SYSTÈME NERVEUX TÉTANOS
Je ne puis entrer en de longues considérations historiques au sujet de la succession des diverses théories édifiées pour expliquer la nature du tétanos. Tous les observateurs ont été frappés des apparentes bizarreries que présentait l’apparition de cette maladie, et nulle
CABADÉ 21
TETANOS
théorie ne parvenait jamais à fournir une explication satisfaisante des faits. L'influence de la chaleur, puis l'influence du froid, puis encore celle des brusques variations de température, ont été tour à tour invoquées. -Non seulement cela, mais encore les diverses modalités ou les diverses combinaisons du froid humide succédant à la chaleur ou vice versa , la nature des plaies, l'influence des races, tout, jusqu'à la direction où soufflent les vents, a successivement été accusé d’être une cause suffisante de la production des accidents tétaniques. Mais chacune de ces théories se heurtait toujours à un groupe de faits sortant violemment des limites où on cantonnait l'influence tétanigène, montrant l'inanité de la conception. Les études anatomopathologiques n'ont pas fourni des lumières bien nettes sur l’étiologie de la maladie. Les lésions les plus variées furent successivement décrites comme pouvant l’occasionner, et l’anatomie pathologique du tétanos allait de l'intégrité absolue de tous les éléments nerveux aux lésions les plus graves et les mieux faites pour expliquer la nature des accidents. Des méningites franches, tant encéphaliques que spinales, des lésions variées de l’épendvme, les cellules nerveuses perdues dans des flots de granulations, leurs prolongements détruits, leurs noyaux disparus, une prolifération parfois colossale des éléments de la névroglie, tout cela a été vu et décrit. Du côté de l’appareil vasculaire des centres nerveux, M. Amidon décrivait des thromboses, des embolies, des gaines infiltrées soit de globules lymphoïdes, soit d’éléments embryonnaires, des foyers considérables d’exsudation fibrineuse, tout cela coïncidant avec les lésions de la substance nerveuse les plus variées et les plus disparates. Mais aucune de ces lésions ne se retrouvait constante, et plus se multipliaient les relations d’autopsies de tétaniques, plus s'accentuaient les divergences. Si bien
HISTORIQUE
qu'on en était venu à faire table rase de toutes les théories appuyées sur des lésions si diverses, et à ne voir que des phénomènes d’ordre réflexe, dans les diverses manifestations tétaniques.
Nombre d’auteurs, en effet, n’ont vu dans le tétanos qu’une réaction de centres nerveux, purement réflexe, sous l’influence d’une plaie. L’existence de tétanos dits spontanés venait ruiner une telle manière de voir et montrer son peu de valeur. Les esprits étaient dans ce désarroi lorsque Benjamin Travers soutint que le tétanos était d’origine infectieuse. L’agent, disait-il, je ne le connais pas, mais il existe incontestablement et de nouvelles recherches le feront découvrir. Roser, Panum, Richardson et Billroth se rallièrent à cette théorie, tellement elle rendait exactement compte de tous les faits. En France, M. Després se rallia un des premiers à cette nouvelle manière de voir. Mais la preuve décisive faisait défaut et immédiatement l’étude du tétanos entra dans la phase expérimentale. Les premiers essais d’inoculation ne furent pas favorables à la théorie. MM. Tripier et Arloing en 1869 injectèrent, sans résultat, du sang de cheval tétanique à de très nombreux animaux qui, gardés six mois en observation, ne présentèrent aucun symptôme convulsif. Le principe infectieux ne résidait donc pas dans le sang. Même insuccès dans les expériences de M. Nocart en 1882; celui-ci injecta à des animaux de diverses espèces, tantôt dans les centres nerveux, tantôt dans les veines, tantôt dans le péritoine, du liquide céphalo-rachidien ou des émulsions de matière cérébrale de provenance d’animaux tétaniques, sans constater un seul cas de tétanos. Ces expériences, reprises en bien des endroits, donnèrent des résultats tout à fait différents. En Italie, Carie et Rattone enlevèrent, avec toutes les précautions antiseptiques voulues, une petite plaie, origine d’un cas de tétanos
mortel, et la firent macérer dans de l'eau distillée. Cette eau devint bientôt riche en microbes. Injectée à une série de douze lapins, cette eau les rendit tous malades au bout de quatre jours, et le lendemain tous, à l’exception d’un seul, étaient en proie à un véritable tétanos avec convulsions et température élevée.
En 1884, Nicolaïer fit connaître les résultats d'autres expériences non moins probantes. En injectant à des lapins ou à des cobayes de l'eau provenant de la lévigation de certains échantillons de terre, il développa toujours sur ces animaux, soit les phénomènes de la septicémie, soit des cas de tétanos francs et légitimes, la forme et le siège des manifestations tétaniques variant avec les points où l'inoculation avait été pratiquée. De plus, en procédant pour les animaux morts de ce tétanos expérimental, comme l'avaient fait les expérimentateurs italiens, en injectant le produit de la macération du point inoculé chez les premiers animaux, à d’autres, il vit éclater un tétanos plus prompt et plus grave que celui qui était produit par l'eau de lévigation. C’était donc bien dans la terre que se trouvait le microbe infectieux. Le professeur de Gôttingue on fit la preuve, en chauffant à 190 degrés un échantillon de terre qui déterminait à tout coup le tétanos expérimental et qui depuis se montra parfaitement inoffensif. Rosenbach a fait des expériences qui ont parfaitement cadré avec celles que je viens d’indiquer. Ces travaux, repris en France et étudiés par le professeur Verneuil, mon maître, dont la haute compétence ne fait doute pour personne, l’ont amené aux conclusions suivantes qu'il a formulées à l’Académie des sciences en 1887. Le tétanos est toujours d’origine microbienne. Le tétanos spontané n’existe pas, il provient toujours de la pénétration des germes infectieux par une solution de continuité du tégument interne ou du tégument externe.
CONTAGION
J’aurai à vous faire connaître tout à l’heure comment le professeur a complété sa pensée dans un article de la Gazette hebdomadaire. L’opinion du célèbre chirurgien de la Pitié est basée non seulement sur les expériences de Nicolaier et des autres auteurs, qui répétées par lui, ont donné des résultats identiques, mais encore par les faits de contagion indiscutables dont il a été témoin et qui ne laissent subsister aucun doute dans son esprit. J’ai devers moi une observation si concluante du fait de la contagion, indépendant de toute hypothèse d’imitation par impression nerveuse, que je n’hésite pas à vous la communiquer :
Le fait s’est passé dans un pays où les cas de tétanos sont extrêmement rares. Dans une période de quinze ans, on n’en a constaté que deux cas. Pendant le mois de septembre 1888, mon excellent confrère, le Dr Rodié Talbère, eut dans sa clientèle un cas de tétanos non douteux. 11 s’agissait d’une jeune fille, servante de métairie, qui fut blessée par une herse et roulée dans la terre. La plaie, nettoyée avec soin, présentait les meilleures apparences et tout semblait faire espérer une guérison prochaine, lorsque celte malade fut visitée par un autre médecin, lequel jugea à propos de badigeonner la plaie avec une pommade au précipité rouge, ce qui détermina promptement un état inflammatoire très net de la solution de continuité. Peu de jours après cette intervention intempestive, pour ne pas dire plus, les phénomènes caractéristiques du tétanos se montrèrent formidables et la jeune malade fut emportée en quelques jours. Cette fille avait été transportée chez elle, où se trouvait une de ses jeunes sœurs âgée d'un an et quelques mois, laquelle se trouvait en plein travail de dentition. C’étaient, du reste, de pauvres gens; la famille, nombreuse, était logée dans une pièce unique et l’enfant était souvent mise sur le
Jil de la malade, dans les moments d'accalmie dus à l'influence du chloral et de la morphine. Peu de temps après, l’enfant au berceau avait un trismus très caractéristique, compliqué d’une raideur manifeste des muscles de la nuque; cet état persista pendant quatre à cinq jours, l’enfant guérit du reste fort bien.
11 me semble difficile de ne pas admettre là un fait de contagion, et le fait me semble intéressant à deux points de vue, sur lesquels j’appelle toute votre attention, car ils ont des conséquences pratiques du plus haut intérêt. Le premier, c’est l’influence tellurique s’exerçant sur la première plaie, et déterminant le tétanos de la jeune servante, d’où cette conséquence qu’on ne saurait apporter trop de soins au lavage minutieux d'une plaie souillée de terre, ou faite avec un instrument sali par la boue. La seconde réside dans le fait de la contagion elle-même, qui, comme je le disais, ne saurait être mise sur le compte d'un état nerveux plus ou moins lié à l'imitation, l’enfant qui a failli en être victime étant par son âge à l’abri d’une semblable hypothèse.
Nicolaïer, et les autres observateurs qui ont répété ses expériences, ont trouvé dans les liquides tétanigènes des bacilles grêles, d’une longueur de 1 u., d’une largeur de 0,4 g, différant très manifestement du bacille de la septicémie des souris, qui se retrouve aussi dans le sol, ainsi que j’ai eu occasion de vous le dire. Le bacille tétanique se colore très bien parles couleurs d’aniline ; la fuschine lui communique une admirable teinte rouge. Vous les retrouverez toujours dans les environs du point inoculé. Nicolaïer en a retrouvé dans la moelle épinière et dans la gaine du nerf sciatique, il est presque exceptionnel de le retrouver dans le sang, ce qui explique l’insuccès d’Arloing, qui injectait ce liquide. Le même bacille a été retrouvé par Rosenbach sur une plaie, à la suite de laquelle un tétanos mortel avait