MICROBES SPOLIATEURS
qu’agit la bactéridie charbonneuse, en consommant à son profit tout ou la majeure partie de l’oxygène du sang, de telle sorte que ce dernier n’apporte aux organes qu'un liquide absolument impropre à leur nutrition. Ainsi agissent tous les microbes qui pénètrent dans le sang et qui sont des aérobies vrais, c’est-à-dire très avides d’oxygène. Aussi avons-nous vu, dans l’expérience de M. Pasteur, que je viens de vous rapporter, que du liquide charbonneux bien filtré, puis injecté à d’autres animaux, ne déterminait aucun trouble sur eux. C’est qu’en effet le microbe charbonneux n’agit pas par les ptomaïnes qu'il sécrète, mais bien par lui-même, en s’emparant de l’oxygène et nous en privant.
Le microbe du choléra des poules, indépendamment de son action par les ptomaïnes, comme l’expérience vous l’a démontré, agit aussi en absorbant l’oxygène, car c’est un aérobie vrai qui ne peut se passer de ce gaz; aussi les animaux qui succombent à son action présentent-ils une teinte noirâtre uniforme qui assombrit promptement leur crête écarlate.
de n’ai pas besoin de vous dire que cette double action du microcoque du choléra des poules se retrouve assez fréquemment dans le mode de pathogénie des bactéries. Certaines d’entre elles agissent de toutes les manières, en influençant directement la partie qui les supporte, en émettant des ptomaïnes, enfin en absorbant dans le sang des matériaux qui seraient utiles à l’animal, et cela au grand préjudice de celui-ci. Les bactéries dont l’action est le plus souvent localisée sur un organe peuvent parfois, à un moment donné, se multiplier considérablement et alors donner lieu à un empoisonnement de l’organisme par l’abondance des ptomaïnes qu'elles sécrètent, transformant ainsi en une maladie générale de la plus haute gravité un état morbide d’ordinaire localisé et bénin.
ROLE DES MICROBES DANS LES MALADIES
Avant de terminer ce sujet, je crois devoir vous entretenir très brièvement de deux théories opposées, qui toutes les deux ont la prétention d’expliquer très simplement cette action dont vous avez pu juger la complexité. La première est due à Stockvis. Pour lui, l’action microbienne se bornerait à décomposer dans le sang certains sels dépotasse, de fer, de chaux et de magnésie, qui s’y rencontrent à l’état de combinaisons diverses, et de leur permettre de se reconstituer à l’état de sels toxiques; c’est là ce qui donnerait lieu à la maladie. Toujours d’après le même auteur, la composition du sang en serait nécessairement altérée et la fibrine deviendrait le siège d'une fermentation, d’où la fièvre. Je ne puis vous dire qu'une chose sur cette théorie, c’est que la preuve en est encore à faire, et cependant elle pourrait être faite si la théorie était exacte; il suffirait d’établir que le sang morbide contient des composés chimiques toxiques qui n’y existaient pas auparavant.
Pour Bécluimp, toutes les granulations moléculaires du corps sont des microzymas. Dans les maladies, les microzymas altérés (on ne dil ni pourquoi ni comment) se transforment en bactéries. Ces microzymas, dit Bécliamp, sécrètent une matière propre ou zymase ; celleci devient toxique sous l’influence de l’état morbide. Mais indépendamment de ce fait que les microzymas n’ont jamais été vus en voie de transformation en bactéries, comment se fait-il, si tout se passe dans le sein de l’organisme, que les pratiques d’isolement, comme, le pansement de Lister, soient de quelque utilité, et comment se fait-il que la transformation ne s’effectue plus dès le moment que la partie malade est complètement et convenablement isolée?
C’est vous dire, messieurs, qu’aucune de ces théories ne paraît acceptable avec ce que nous savons, et que c’est encore aux vues que je vous ai précédemment ex-
RÉACTION DU MILIEU
posées qu’il faut s’en tenir, si on veut avoir des faits pathologiques l’explication la plus plausible et la plus satisfaisante.
Comme je vous le disais en commençant, les phases de la lutte entre les micro-organismes du corps et ceux qui surviennent pour vivre à leur côté et à leurs dépens sont pleines de péripéties et présentent des phases diverses, mais le côté vraiment caractéristique est la réaction des infiniment petits qui composent le milieu. Le trait caractéristique de ce combat, c’est une suractivité nutritive et par conséquent dénutritive, et je vous ai dit comment la fièvre en était constituée ; car, s’il est parfaitement prouvé que l 'origine de toute chaleur animale réside non seulement dans le poumon où elle est produite parla combustion de l’oxygène, mais encore, mais surtout, dans tout le corps et dans tous les micro-organismes qui le composent, et cela par suite du travail moléculaire incessant d’assimilation et de désassimilation, on comprend que, quand ce travail est exagéré, la production de chaleur le soit aussi, et que dès lors la température de l’ensemble s’élève. Cette chaleur, jointe à la suractivité nutritive, implique la mort de plusieurs des microorganismes constitutifs, d’où amaigrissement et perte de poids. Dans quelques circonstances, comme je vous l’ai dit, la lutte n’a pas le caractère d’acuité et ne se traduit que par une longue série de combats moins évidents, semblables à ces longues et interminables guerres dont l’histoire nous a conservé le souvenir, alors la maladie chronique est constituée, mais le processus est le même, c’est toujours par la résistance des éléments constitutifs que se traduit la maladie.
Les éléments anatomiques n'ont-ils que ce mode de s’opposer à l’envahissement de l’organisme par les microbes qui peuvent s’y implanter à un moment donné? Pour quelques auteurs, ils se défendraient parfois d’une
ROLE DES MICROBES DANS LES MALADIES
tout, autre façon en dévorant d'une façon tout à fait effective les bactéries qui se trouveraient à leur portée. Certains d’entre eux, plus spécialement chargés de cette mesure sanitaire radicale, auraient la propriété de manger les ennemis, et on les a nommés les phagocytes.
Pour Metsclmikolï (d’Odessa) et Gallimaerts (de Bruxelles), les phagocytes se diviseraient en deux classes : d’abord les leucocytes du sang qu’il nomme les rnicrophages qui, poussés par la circulation, dévorent les bactéries rencontrées sur leur passage, et d’autres éléments plus volumineux et fixes que l’on retrouve dans la rate, dans le tissu conjonctif, auxquels il faut joindre quelques épithéliums. Ces divers éléments seraient des macrophages. Ce serait surtout sur les bactéries qui font partie des virus atténués que s’exercerait leur pouvoir, et non seulement ces éléments dévoreraient les microbes entrés dans l’organisme, mais encore les parties qui doivent être résorbées, après un certain temps, comme la queue des têtards, la glande thyroïde, etc. Les phagocytes feraient pénétrer dans leur protoplasma la bactérie dont ils veuleot, se défaire, et une fois qu'elle aurait pénétré, elle serait non seulement dévorée, mais encore digérée. Et leur adaptation à ce but serait, toujours selon ces auteurs, tellement parfaite, que lorsqu’un phagocyte voudrait dévorer un élément parasitaire trop long ou trop volumineux pour lui, il s’adjoindrait, pour en venir à bout, un deuxième élément doué comme lui du pouvoir phagocytaire, et à eux deux ils mèneraient à bien l’ouvrage et mangeraient la bactérie, dont les dimensions relativement colossales auraient défié l’appétit d’un seul. Il est certain que les leucocytes du sang, dont l’analogie avec les amibes d’eau douce est grande, jouissent comme celles-ci de la propriété de fixer sur leur paroi délimitante les granulations qui flottent autour d’eux, et cela quelle que soit leur nature, par
LES PHAGOCYTES
conséquent ils peuvent aussi bien fixer clés bactéries que d’autres corps inertes. C’est sans doute sur ce fait réel que cette théorie fantaisiste a été édifiée. D’après Koch, il ne serait pas rare de voir des bactéries, quelquefois en assez grand nombre, fixées contre la paroi des leucocytes, pouvant même la déprimer plus ou moins au point de contact, mais tout cela ne prouverait pas qu’il y ait réellement absorption et surtout digestion des bactéries par l’élément. C’est, une propriété qui s’exerce indifféremment et sur les micro-organismes et sur les granulations, pure question de volume. Du reste, comment expliquer que le mouton barbarin ait des phagocytes plus goulus que ceux du mouton français? Comment expliquer qu’à la température normale, la poule injectée avec du virus charbonneux ait des phagocytes qui la débarrassent absolument des bactéries, tandis que, refroidie de deux degrés, elle verra faiblir leur pouvoir ou leur appétit? Comment expliquer que chez la grenouille, au contraire, les phagocytes ne mangent qu’à une température plus élevée? Il faut donc retenir le fait certain que je vous ai signalé et reléguer l’hypothèse avec le grand nombre de celles qui attendent encore la démonstration expérimentale.
Donc c’est aux explications que je vous ai déjà données qu’il faut avoir recours pour expliquer les phénomènes morbides; elles rendent du reste assez bien compte des phénomènes et des diverses péripéties de la lutte. Si l’organisme est vainqueur, il sort de ces multiples combats avec un caractère nouveau, avec des propriétés et probablement une composition chimique autre qui lui confèrent l’immunité pour une durée plus ou moins longue, sur laquelle nous avons déjà insisté. Toujours est-il que, dans quelques circonstances, la lutte s’arrête avec plus ou moins de brusquerie; on voit en quelque sorte qu’il vient de se livrer une suprême
ROLE DES MICROBES DANS LES MALADIES
bataille et que l'assaillant est complètement et définitivement repoussé, ce qui se traduit par un repos brusque, une suspension presque instantanée de la suractivité nutritive et conséquemment par une défervescence plus ou moins prompte. Et, chose curieuse, qui indique bien la nature encore inexpliquée du phénomène, au moment où s’observent ces défervescences, les lésions macroscopiques que nous percevions ne sont pas modifiées d’une façon bien sensible, comme on l'observe dans la pneumonie. On continue à percevoir un état local qui, à peu de chose près, souvent est identique à celui qu’on constatait au moment où la fièvre était la plus ardente, preuve absolue que la lésion appréciable par ce moyen ne constitue pas toute la maladie et qu’il existe autre chose. Ce quelque chose, c’est la vie microbienne cause du processus morbide. Si l’organisme doit succomber, on le voit bien au moment où se termine la lutte, soit à une recrudescence suprême s’accompagnant d’une activité nutritive dévorante, avec hyperthermie ; ou bien à la cessation de la résistance, l’organisme cessant de combattre et tombant graduellement dans l’adynamie dont le terme fatal est la mort. Ne croyez pas que quand la mort est survenue, le rôle des bactéries soit terminé; dès le moment que nous avons cessé de vivre, d’autres microbes entrent en scène et se chargent de détruire ce qui reste de notre corps. C’est ce que nous allons étudier, c’est une partie du rôle que les microbes ont à remplir dans la nature.
Comme je vous le disais dans notre dernier entretien, le corps des animaux est un composé d’eau dans la proportion de 52 0/0, de matières albuminoïdes, 38 0/0, et de matière minérale, 9 0/0. Donc la vie, pour se manifester, a besoin de ces trois ordres de substances. Si donc, la vie terminée, chaque cadavre conservait indéfiniment cette composition, il y aurait, au temps où nous sommes,