriétés identiques? Il est sûr qu’aucun des éléments qui entrent dans la constitution d’un vieillard ne sont les mêmes que ceux qui le constituaient dans son enfance. Comment ce principe d’immunité a-t-il résisté et a-t-il
THÉORIE DE VACCINATIONS
persisté malgré cette rénovation moléculaire incessante? Voici l’explication que je crois pouvoir en donner, peutêtre a-t-elle quelque valeur. Oui, le travail de désassimilation est de tous les instants, de même que le travail de rénovation, mais s ils sont continus ils sont en même temps très lents, de telle sorte qu’à tous les instants de la vie une molécule de l’élément anatomique a toujours été en connexion avec une autre molécule qui a fait partie de l’organisme modifié. Je m’explique; prenons par exemple le fait de l’aspergillus, et rappelons-nous qu'il s’agit quelquefois de quantités tellement infimes que l’analyse chimique la mieux conduite ne peut les révéler. Supposons le milieu composé de cellules au lieu d’être un milieu liquide. Voilà une cellule qui contient, je suppose pour fixer les idées, une certaine quantité de nitrate d’argent, la vie du parasite y est impossible ; une molécule se détache de cette cellule, une autre la remplace, il est bien évident que la nouvelle molécule fait maintenant partie de la cellule et qu’elle s’imprègne de nitrate d’argent. A celle-là vient s’en ajouter une seconde; n’est-il pas évident que celle qui a déjà subi l’imprégnation argentique peut, à son tour, lui communiquer la substance qu’elle vient de recevoir, et ainsi de suite, pendant un temps fort long.
Je vous demande mille pardons de la comparaison dont je vais me servir, elle est plus que banale, mais elle exprime jusqu’à un certain point mon idée. On dit, en manière de plaisanterie, que Jeannot avait un couteau dont il fit successivement changer tantôt la lame, tantôt le manche, et il soutenait énergiquement avoir toujours le même couteau, bien que la première lame et le premier manche aient été depuis longtemps changés et remplacés. Là aussi, chacune des parties constitutives du couteau avait successivement été en contact avec une partie précédente, et on pouvait remonter ainsi à la
io2 LES MICROBES ET LES ÉLÉMENTS ANATOMIQUES
forme initiale du couteau. Mais supposez pour un instant que ce couteau ait été doué d’une propriété spéciale, l’aimantation par exemple, poussée à un très haut degré. Manche et lame sont donc aimantés. Vous changez la lame, mais le manche aimantera la lame nouvelle ; celle-ci, ayant cette propriété, la transmettra au manche futur, et ainsi de suite. De telle sorte que le couteau initial aura depuis longtemps disparu, que le nouveau présentera les mêmes propriétés d’aimantation, et à ce point de vue seulement il sera le même. De même dans l’élément anatomique, chaque partie qui survient prend, de celles qui l’ont précédée, certaines propriétés qu'elle peut transmettre à son tour à celles qui surviendront plus tard. Le fait n’en demeure pas moins d’une explication très difficile, mais au moins a-t-il cela pour lui qu’il est constant et d’une observation quotidienne.
Mais si l’explication que je viens de tenter devant vous est difficile et embarrassante, combien plus le sera celle de l’hérédité, qui est aussi d’observation indiscutable et qui s’étend à des conséquences de la gravité la plus haute. Comment admettre qu’une seule cellule, faisant partie d’un organisme modifié par une culture antérieure, donnant naissance à un nouvel être, ce nouvel être trouvera dans cette origine une suffisante préservation contre une maladie ultérieure, ou bien une disposition plus favorable à servir de terrain fertile et approprié à un envahissement parasitaire. Ici, messieurs, toutes les explications font défaut, nous devons nous borner à rappeler le fait, bien sur qu’il éveillera dans le souvenir de chacun de vous la mémoire de quelque observation absolument indiscutable. Je sais bien qu’expliquer en citanL un fait analogue, ce n'est pas là fournir une explication. Cependant., sachant l’analogie qui existe entre les bactéries et les éléments anatomiques, ne voyons-nous pas que de même que l’on peut, par une
THEORIE DE VACCINATIONS
culture conduite de telle ou telle façon, donner, non seulement au micro-organisme sur lequel on expérimente, mais encore aux générations successives qu'il produira, des propriétés différentes et des aptitudes spéciales. Non seulement le fruit qui émane de parents influencés par une vaccination peut être et est le plus souvent à l'abri d’une maladie de semblable nature, mais encore il est réfractaire aux inoculations directes, et il doit son immunité à une propriété bien réelle de ses éléments anatomiques. MM. Arloing, Cornevin et Thomas citent le fait suivant : peu de temps après avoir vacciné une vache contre le charbon symptomatique, on la fit saillir par un taureau aussi vacciné, le produit se montra réfractaire aux inoculations qui furent faites sur lui. 11 n’y a pas à tenter l’explication de pareils faits, non plus que de ceux que l’on a coutume de décrire sous le nom d’hérédité collatérale ou d’hérédité interrompue. Tout le monde est d’accord là-dessus, aussi bien au point de vue delà prédisposition à l’immunité qu’au point de vue de la réceptivité. Tous les auteurs ont noté que plusieurs individus ne présentent un terrain favorable à l’évolution du bacille tuberculeux, qu’en apportant cette prédisposition native, qu’ils recueillent ou d’un héritage collatéral ou d’un héritage ayant franchi une génération. D’après MM. Grancher et Hutinel, 1 ' hérédité collatérale donne les chiffres suivants:
Grands-parents tuberculeux . 2.8 p. 100
Frères et sœurs 23.3 —
Oncles et tantes 9 » —
Dans ce cas, il faut absolument renoncer à toute explication, se borner à constater les faits, à les bien établir, à en chercher de nouveaux, et espérer qu’avec des matériaux plus nombreux et tous choisis avec prudence et circonspection, on arrivera plus tard à donner du phénomène une explication satisfaisante
qui, pour le moment, nous fait absolument défaut.
A côté de ces réceptivités ou de ces immunités que nous recevons, pour ainsi dire toutes faites, de nos proches, il existe une sorte de travail lent, inconscient et cependant très efficace qui, à la longue, modifie d’une façon graduelle nos éléments et arrive à leur donner des propriétés qu’ils ne possédaient pas dans les générations antérieures. Oui, cette civilisation, dont on a dit tout le bien et tout le mal possible, finit à la longue par nous constituer un organisme qui créera pour nous, sinon une immunité absolue, du moins une atténuation dans la réceptivité. Le fait de vivre constamment dans une population dense nous procure à chaque instant des contacts soit directs, soit indirects, avec des germes nombreux. Ces contacts sont comme une série de petites vaccinations dont chacune est, pour nous, sans importance, mais qui, à la longue et en se multipliant, finissent par nous constituer à l’état de milieu plus ou moins réfractaire aux inoculations. On s’habitue insensiblement à vivre et à respirer au milieu des germes infectieux comme on s’habitue à certains milieux, pourvu que l’accoutumance en soit longuement et graduellement élablie. J’ai eu occasion de vous rappeler plusieurs fois la longue et patiente expérience de Dôllinger, qui consacra quatre années à élever des colonies de micro coccus tetramitus , dont la vie n’est plus normalement possible au-dessus de 10 degrés, et qui obtint de les faire parfaitement vivre à la température, colossale pour eux, de 75 degrés. Certainement, dit l’observateur, il y eut à certains moments donnés des mortalités énormes dans la colonie en expérience, mais il n’en est pas moins vrai qu’il se fit graduellement une adaptation de la vie microbienne à ce nouveau mode d’existence. De même nos éléments anatomiques-microbes peuvent-ils aussi acquérir des propriétés spéciales dont
IMMUNITÉS — RÉCEPTIVITÉS
la connaissance exacte nous échappe pour le moment, mais dont la réalité n’en est pas moins indiscutable. On peut se convaincre, en effet, en lisant les auteurs qui se sont occupés des maladies épidémiques, que lors de son apparition en Europe, c’est-à-dire vers le xc siècle, la variole occasionnait des ravages bien autrement importants que ceux qu’elle occasionnait à la fin du siècle dernier, avant la mise en pratique de la vaccination jennérienne. Au xe siècle, d’après Rliazez, le dixième des décès était dû à la variole et, peu avant Jenner, cette maladie n’en produisait plus que moins de la moilié de ce chiffre. Qui ne sait que le choléra, endémique dans l’Inde de temps immémorial, n’y produit plus depuis fort longtemps des mortalités aussi épouvantables que celles qu’il a produites quand il a envahi les pays où on ne l’avait jamais vu. N’a-t-on pas vu, chez nous, les épidémies de choléra devenir moins meurtrières et moins tenaces à mesure qu’elles revenaient plus souvent. Ainsi, tandis que l’épidémie de 1832 tuait 23 pour 1,000 habitants, l’épidémie de 1849 n’en faisait périr que 17.66 ; celle de 1854, 0.26, et l’épidémie de 1865, à peine 0.05. La dernière épidémie de 1882 a été encore plus légère, presque insignifiante.
Cette mortalité beaucoup plus grande d’une maladie virulente implantée sur une population vierge de toute maladie semblable est un des faits les plus curieux et les plus probants. Nous avons tous entendu parler de la violence avec laquelle a sévi la petite vérole sur les populations de l’Amérique nouvellement découverte, et, par un juste retour des choses d’ici-bas, ies Américains nous donnèrent la grande vérole qui, dans les premiers temps de son importation chez nous, s’y montra avec les allures dramatiques que vous savez et qu’elle a perdues depuis, même abandonnée à elle-même sans traitement. Nous avons vu, du reste, le même fait se reproduire de
loô LES MICROBES ET LES ÉLÉMENTS ANATOMIQUES
nos jours. Nous avons vu une maladie virulente et que nous savons parfaitement aujourd'hui être de nature microbienne, la rougeole, être importée à deux reprises différentes dans des îles où elle ne s’était jamais montrée. On a pu juger, au nombre considérable des individus frappés et à la multitude des décès comparés à la mortalité de la maladie dans nos pays où elle se cultive depuis longtemps, combien cette vaccination lente et graduelle dont je parlais tout à l’heure nous est utile et combien elle nous préserve. En 184-6, la population des îles Féroé était de 7.782 habitants. Jamais la rougeole n’avait été constatée dans ces îles, lorsque, cette année-là, un navire y déposa un marin atteint de rougeole. L’épidémie gagna de proche en proche et atteignit
6.000 habitants. En 1875, un navire, venant de Sydney, apporta la rougeole aux îles Fidji, dans la Mélanésie ; jamais la maladie n’avait été observée dans ces îles dont la population totale s’élevait à 150,000 habitants. L’épidémie se propagea avec une effroyable rapidité et
40.000 individus périrent des atteintes du fléau en moins d’un an. Une panique gagna la population qui, guidée seulement par son instinct, éteignit l’épidémie en vivant dans les bois, en évitant les contacts et en se livrant à des ablutions fréquentes dans l’eau des rivières. Sans cela, il est fort probable que le nombre des décès aurait encore été plus fort. Quand vous saurez qu’en France, avec une population de 37,000,000 d’habitants et des 'cas de rougeole perpétuels, il faut une période de plus de dix années pour arriver à un pareil chiffre de décès par la rougeole, vous comprendrez le bénéfice que nous procure cette vaccination lente et graduelle.
11 nous reste à traiter du rôle des microbes dans la nature et dans les diverses maladies pour terminer les généralités, et pouvoir entrer dans l’étude de chacune des maladies qu’ils produisent.