PREMIÈRE LEÇON
démentie, jusqu'à la marque suprême de confiance qu'il m'a accordée en me donnant son fils pour interne.
Je pense pouvoir ne pas parler seulement en mon nom personnel. Je suis sûr d'être l'interprète de mes collègues, de tous ceux qui ont partagé avec moi l'honneur d'être de ses élèves, en proclamant que nous lui devons, du premier au dernier, tout ce que nous sommes.
Quiconque était son élève était aussi de sa famille. La maison nous était ouverte. Et quel accueil nous y avons reçu!....
Il était donc « le Maître », dans l'acception antique, presque biblique du mot, car ses élèves étaient des disciples. Les disciples sont les collaborateurs du maître; il avait consenti à ce que nous fussions les siens. La plupart de ses travaux portent à côté de sa signature celle de l'un de nous.
Quand on combat pour la même cause, on se sent toujours étroitement unis, malgré la discipline, et son affection, pour être sévère, n'en était pas moins vivace. Elle l'était, prétendent quelques-uns, jusqu'à la partialité. Mais qui donc étaient-ils, dans l'École de la Salpètrière, ces écoliers en faveur desquels la partialité du Maître éclatait? — Ils s'appelaient Cornil, Bouchard, Bourneville, Jofïroy, Debove, Gombault, Pierret, Raymond, Pitres, Gilbert Ballet, Féré, Pierre Marie, pour ne citer que ceux dont les cheveux ont déjà blanchi et qui sont passés maîtres à leur tour.
Il était, du reste, fier de presque tous, et très fier de quelquesuns. Et ses élèves, de leur cjté, n'avaient-ils pas le droit d'être bien plus fiers encore et de sentir vibrer en eux le doux orgueil d'Horace ?
0 et praesidium et dulce decus meum !
Le souci qu'il avait de nous, et qui n'était qu'une forme de tendresse paternelle, n'a pu être compris que par ceux qui ont vécu une parcelle de sa vie laborieuse. Il commandait de notre part un respect filial dont il était jaloux. Mais il savait qu'il pouvait compter sur nous, il avait confiance en nous, il n'a jamais désespéré de la fidélité d'aucun —
Sa prédilection pour ceux qu'il avait faits siens n'était pas exclusive. Tous ici, Français ou étrangers, pouvaient réclamer le droit au travail. La même bienveillance leur était acquise d'avance. L'École de la Salpètrière n'a jamais été une chapelle fermée; elle
est toujours restée largement ouverte comme un lieu d'asile. J'en appelle aux physiciens, aux chimistes, aux physiologistes, aux philosophes, aux artistes même qui ont reçu les indications, les instructions, les inspirations de celui que nous pouvions appeler familièrement le Patron, sans manquer à la déférence. J'en appelle aux médecins de tous les pays qui, sans exception de race ni d'idiome, ont trouvé dans son service, dans son laboratoire, dans sa bibliothèque et dans ses observations personnelles, les éléments de tant de travaux dont il n'a jamais songé à revendiquer la priorité ou le mérite.
Il faut que je m'arrête —
J'aurais voulu vous en dire davantage, et surtout vous dire mieux ce que je ressens, vous exprimer plus vivement l'émotion de tous mes collègues, nouveaux et vétérans, notre fidèle attachement à ceux pour qui ce deuil a été le plus cruel, à son fils surtout, qui fera revivre en nous sa mémoire.
Pascal dit que le premier hommage que nous devons aux morts, c'est de faire après eux ce qu'ils auraient voulu que nous fissions de leur vivant. Vous savez quel hommage nous rendrons au Maître qui n'est plus. Nous travaillerons, nous ne changerons rien à la tradition, nous nous appliquerons, nous ferons tous nos efforts.... Je voudrais que cette année fût encore fructueuse. Je vous donne l'assurance que, de mon côté, la bonne volonté ne fera pas défaut.