DE LA TUBERCULOSE
11 est arrivé pour la tuberculose ce qui arrive malheureusement pour bien des choses dans la vie. C’est an moment où, par le microscope, on a pénétré plus avant dans l’étude anatomique des tissus, où l’on a cru que la nature intime des choses allait être révélée, que la confusion s’est glissée dans les esprits et que la notion de la maladie si clairement exposée par notre grand Laënnec est devenue plus obscure que jamais. Jusqu’à la fin de sa carrière, Laënnec soutint l’unité delà phtisie pulmonaire. « Le tubercule, disait-il textuellement, est « une production accidentelle, c’est-à-dire un véritable « corps étranger, développée dans la substance pulmo- « naire et qui peut se développer dans tous les autres « tissus du corps humain. » Il faut voir avec quelle verve et quelle fine ironie il répond à Broussais, qui soutenait l’origine purulente et inflammatoire du tubercule, et avec quelle clarté il établit que le tubercule est un véritable produit accidentel, parasitaire, dont la cause est inconnue. C’est absolument la doctrine d’aujourd’hui annoncée et pressentie par le plus illustre des observateurs. Cette notion régna jusqu’aux travaux de Lebert, en 1 844. Observant les productions tuberculeuses au microscope pour la première fois, Lebert décrivit un élément caractéristique, selon lui, de la matière tuberculeuse, la cellule tuberculeuse, comme il avait décrit la cellule cancéreuse caractérisant les affections carcinomateuses. Deux ans plus tard, Reinhàrt, en Allemagne, affirma que les cellules tuberculeuses de Lebert n’étaient
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autre chose que des globules du pus altérés. Les observations microscopiques de Lebert confirmaient la vérité de la doctrine de Laënnec; Reinhart remontait à Broussais. Mais survient Virchow, qui déclare à la fois que tous les deux ont raison et que tous les deux ont tort; pour lui, le seul, le vrai tubercule, c’est la granulation miliaire, la granulation grise, qui n’a aucun lien avec l’inflammation.
Quant aux productions caséeuses, ajoute Virchow, elles ne sont autre chose que des produits inflammatoires à phases multiples, des pneumonies caséeuses. Ces pneumonies spéciales sont décrites soigneusemen t par un de ses disciples enthousiastes, Niemeyer, qui, poussant à l’extrême la doctrine du maître, la condense dans cette phrase tapageuse et à grand effet. : « Le plus grand danger qui menace un phtisique, c’est de devenir tuberculeux. » En France, les travaux de Ch. Robin étaient absolument opposés à la doctrine allemande. Pour lui, la granulation grise n’avait rien du tubercule, ce n’était qu’un amas de cytoblastions contenus dans une matière amorphe translucide, tandis que le tubercule vrai, d’origine épithéliale, était différent par son siège, par sa marche et par sa constitution anatomique. L’erreur de Ch. Robin était beaucoup plus excusable que celle de l’école allemande, beaucoup plus rapprochée du reste de la vérité, car, depuis ses travaux, on a décrit des cellules tellement semblables, sinon identiques, à celles qu'il avait vues qu’on leur a donné le nom de cellules épithélioïdes. L’erreur de Ch. Robin fut du reste partagée par un grand nombre de cliniciens, et elle nous a valu de l’un deux, M. Empis, un ouvrage remarquable sur la granulie, qui reste encore la meilleure étude sur cette forme de tuberculose. Cependant la confusion était à son comble ; non seulement il ne fallait plus parler d’unité de la tuberculose, mais encore les deux écoles étaient diamétralement opposées sur la question de
TUBERCULOSE
savoir ce qui était tuberculeux ou ce qui ne l'était pas.
C’est de France qu’est venue la lumière, et c’est M. Villemin qui a commencé à la faire, par des expériences entreprises au laboratoire de Robin, et que j’ai eu la bonne fortune de voir. L’éminent professeur du Val-de- Gràce démontra de la façon la plus nette que les tubercules étaient inoculables et déterminaient chez les lapins une explosion tuberculeuse, manifeste, inoculable à son tour. Ses premières expériences portèrent sur des granulations grises qui communiquèrent la maladie. Peu de temps après, il mit des résultats non moins positifs en inoculant des masses caséeuses. L’immense portée de ces expériences ne fut pas comprise; on préféra disserter et discuter à perte de vue sur des observations micrographiques que de s’en tenir à ce fait si clair, si lumineux, si indiscutable. M. Villemin avait démontré qu’en inoculant l’une ou l’autre forme du tubercule on arrivait à des résultats absolument identiques; mais que pouvait cette observation, comparée à l'attrait des théories allemandes, qui du reste ralliaient la majorité des suffrages. Cependant en 1872 et 1873 parurent les travaux du professeur Grancher, puis ceux de Thaon. L’un et l’autre, se plaçant uniquement au point de vue anatomique, montrèrent l’analogie parfaite qui existe entre la granulation miliaire et le tubercule caséeux ; le dernier de ces deux auteurs décrivit un élément commun aux deux manifestations tuberculeuses, la cellule géante. Les observations qui se multiplièrent de toute part ne tirent que confirmer cette vue nouvelle. M. Charcot apporta de nouvelles preuves, si bien qu’en 1878 le professeur Grancher écrivait que les diverses manifestations du tubercule ne diffèrent que par leur volume.
Cependant le retour à la conception française, dû à des observations anatomiques, était accentué et corroboré par les expériences sur les animaux. De toutes parts, les
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expériences de Villemin avaient été reproduites, et elles avaient donné des résultats divers. Les uns menaient grand bruit de quelques résultats négatifs, comme si cent faits de cet ordre pouvaient quelque chose contre un seul fait positif bien observé ; les autres prétendaient arriver à des lésions analogues à celles que décrivait Villemin, en injectant à des lapins des matières tout à fait diverses, du sable, du liège, etc. H. Martin montra que tous ces résultats n’étaient qu’apparents ; qu'on n’avait pas sous les yeux de véritables tubercules, pour cette excellente raison qu’ils n’étaient pas inoculables en série, comme ceux qui étaient obtenus en inoculant de la matière tuberculeuse.
La tuberculose était donc une maladie infectieuse comme la morve, la syphilis, le charbon. L’immense retentissement des travaux de Davaine et de Pasteur sur cette dernière maladie conduisit les esprits à rechercher si dans le tubercule, comme dans le charbon, il n’existait pas un micro-organisme, comme agent de la contagion. Klebs et Schuller décrivirent un microbe et essayèrent de le cultiver, mais sans succès. Leurs cultures n’étaient pas virulentes, et, pour les rendre telles, il fallait toujours leur ajouter de nouveaux fragments de tubercules. M. le professeur Toussaint faisait, dans notre ville, des expériences beaucoup plus intéressantes, sans •cependant découvrir le microbe de la tuberculose. Une truie avait été rendue tuberculeuse en lui faisant avaler des poumons de vache pommelière. Avec le sang de cette bête, M. Toussaint ensemença plusieurs tubes contenant du bouillon de lapin alcalinisé, et il remarqua que tous les tubes contenaient peu après le même microbe, se présentant sous forme de granulations de 0,1 à 0,2 u- de diamètre. Un chat et des lapins furent inoculés avec ces cultures, et quelques-uns d’entre eux présentèrent des manifestations tuberculeuses non équivoques. Malheu-
TUBERCULOSE
reusemcnt notre compatriote, qui en cela comme en bien des choses a été un précurseur, ne découvrit pas le microorganisme de la tuberculose. Il a entrevu la solution, il l'a en quelque sorte touchée, sans arriver complètement au but. Cet honneur appartient incontestablement à Koch, qui a fait connaître le résultat de ses recherches le 10 avril 1882. Depuis cette époque, tous les travaux, toutes les études, n’ont, fait que corroborer cette découverte, qui aujourd’hui constitue une indiscutable réalité. Maintes fois on a vu, on a isolé, on a cultivé le bacille de la tuberculose, et son inoculation, après des cultures successives, a toujours donné des résultats positifs. Il me reste à vous faire connaître et les propriétés physiques et les propriétés vitales de ce micro-organisme.
La cause directe de toutes les lésions tuberculeuses, où qu’on les observe, est un bacille de 3 à 5 u. de longueur, sur une largeur de 0,3 à 0,3 Les deux extrémités du bâtonnet sont arrondies, mais sans jamais présenter la moindre saillie. Dans un grand nombre de cas ils sont constitués par plusieurs parties égales, juxtaposées et reliées entre elles; dans d’autres circonstances, ils sont tout d’une pièce. Colorés par une des méthodes que j’aurai à vous indiquer tout à l’heure et examinés à un très fort grossissement, il est facile de voir que toute leur masse ne se colore pas d’une manière uniforme ; on voit en effeL de petits espaces obronds, assez réguliers, qui sont ou bien des points où la matière colorante n’a pas pénétré ou bien des spores. Cependant les spores du bacille tuberculeux n’ont jamais pu être isolés et, par conséquent, pas culLivés. Comme tous les bacilles, ils sont composés d’une membrane enveloppante contenant dans son intérieur une masse protoplasmatique. Rarement ils sont isolés et le plus souvent on les observe par groupes plus ou moins nombreux. Il vous sera facile de voir cette disposition tout à fait carac-
LE BACILLE
téristique dans les diverses préparations que vous aurez tout à l’heure à examiner. Il n’est pas rare de les trouver plus ou moins incurvés; d’habitude, les plus longs le sont presque tous d’une façon plus ou moins manifeste. Ils ne présentent jamais de mouvements et restent absolument inertes. Leur membrane enveloppante ne réagit pas comme le proLopIasma, en présence des divers réactifs chimiques. D’après Koch, elle se laisserait facilement pénétrer par les solutions alcalines, tout comme par les couleurs d’aniline; tandis qu’elle opposerait aux acides une barrière infranchissable. Sous l’influence de ces derniers corps, il y aurait un resserrement de l’enveloppe, qui la crisperait, et le protoplasma serait alors réduit en une série de petites masses laissant entre elles des espaces clairs. Ainsi serait expliquée la présence de ces espaces dont je viens de vous signaler l’existence. Aucun observateur n’a encore montré les spores du bacille tuberculeux et leur réalité fait encore question. Babès a cru pouvoir affirmer leur existence à l’aide d’un procédé particulier de préparation colorée, mais les résultats qu’il a donnés ont été vérifiés par Koch et déclarés de peu de valeur.
Le bacille de la tuberculose se cultive bien sur des milieux artificiels, à la condition que la température soit égale, ou même un peu supérieure à celle du corps humain. Ivocli l’a cultivé sur du sérum sanguin mélangé à de la gélatine et solidifié. 11 faut se garder, lorsqu’on veut voir réussir l’expérience, de prendre les bacilles dans les excavations pulmonaires ou dans les crachats ; il faut les recueillir soit sur des granulations grises récentes et encore translucides, soit, et mieux encore, comme nous l’avons fait, sur les animaux auxquels on a communiqué une tuberculose expérimentale. Ce procédé constitue la meilleure manière de se mettre à l’abri des envahissements par des espèces bactériennes
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étrangères, qui peuvent ou gêner le développement du bacille ou l’empêcher tout à fait. MM. Nocard et Roux ont indiqué des milieux qui sont extrêmement favorables à la pullulation de ces micro-organismes. On constitue ces terrains de culture en additionnant d’une assez forte proportion de glycérine, soit le sérum, soit l’agar-agar, soit la gélatine, soit la gélose ou le bouillon dans lesquels on veut ensemencer le bacille. La glycérine leur convient donc admirablement, peutêtre à titre de matière alimentaire. D’après ces deux auteurs, les bacilles cultivés avec celte adjonction de glycérine présenteraient une, plus grande abondance de ces espaces clairs décrits comme des spores.
En inoculant le microbe en strie, on voit, au bout d’une dizaine de jours, se former de petites taches blanchâtres, qui bientôt gagnent, se multiplient, s'accolent et se croisent, de manière à venir occuper toute la surface de la plaque. Quand ces taches sont examinées avec une loupe très grossissante, on voit que chacune d’elles est constituée par une sorte d’amas caractéristique. C'est un enroulement inextricable, rappelant celui d’un fd qui se mêle, passe et repasse au milieu de fils semblables, donnant à peu près l'aspect d’une mèche de cheveux fortement crêpée, environnée de stries serpentines plus ou moins épaisses et longues. Les cultures ainsi faites sont très virulentes et leur inoculation détermine la maladie aussi sûrement que celle d’un tubercule pris sur le cadavre. On n’a pas remarqué que des passages successifs sur un grand nombre d’animaux viennent atténuer leur vertu pathogène. Du reste, cultures et produits tuberculeux divers sont doués d’une très grande résistance et perdent très difficilement leur virulence. D’après M. Galtier, des matières tuberculeuses chauffées à 60 degrés pendant vingt minutes, ou à 70 degrés pendant la moitié de ce temps, infectent aussi sûrement les animaux que les