GANGRÈNES SÈCHES ET HUMIDES
Si quelque doute subsistait encore dans vos esprits, relativement à l’analogie, pour ne pas dire à l’identité, qui existe enlre les éléments anatomiques et les microorganismes, l’étude des phénomènes de la gangrène les ferait certainement disparaître et vous montrerait que leur similitude est absolue. Je ne veux vous entretenir que très incidemment de ces gangrènes, dans lesquelles les éléments anatomiques, ne trouvant plus dans le milieu sanguin un liquide leur permettant de vivre de leur vie normale, meurent et se putréfient (gangrènes du seigle ergoté, gangrène glycobémique), absolument comme des cellules de la levure de bière mises et maintenues au contact d’un liquide non sucré ne tardent pas à pourrir. Je veux vous parler des formes ordinaires de la gangrène, formes que l’on observe dans tous les organes. Considérée au point de vue de l’aspect sous lequel la gangrène se montre èi nous, nous pouvons remarquer deux manières d’être bien différentes, connues sous le nom de gangrène sèche et de gangrène humide. Comme nous allons le voir, la première de ces formes est due à un processus entièrement sous la dépendance des propriétés des éléments anatomiques seuls, tandis que la seconde ne se montre que sous l’influence des microorganismes, dont l’action, vous le verrez, est absolument décisive dans l’apparition des phénomènes les plus caractéristiques. Si cette première assertion avait besoin d’une preuve qui vînt immédiatement l’étayer, je vous dirais que toutes les maladies infectieuses microbiennes peuvent, à un moment donné de leur évolution, donner lieu à des phénomènes de gangrène, et nous verrons comment et dans quelle mesure interviennent les bactéries pathogènes pour les produire. J’ajouterais que toujours les gangrènes, nées sous l’empire de ces maladies, se montrent à nous avec tous les attributs des gangrènes humides. Nous aurons à étudier comment
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l’évolution microbienne peut se traduire, et se traduit, en réalité, par une proportion d’eau plus considérable que celle qui est produite par l'évolution des éléments anatomiques.
Que brusquement on jette une ligature sur le tronc artériel nourricier principal d'un membre, les phénomènes qui vont suivre se dérouleront dans l’ordre suivant : en premier lieu, apparaîtront d’abord la décoloration des tissus, l’aspect de cadavérisation par suite de l’absence du sang, en second lieu, le refroidissement, qui, en dehors de la cause que je viens d indiquer, en reconnaît une autre, le ralentissement des combustions élémentaires, qui est la principale source de la chaleur. Comme tous les micro-organismes, les éléments anatomiques ont besoin d’oxygène pour vivre jet c'est le sang artériel qui leur apporte ce gaz; la suppression brusque d'oxygène devrait donc entraîner très rapidement leur mort : il n’en est rien. Les éléments anatomiques vivront pendant un certain temps, chacun d’eux empruntant à son voisin, dans la mesure du possible, autant d’oxygène qu’il le pourra, en tenant compte de ce fait, que son voisin essaie, de son côté, de lui en emprunter. Il s’engage donc un véritable combat, chaque élément volant en quelque sorte à sou voisin le plus d'oxygène qu’il pourra, tandis que ses voisins lui en soustrairont le plus possible. Cet oxygène, ils le prennent aux parties aqueuses et à la constitution chimique des matières albuminoïdes dont ils sont environnés. Vous rappelez-vous que. lorsqu'il a été question de l’analogie des éléments anatomiques avec les microbes, je vous ai cité l’expérience de M. Pasteur, expérience qui consiste à plonger dans un milieu d’acide carbonique des fruits dont les cellules végétales sont des microbes aérobies, que l’on force à vivre en anaérobies en les plongeant dans une masse d’acide carbonique? Qu’ar-
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rive-t-il alors? Ces éléments empruntent à leur propre substance, au suc du fruit, l’oxygène qui leur est indispensable. Cet oxygène étant à l’état de combinaison, les éléments anatomiques végétaux opèrent la dislocation de la substance cellulaire, pour se procurer ce gaz qui leur est indispensable. Ainsi font les éléments anatomiques animaux, lorsqu'ils sont privés d’oxygène : ils forcent les éléments voisins et les sucs dont ils sont imprégnés à leur en fournir, et de ce vol permanent, de cette vie qui se prolonge, en se dévorant elle-même, résulte la mort dans la dessiccation la plus absolue, dans la momification des tissus. Ce que je dis est tellement vrai, que si, pendant cette autophagie élémentaire, on peut, par un procédé ou par un autre, redonner aux éléments l’oxygène qui leur manque, et cela par la voie où ils ont coutume de la prendre, on verra souvent la vie reparaître là où longtemps elle avait semblé abolie. Seuls les faibles, qui dès les premiers jours ont servi de pâture aux forts, auront définitivement disparu et au bout de peu de temps seront remplacés. Mais rarement les choses se passent avec cette soudaineté; le plus souvent, c’est peu à peu que les éléments anatomiques voient la quantité d’oxygène diminuer, quand une obstruction artérielle s’établit. La ration d’oxygène nécessaire aux éléments diminue de jour en jour, et, à titre de complément nutritif, ils tirent de leurs voisins tout l’oxygène qu’ils peuvent emprunter. C’est donc peu à peu qu’on arrive à la dessiccation et au durcissement, circonstance éminemment favorable pour que le phénomène se passe sans l’introduction d’autres microbes qui voudraient leur part du festin.
De cet ordre, quoique ne présentant pas les mêmes phénomènes à cause de leur situation, sont les processus que l’on a désignés sous le nom de nécrobiose. Si le mot est mal trouvé pour exprimer le fait intime, il est
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ou ne peut plus expressif pour exprimer l'idée que je viens de vous exposer; en effet, c'est une vie qui se continue par la mort. Ces faits de nécrobiose comprennent deux séries de gangrènes bien distinctes. Sous l’influence d une oblitération artérielle par embolie, les parties où se rendent les ramifications ultimes du rameau vasculaire, n’étant plus nourries, meurent. Mais, environnées de toutes part d’éléments sains, elles ne tardent pas, après leur avoir emprunté de l’oxygène, à ne subsister que d'une vie amoindrie et à être peu à peu gagnées par une infiltration d’éléments qui, progressivement, se substituent à eux. D’habitude, c’est la transformation graisseuse, aboutissant commun de tous les processus, par cessation progressive de la nutrition. Un autre mode est l’infiltration des tissus par des éléments anatomiques plus vivaces que ceux qui composent la portion d'organe ainsi privée des éléments nécessaires à sa nutrition. Ces nouveaux éléments pullulant avec énergie gagnent de vitesse, dans l’évolution vitale, ceux qui sont insuffisamment nourris el les tuent parce qu’ils vivent avec plus d ’intensité. A ce second ordre de faits correspondent les destructions lentes de tissus, sous l’empire d’une prolifération qui s’effectue dans leur voisinage.
Si le procédé reste tel que nous venons de le décrire, les choses se passeront ainsi que nous l’avons dit et on aura des gangrènes exclusivement produites par l'action des éléments anatomiques agissant et se comportant comme des microbes. Mais lorsque ceuxci interviennent dans le drame, celui-ci ne tarde pas à prendre d’autres allures. Les éléments anatomiques, vivant de la façon anormale que je vous ai indiquée, affaiblis par un mode de nutrition tout à fait insolite, à moitié dévorés par leurs voisins, vont devenir une proie facile pour les bactéries, qui arrivent prêtes à profiter d’une substance qu’on ne peut plus leur dis-
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puter. Supposez une armée bien reposée et bien nourrie entrant dans une ville assiégée, alors que tous les habitants et leur garnison souffrent les tortures de la faim depuis longtemps et se sont à moitié entredévorés ! Quel carnage et que la résistance va être insigniiiante ! C’est ce qui se passe dans les cas oii des germes bactériens pénètrent dans une partie en voie d évolution gangreneuse. Dans ces cas-là, les microbes s’y installent promptement et déterminent un travail de fermentation et d'appropriation de substances, qui change promptement la face des choses. La fermentation dégage des gaz et liquéfie certaines parties, créant ainsi de nouveaux milieux, qui bientôt se peupleront de colonies nouvelles, jusqu’à ce que, par des invasions successives, la destruction de la matière ou plutôt sa transformation, soit un fait accompli. Ce sont là les faits de gangrènes humides, forme qui est toujours, connue je vous l’ai dit, produite et entretenue par une multiplication bactérienne. Quand nous avons étudié la septicémie, nous avons eu à examiner une des formes d’évolution du vibrion septique, déterminant une maladie connue sous le nom de gangrène gazeuse, et nous avons vu se dérouler les phénomènes tels que je viens de les décrire. Le vibrion septique détermine une fermentation qui marche avec la plus foudroyante rapidité. Les parties qui en sont atteintes se décomposent avec la plus grande promptitude, en dégageant une quantité considérable de gaz, dont la main appliquée sur la partie perçoit le frémissement. Cela lient à la puissance de nutrition du microbe qui en est l’agent actif. Mais tous ne procèdent pas avec une semblable énergie, et, bien qu’au fond leur action soit la même, le résultat est acquis avec plus ou moins de lenteur.
De deux choses l’une, ou bien les microbes sont déjà dans l’organisme, dès lors ils peuvent pénétrer dans la
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masse du sang, et, se trouvant au contact direct dos éléments anatomiques, ils peuvent déterminer des phénomènes de gangrène; ou bien ils n'arrivent que secondairement au contact des parties déjà privées de leur aliment ordinaire l’oxygène, par conséquent en voie d évolution gangreneuse. Dans ce dernier cas, la plus petite fissure, l’éraillure la plus minime, que les éléments ne pourront certainement pas réparer faute d'une vitalité suffisante, leur servira de porte d’entrée. Souvent même, du fait de la marche des lésions, il advient que la couche épidermique n’étant plus nourrie tombe, soit spontanément, soit sous l'influence de la cause la plus légère. Pour aussi insignifiante que soit l’ouverture, les germes de l’atmosphère, ou de l'eau, ou du linge, s'introduisent avec rapidité et se multiplient d’autant mieux que rien ne résiste. Alors le petit pertuis par lequel ils se sont introduits se transforme rapidement en une vaste brèche, par laquelle pénètrent de nouveaux arrivants toujours plus nombreux, et ainsi de suite jusqu’à ce que la matière soit réduite en ses éléments gazeux qui retourneront à l’atmosphère.
Mais quelquefois l’ennemi est dans la place, et c’est lui qui provoque directement le travail destructeur, toujours guidé en cela par les besoins de sa nutrition. En effet, au cours des maladies infectieuses, on voit souvent se manifester des gangrènes, qui présentent toujours le caractère de gangrènes humides et qui s'installent à certains endroits que semble désigner une vitalité moindre, et qui sont momentanément le locus minons resistanliæ de l’organisme. C'est ainsi que la fièvre typhoïde, la diphtérie et les fièvres éruptives déterminent fréquemment l’apparition de phénomènes gangreneux. Une chose digne de remarque, c’est que toutes les maladies bactériennes ne déterminent pas de processus gangreneux aux mêmes
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endroits. Les unes et les autres semblent, en effet, avoir une prédilection marquée pour telle ou telle partie du corps.
C'est ainsi que la fièvre typhoïde frappe les parties qu’une longue compression a déjà altérées, la rougeole provoque plus volontiers des gangrènes de la bouche, tandis que c’est sur les parotides et les amygdales que porte l’action destructive de la scarlatine. D’autres, comme la diphtérie, gangrènent directement les parties sur lesquelles elles s'implantent.
Dans ces cas-là, quelle est l'action du microbe? et comment la manifeste-t-il? Je crois qu’il n’y a pas là d’action spéciale, il y atout simplement dans l’organisme un microbe qui veut vivre, se multiplier et qui cherche un terrain convenable. En contact perpétuel avec tous les éléments, il se développera sur ceux qui lui opposeront une résistance moindre et qui auront une vitalité inférieure à la sienne. L’élection qu’il semble faire de telle ou telle partie démontre que c’est là qu’étant donné ses propriétés il trouve le plus ordinairement un terrain propice et qu’il se développe plus à son aise.
Mais dès que son influence s’est fait sentir et dès que les éléments où il s’est implanté sont détruits, il n’est, pas le seul à profiter de la mort partielle qu’il a déterminée. D’abord il s’est, fait une ligne de démarcation, sillon qui sépare les parties frappées d’avec celles qui sont demeurées indemnes, et dans ce sillon, s’accentuant et le creusant de plus en plus, apparaissent bientôt les micro-organismes de la suppuration, dont les germes sont si nombreux autour de nous. Enfin, dans la partie mortifiée on voit toujours grouiller une masse considérable de bactéries. 11 en est ainsi pour toutes les parties qui sont exposées à l’air, il en est de même pour les gangrènes contenues dans une cavité ou placées sur un organe dans lequel l'air a constamment accès, dans le
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poumon par exemple, que Traubc croit ne pouvoir se gangrener que sous l'intluence unique des microbes.
Dans cet organe, en effet, les gangrènes métastatiques, sont loin d'être rares, soit que des bactéries, sous forme d’embolies, aient été transportées dans son intérieur, comme on l’observe dans l'infection purulente ou dans la puerpéral ité, soit qu’il y ait eu en quelque sorte inoculation par la progression des bactéries provenant d’un organe voisin. De plus, à cause de son rôle physiologique et aussi à cause de cette particularité, souvent vérifiée, que l’inspiration d'un air très chargé de bactéries est toujours suivie de l'expiration d'un air qui n'en contient plus une seule, tous les microbes et leurs germes restent dans le poumon, où ils doivent ctre détruits par la vitalité des éléments constitutifs de l'organe. C’est là bien évidemment la cause des multiples gangrènes qui frappent l’organe, attendu que, pour résister ainsi à l’action de ces micro-organismes, il faut que son parenchyme présente toujours une intégrité parfaite. On sait avec quelle facilité les pertes de substance pulmonaire dues au travail de la tuberculose se compliquent fréquemment de gangrène, ce qui vient singulièrement bâter la marche des lésions. Des expériences directes ont été faites à ce sujet, en Allemagne, par Traubc, Lcvden et Jaffé. Ces auteurs ont constaté que l'inspiration de certains microbes donne assez promptement lieu aux gangrènes pulmonaires les plus manifestes. C'est, ainsi que l'inspiration d'air chargé de tétrades de la sarcine, ainsi que l'air dans lequel ils faisaient flotter des spores d'aspergillus, n'ont pas tardé à déterminer des gangrènes souvent fort étendues.
Il est un autre ordre de phénomènes gangreneux qui ne diffèrent de ceux (pie je vous ai indiqués, dans le courant de cet entretien, (pie par une extrême rapidité dans l’évolution des diverses phases qui les constituent.