VINGT-ET-UNIÈME LEÇON
I. Les Pleurs et les Rires intempestifs dans certaines hémiplégies ne sont qu'une manifestation de l'état spasmodique.
II. Rire bulbaire. — Cas de Bechtereff. — Distinction entre les Pleurs des hémiplégiques et ceux des déments séniles. — Exemple clinique.
III. Mécanisme physiologique du Rire et du Pleurer. — Pleurs des animaux. — Manifestations jnusculaires accompagnant les sentiments. — Leur locahsalion faciale pour le rire. — Généralisation du processus spasmodique. — « Fou-rire ». — Pleurs, sanglots, larmes.
lY. Centres qui président aux actes du Rire et du Pleurer. — Noyaux bulbaires moteurs.
— Le facial possède-t-il des noyaux et des lilets différents pour le Rire et pour le Pleurer? — Associations nucléaires dans l'extériorisation des sentiments. — Rire et Pleurer réflexes. — Rôle des centres corticaux : Rire et Vleuver psycho-réflexes . — Bâillement.
V. Le centre de coordination du Rire est dans le Ihaiaimts. — Exemples cliniques.
VI. Disposition anatomique du plan inférieur de l'hémisphère. — Faisceau géuiculé. — Ses lésions irritatives produisent le Rire et le Pleurer spasmodiques des hémiplégiques. — Faisceau psychique.
VII. Comparaison du Rire et du Pleurer bulbaires avec les phénomènes pseudo-bulbaires.
— Rire des idiots. — Les lésions du faisceau psychique sont vraisemblablement la cause de certains Rires ou Pleurers spasmodiques *.
Messieurs,
I. — Aujourd'hui, je vais étudier avec vous le Rh^e et le Pleurer spasmodiques, en particulier les variétés qu'on en observe dans l'Hémiplégie de cause cérébrale.
Ceux d'entre vous qui suivent le service ont pu voir, il y a quelques jours, une vieille femme hémiplégique reçue à l'infirmerie à la suite d'une indisposition légère, un embarras gastrique, je crois. Elle avait été admise à l'hospice depuis longtemps déjà pour une impotence du côté droit l'empêchant de gagner sa vie. Ici, à la Salpêtrière, elle avait été bien portante jusqu'au dernier incident
1. Leçon du 1" décembre 1893. résumée par MM. H. Meige et H. Vivier, dans la Revue scientifique (13 janvier 1894).
morbide, se mouvant tant bien que mal en dépit de son infirmité.
Lorsqu'elle est entrée dans la salle d'infirmerie nous avons remarqué chez elle une exagération des phénomènes de contracture, qui d'habitude n'étaient pas très prononcés ; en outre, dès que nous l'interrogions, elle était secouée de sanglots et pleurait abondamment. C'était en apparence une véritable crise de désespoir, que rien d'ailleurs ne justifiait. Lors même qu'on lui parlait avec douceur, ou seulement quand on la regardait, tout de suite elle fondait en larmes. A l'heure actuelle, elle parait consolée; du moins elle ne pleure plus. Elle a regagné sa division dans l'état où elle se trouvait quand elle en est sortie; il ne lui reste rien de ce malaise transitoire, si ce n'est une propension à rire sans plus de motifs qu'elle n'en avait à pleure^.
Son hémiplégie persiste; mais elle n'est pas plus accentuée qu'avant (Fig. 179).
Les épisodes de ce genre sont un fait commun dans l'histoire des hémiplégiques, et on les observe à la Salpêtrière, surtout en hiver, à l'occasion d'un malaise ou d'une indisposition quelconques : on voit survenir tout d'un coup une exagération des phénomènes réflexes : la paralysie s'accentue, avec une tendance à la contracture ; enfin quelquefois se déclarent des crises de Rires et de Pleurs intempestifs, qui ne sont autre chose qu'une exagération de Vétat spasmodique .
Ces Rires, ces Pleurs, pour n'être pas constants dans l'hémiplégie, y sont très fréquents ; et cet état spasmodique, phénomène beaucoup plus général, se traduisant par une exagération de la sensibilité et des actes réflexes qui lui sont liés, se rencontre encore dans d'autres maladies. Il y a là, Messieurs, des éléments suffisants pour tenter un essai de localisation centrale, la même, quelle que soit l'affection cérébro-spinale à laquelle on ait aflaire.
Fig. 179. — Malade atteinte d'iiémiplégie di'oite légère, se mettant à pleurer aussitôt qu'on la regarde.
n. — C'est de cette localisation que je tiens à vous parler. Mon désir de le faire s'est accru par ce fait que j'ai lu tout dernière-
us SUR LE RIRE ET LE PLEURER SPASMODIQUES.
ment une observation présentée par M. Bechtereff^ sur un cas de Rh^e inextinguible, survenu dans des conditions identiques à celles dont je viens de vous parler.
Ce sujet, je l'avais déjà étudié avec mie certaine prédilection et je l'avais développé moi-même dans une communication faite au Congrès de Limoges en 1891. Je ne m'attache guère aux questions de priorité et je ne vous aurais pas entretenu de ce détail, si je n'avais vu qu'un travail antérieur au mien avait été publié par M, Bechtereff dans les « Archives de Virchow ^ » . Loin de réclamer la priorité pour ma communication, je suis heureux de la restituer à M. Bechtereff, avec le regret de n'avoir pas eu connaissance de son très intéressant mémoire lors du Congrès de Limoges. J'ajouterai que mes conclusions, pour être un peu différentes de celles du Professeur de Saint-Pétersbourg, cadrent néanmoins, dans leur ensemble, avec les siennes, et je me félicite de me rencontrer avec lui sur ce point.
Voici d'abord, très sommairement, le cas de Bechtereff : Il s'agit d'un jeune homme atteint d'hémiplégie gauche par syphilis cérébrale. Il était indolent et somnolent. Il avait une constante et invincible tendance à pleurer : il suffisait de le regarder pour le faire fondre en larmes. En outre il était sujet à des accès de Rire inextinguible, à de véritables spcif^mes de Rire, se reproduisant plusieurs fois dans la journée. Cela ne semblait pas être le fait d'un acte réflexe; le chatouillement, par exemple, ne les provoquait pas. Ils survenaient toujours sous une influence psychique : influence spontanée, autochtone, comme dit M. Bechtereff, si fugitive souvent que le patient ne se rappelait pas la cause de son Rire et le trouvait déplacé. Les accès duraient une demiheure, une heure, deux heures, avec de très courtes rémissions dans les grandes crises. Le traitement spécifique fut appliqué : l'hémiplégie s'amenda et en même temps disparurent les accès de Rire spasmodique.
Les conclusions de l'observation de M. Bechtereff — à laquelle manque l'autopsie — sont supposées conformes à la localisation présumée des centres expressifs dans la région antérieure du tha-
1. Société de névropalhie et de psychiatrie de Kazan, 24 avril 1893.
2. Die Bedeutung der Sehhûgel auf Grund von experimentalen und pathologischen Daten {Virchow s Arch., 1887, tome 110, p. 102).
lanms. Là, en effet, se trouverait le système des noyaux où convergent, d'une part, les fibres qui transmettent la stimulation corticale, et, d'autre part celles qui conduisent l'excitation réflexe.
La lésion locale du cerveau est-elle la cause directe de l'impulsion au rire irrésistible, ou bien en est-elle une cause indirecte, en ce sens qu'elle empêche l'action des centres d'arrêt ?
M. Bechtereff admet cette dernière hypothèse, parce qu'il faut une cause mentale, si légère qu'on l'imagine, pour provoquer le rire. Dans un travail de date récente auquel je ferai tout à l'heure quelques emprunts, M. Strùmpell conclut dans le même sens.
Qnoi qu'il en soit de cette conclusion, ce que nous retiendrons pour le moment, c'est le fait en soi du Rire inextinguible. Et ce fait n'est pas isolé.
Chez les hémiplégiques, tantôt un Rire, tantôt un Pleurer spasmodiques surviennent par accès, incités par un souvenir, par le réveil d'une image emmagasinée vraisemblablement dans la région des lobes frontaux. La chose doit être depuis longtemps connue : on sait que ces malades sont sujets à une sensiblerie spéciale, mais qui n'a guère été étudiée en tant que symptôme; et l'on n'a fait qu'entrevoir le grand intérêt qu'elle comporte au point de vue de la localisation.
Nous ne connaissons rien de l'état psychique de nos semblables que par les expressions qu'ils nous en fournissent. Abandonnés à nous seuls, aurions-nous même des sentiments? La question est indécise et divisera toujours l'École. Mais il semble que ces deux manifestations extrêmes de la tristesse et de la gaieté, — les pleurs et les rires, — sont comme les deux principaux points de repère dans l'enquête physiologique à faire. Si, de l'analyse de certaines constatations bien simples, on pouvait tirer quelques données sur les variations, en plus ou en moins, de la fonction émotive, peutêtre arriverait-on à dégager une des inconnues du grand problème de la vie psychique.
Pour revenir à nos malades, je dois dès maintenant vous prémunir contre une erreur. Les hémiplégiques dont il s'agit ne sont pas de ces déments séniles, chez qui se font chaque jour de petits foyers de thrombose, et dont l'intelligence déchoit au fur et à mesure. Ils ne réalisent pas ce type de « vieillard pleurnicheur »
BRISSAUD, LEÇONS. 29
que ne voulait pas être Diderot. Nos malades possèdent toutes leurs facultés, bien qu'on soit tenté, à première vue, de les en croire privés. Si on les interroge de près, on voit qu'ils n'ont rien ou presque rien perdu de leur mémoire, de leurs associations d'idées, en un mot de leurs facultés d'entendement. La démence sénile — mal nommée puisqu'elle peut survenir chez les sujets de tout âge atteints d'une lésion organique du cerveau — a, elle aussi, son Rire niais, ses Pleurs intarissables. M. Magnan les a très bien décrits ; mais il n'est pas question de cela pour le moment.
Nous verrons que beaucoup d'hémiplégiques souffrent (et même cruellement) de cette disposition au Rire et au Pleurer excessifs, et qu'ils savent tout ce qu'il y a de ridicule dans ces manifestations intempestives. Une plaisanterie anodine et ne comportant pas tant d'éclats de gaieté entraine une explosion de joie qui semble ne plus devoir s'arrêter. On voit de ces malades qui, malgré l'intérêt qu'ils portent aux choses de l'esprit, ne peuvent pas, par exemple, aller au théâtre, redoutant de rendre leur voisinage insupportable par leurs Pleurs ou leurs Rires bruyants.
Je recevais dernièrement la confidence d'un hémiplégique en pleine possession de son intelligence, qui me racontait combien cette sensiblerie lui était devenue pénible, et il me citait l'histoire suivante. Une dame lui annonce que son petit chien vient de mourir. « Vraiment! dit-il, oh! que c'est regrettable! » Est-ce le dernier mot « regrettable » qui, par une sorte de suggestion, réveille en lui une série d'idées tristes? Toujours est-il qu'il se produit comme un déclenchement de tous les ressorts expressifs ; la simple tristesse de la physionomie entraîne les larmes; après les larmes, les sanglots ; bien plus, ce malheureux homme n'est plus maître de ses sphincters.... Je pourrais vous citer maints faits analogues où le Rire remplace le Pleurer.
Ainsi, d'une façon générale, le Rire, dans ces cas, — ou le pleurer — sont bien des manifestations d'un sentiment gai ou triste, mais plus expansives qu'il n'est permis par le grave Erasme dans sa Civilité puérile et honnête. C'est une expression motivée sans doute, mais par trop démonstrative, et qui se traduit, en pathologie, par un syndrome spasmodique.
m. — Avant d'étudier la manifestation morbide, je voudrais bien vous dire un mot de la manifestation physiologique. Or, il
laiit l'avouer, le mécanisme intime du Rire et du Pleurer normaux sont très mal connus.
Le Rire en particulier n'a guère pu être étudié par l'expérimentation, c( pour ce que rire est le propre de l'homme ».
Le Pleurer serait aussi un de nos apanages. C'est, disait Delille, « le plus beau privilège de l'homme ». La formule est contestable, car si l'on ne connaît pas d'animaux qui rient; il en est qui pleurent, et dans des conditions telles qu'ils semblent exprimer ainsi un sentiment. Toute une classe de mammifères, en particulier les ruminants, sécrètent des larmes en abondance : le veau, par exemple, comme l'atteste la locution courante. Le cerf, le daim, la gazelle pleurent aussi, les petits en appelant leur mère, les adultes quand ils sont blessés, à l'approche de la mort. Leur appareil lacrymal est même compliqué d'une surface cutanée de sécrétion accessoire, le larmier, surajoutée à la glande profonde.
Chez l'homme, le Rire et le Pleurer s'accompagnent d'une mimique spéciale. Les animaux n'ont-ils pas une faculté analogue? Quelques anthropoïdes ont, parait-il, des expressions de visage significatives, non pas seulement la grimace qui nous amuse, mais de véritables mouvements expressifs qui mériteraient d'être étudiés davantage, bien plus que le langage problématique de ces animaux.
Revenons encore au Rire et au Pleurer chez l'homme. Ils rentrent dans l'ensemble des manifestations musculaires, donc motrices, qui sont la conséquence obligée de tout sentiment. Ce que je vous dis là ne dépasse pas les limites de la physiologie et de la pathologie pures. Il n'y a rien de téméraire à affirmer, comme je viens de le faire, qu'un « mouvement de l'âme » ne peut se traduire que par un acte musculaire ou l'équivalent d'un acte musculaire, une sécrétion, par exemple, et qu'il se traduit nécessairement par un acte à' innervation centrifuge. Gratiolet, dans un ouvrage déjà ancien sur la physionomie et les mouvements cVexpression, avait avancé que tout sentiment se révèle par un acte, et, dans un langage un peu lyrique, il disait : « Quand un plaisir s'éveille à propos d'une sensation quelconque, l'organisme entier chante sur divers tons un hymne de satisfaction et de joie^ ». Je vais vous fournir un nouvel exemple de cette vérité.
1. De la ijhijsionomie et des mouvements d'expression, Paris, 1869.
Un étudiant en médecine que je connais intimement, et qui, depuis six ans déjà, est atteint d'hémiplégie syphilitique, me raconte qu'il a renoncé à lire des romans : les malheurs de l'héroïne le font éclater en sanglots, ses joies lui donnent de véritables transports. Cependant, remarquez bien qu'il ne lit pas à haute voix; il ne lit que des yeux, et ce sont uniquement les sentiments qu'il éprouve qui mettent en jeu l'appareil musculaire. Dans son cas, c'est nn spasme qui se produit au lieu de cette vibration imperceptible que nous ressentons tous. Ainsi que l'a très bien démontré FéréS le plaisir et la douleur, la joie et la tristesse ont une «nécessité de réaction •>■>. Chez les sujets en état de spasme, la moindre contraction tend à se généraliser.
Vous savez, d'autre part, que les expériences de Charcot et P. Richer ont prouvé que la contraction provoquée de certains muscles de la face, chez les hytériques, entraîne toute une série d'attitudes générales appropriées. Une contraction en appelle une autre, ou plusieurs autres diversement combinées. Nous voilà donc rentrés dans notre sujet, car les actes du Rire ou du Pleurer ont une première localisation faciale puis tendent à se généraliser. Il semble qu'en décrivant le Rire, on veuille refaire la leçon du maître de philosophie de M. Jourdain : vous verrez que dans l'interprétation ou la description simple de ce phénomène si banal on peut trouver des renseignements d'un haut intérêt.
La première manifestation faciale, à la commissure des lèvres, consiste en une petite contraction d'un muscle peaucier, le zygomatique. C'est là toujours qu'en est le début, par conséquent dans une région innervée par des filets du facial inférieur : c'est d'abord le sourire, qui ne dépasse pas « le bout des lèvres », puis, qui s'étend et gagne le « nœud de la gorge » .
Le phénomène, limité d'abord à la face, atteint la glotte interligamenteuse. La glotte intercartilagineuse intervient à son tour et se dilate, pour laisser passer l'air que chassent les contractions du diaphragme. Quand ce dernier muscle entre en jeu, il est évident que l'excitation, partie du noyau du facial, passe par le pneumogastrique, le spinal, et est parvenue aux noyaux du phrénique. C'est le moment du Rire à « gorge déployée ».
Enfin se produisent des manifestations plus bruyantes encore et