III. — J'arrive maintenant aux véritables dermatoses
Vous savez que la plupart des maladies de la peau — à l'exception de quelques affections parasitaires, mais non pas de toutes — peuvent se déclarer sous l'influence d'un trouble nerveux, ce qui diminue d'autant leur prétendue spontanéité. Il en est, du moins qui, sans être forcément et comme par nature, des trophonévroscs, se manifestent à litre de dermopalbies nerveuses lorsque la moindre résistance de l'appareil nerveux laisse à la diathèse ou à la prédisposition innée toute latitude pour s'affirmer : car l'appareil nerveux est le régulateur par excellence des phénomènes trophiques,
I. A ses remarques M. Carrieu ajoutait : « Quant à la théorie de la métamérisation de la moelle, elle a été émise par Lannegrâce el Forgue, bien avanl Brissaud, qui n'a rail que l'appliquer à la pathologie ».
Je n'ai jamais formulé la moindre revendication de priorité, quelque occasion qui m'en ait été fournie: et je ne revendiquerai rien aujourd'hui eu faisant observer:
I" Que la théorie de la métamérisation de la n Ile est très antérieure aux excellents
travaux de Lannegrâce el Forgue;
2° Que la métamérisation de la moelle est absolument différente de la métamérisation des racines;
Z" Que je me suis simplement appliqué à démontrer cette différence par des faits anatomiques et cliniques.
LA MÈTAMÉRIE DANS LES TROPUONÉVROSES.
et nous avons choque jour La preuve que ses imperfections ou ses défaillances favorisent l'apparition de (roubles divers, dont il ne saurait être tout seul responsable. C'est ainsi que nous voyons se produire nombre d'affections cutanées, sortes de Iropbonévroses fortuites, de lésions passagères ou durables des nerfs, des racines ou de la moelle épinière.
Un exemple de trophonévrose à peu près indiscuté nous est fourni par la sclérodermie. Nous reviendrons un autre jour sur ce sujet qui comporte quelques développements; mais, dès à présent, considérons tout à fait en gros l'ensemble des faits connus — et ils sont nombreux; — et voyons comment ils se répartissent.
La pathologie, qui s'empresse toujours d'établir ses classifications d'après les caractères cliniques les plus apparents, a distingué trois formes principales de sclérodermie :
1° La sclérodermie progressive généralisée, qui débute presque toujours par la sclérodaclylie, et qui évolue avec la symétrie et la régularité de développement d'une maladie des centres nerveux ;
2° La sclérodermie en bandes ou en zones, dont les variétés de localisation rappellent les trophonévroses liées aux névrites des racines spinales ou des troncs nerveux;
5° La sclérodermie en plaques qui, à l'inverse des deux précédentes, et comme son nom le fait prévoir, ne relève pas d'une perturbation préalable des centres ou des racines, et parait bien plutôt subordonnée à un vice de nutrition périphérique, plus ou moins circonscrit et ne résultant que d'une influence de hasard.
Laissons donc de côté la sclérodermie en plaques et occuponsnous seulement de la sclérodermie en bandes et de la sclérodermie généralisée.
La sclérodermie en bandes disséminées se montre si souvent superposée à la sphère de distribution des nerfs ou des racines, qu'il est absolument impossible de ne pas lui attribuer une origine nerveuse. Je vous signalerai dans une leçon ultérieure les cas sur lesquels s'est appuyée cette manière de voir: mais je dois vous en citer au moins une aujourd'hui. Je l'emprunte à mon collègue M. Thibierge. H s'agit d'une tille de 21 ans, atteinte de sclérodermie pigmentée et disposée selon des trajets dépourvus de toute connexion avec les départements phériphériques du système ner-
LA MÉTAMÉRIE DANS LES TROPHOWÊVROSES.
veux on de l'appareil vasculâire (Fig. 59). El cependant si l'on s'en ii aux schémas de llcad, qui vous sonl désormais connus on ne peut méconnaître la superposition absolument parfaite des bandes sclérosées aux territoires de certaines racines. Du premier coup, vous déterminez ces racines. Pour le membre
Fi g. 59. — Schéma de la distribution îles lésions dans un cas de sclérodermie
en bandes ilissén Ses (Thibiergc et Drouin .
A. Plaque sus-mammaire dans le territoire do distribution do la première racine dorsale. ^- H. bande située en dedans du bord interne du biceps suivanl le territoire de la 7' racino cen ira le. - (',, plaque scapulaire dans le territoire de la 2' racino dorsale. — l>. lia m le du lu-as en arrière, passant, après interruption, sur l'avant-bras; elle suit le trajet correspondant au territoire de la T racine cervicale. — E, plaque du dos de la main continuant, par sa partie externe, la bande précédente; elle dépend de la 7' cervicale, de la ,s- et. de la 1" dorsale. F, bande de la jambe el du pied sur le territoire île la lombaire et un peu de la I" sacrée.
En résumé les lésions correspondent aux 7" et 8" segments cervicaux, aux 1" et i' dorsaux, el. pour le membre inférieur, aux 5' segment lombaire et l" segment sacré.
supérieur ce sont les 7e et 8" cervicales et les deux premières dorsales; pour le membre inférieur ce sont la cinquième lombaire el la première sacrée*. Or, voici où j'en veux venir : la localisation métamériquo de la sclérodermie, dans le cas donl vous avez muis
I. Henri DnoiiN. Quelques cas de sclérodcrniiu localisée à distribution métainérique. Th. Paris, IS9S. ir 155
LA MÉTAMÉRIE DANS LKS TR'OPHONÊYROSES. 137 tes yeux la figure, perrael de préciser le lieu exact de la lésion nerveuse : c'est lnen une lésion des racines, et non pas une lésion de la moelle.
Plusieurs étages de racines sont en cause; donc l'affection s'est cantonnée sur plusieurs métamères radiculaires. Mais la méta-
Yig. 60 et 61. — Métamérie primitive du névraxe divisant les membres eu segments longitudinaux (métamérie radiculaire) et métamérie secondaire des renflements cervico-dorsal et lombo-sacré divisant les membres en segments transversaux (métamérie spinale).
inéric en question n'a, je le répèle, rien de commun avec celle de la moelle elle-même. La métamérie radiculaire, c est la métamérie jrrimitive fie la chaîne ganglionnaire divisant les membres en segments longitudinaux. La métamérie spinale, au contraire, est la métamérie secondaire des renflements cervico-dorsal et lombo-sacré du névraxe divisant les membres en segments transversaux. Une sclérodermie qui se conformerait à la métamérie spinale ne serait donc pas représentée sur les membres par des bandes longitudinales, mais par des tronçons ou segments ti'ansversaux d'induration tégumeutaire (Fig. 00 et (il).
138 LA MÉTAMÉRIE DANS LKS TROPffONÉVROSES.
Ce type de sclérodermie exisle-t-il? — Oui, assurément; et c'est la sclérodermie généralisée qui le réalise. Car elle affecte les membres d'abord, cl ce son! les extrémités qui sont prises m premier lieu : les dernières phalanges, puis les doi^|s dans leur ensemble, puis la main, puis les avant-bras, ici esl Tordre d'envahissement des parties. Dans sa marche progressive, la sclérodermie intéresse donc à la fois des nerfs différents, et tous à la même hauteur. Elle observe la métamérie spinale, en ce sens qu'elle gagne de la phériphérie vers le centre, comme une onde perpendiculaire à l'axe des membres. Sans doute la ligne de démarcation entre les tissus malades et les tissus sains est mal déterminée; et il serait abusif .de considérer les régions sclérosées comme des tronçons comparables à ceux de l'anesthésie syringomyélique. Il n'en est pas moins vrai que la participation de plusieurs nerfs à nu d ouble trophique procédant régulièrement de l'extrémité du membre vers sa racine implique une symétrie d'action qui n'appartienl qu'à un centre nerveux : moelle épinière ou cordon sympathique. Nous examinerons d'ailleurs, dans une autre leçon, les critiques qu'on peut adresser à cette manière de voir et nous verrons dans quelle mesure elles sont recevables.
Quoiqu'il en soit, si le rôle delà métamérie spinale dans la sclérodermie généralisée semble ne devoir pas être acceptée sans discussion, je peux faire appel à d'autres exemples, et je commencerai par une dermatose relativement commune : le lichen.
IV. — Envisagé au point de vue anatomo-pathologique, le lichen consiste en une hyperplasie des éléments des follicules pileux ; celle hyperplasie a pour siège la gaine externe de la racine, à la partie inférieure de la tige du poil. Il en résulte « une excroissance de la gaine en forme de prolongement avec dilatation consécutive ampulliforme des follicules pileux, ainsi qu'une infiltration cellulaire des papilles qui environnent le follicule et une prolifération du réseau muqueux qui les recouvre1 ». Tel est l'ensemble du I rouble Irophique, ainsi qu'il résulte des observations de Hebra, Neumanri, liiesadecki, Obtulowic cl Kaposi. Le lichen étant caractérisé, objectivement, par une éruption populeuse, avec épaississement cl exfo-
I. JIoRiz Kaposi. Pathologie et traitement des maladies de la peau. Traduction de Ernesl Besnicr cl ltoyon, t. I. p. 630.