PRONOSTIC COMPARATIF DE LA SYPHILIS
ensemble et au point de vue de Thygiène publique la syphilis d*un^ génération.
Supposons, en effet, ce qui est loin d'être prouvé, que la syphilose viscérale soit aussi commune, à la suite des syphilis bénignes qu'à la suite des syphihs graves. Elle n'en restera pas moins un fait relativement très rare, si ou la compare au nombre immense d'individus syphilitiques. Or ne vaut-il pas mieux que la masse soit légèrement atteinte, même au prix de quelques syphiloses viscérales, que si toui» étaient frappés de ces syphilis longues, tenaces, à tendance destructive, à récidives incessantes? Faudrait-il les préférer même dans Th}potbèse où elles conféreraient à chacun une immunité certaine contre les possibilités de la syphilose viscérale !.. . Je ne le pense pas. Aussi, à quelque point de vue que je me place, je ne puis que vous ré[)éier ceci : La syphilis^ depuis plusieurs années^ diminue d'intensité.
Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'à mesure qu'elle diminut* d'intensité, elle augmetite de fréquence. On dirait qu'elle gagne en diffusion ce qu'elle perd comme force. C'est un point intéressant que je rn^ réserve de traiter quand je vous parlerai de la rareté actuelle duchanrr»* simple. Il semble que c'est aux dépens de ce dernier que la syphilis a étendu son domaine. Toujours est-il que cette maladie se multiplie en même temps qu'elle devient bénigne. A côté de son importance pathologique incontestée, qui l'a toujours fait mettre au premier rang &^ maladies vénériennes, s'élève graduellement sa prépondérance comm^ nombre. C'est donc moins sur elle que sur les deux autres espèces que porte la diminution des maladies vénériennes, prises dans leur ensemble.
Ceux qui observent toujours dans le même milieu s'accoutument insensiblement aux modifications qui s'y accompHssent, surtout lorsqu aucun changement brusque, imprévu, ne vient interrompre le cour? continu et progressif des événements. Mais ceux qui revoient aujourd'hui ce môme miUeu qu'ils avaient quitté il y a vingt-cinq ou trent*ans, sont frappés par les différences que présentent, sous tous leur* aspects, le grand nombre de choses fatalement soumises aux vicissitudes du temps.
Un des chirurgiens les plus distingués de l'Amérique du Nord, ok»:. honorable ami, M. le docteur Fifield (de Boston), me faisait, il y a quelque temps, l'honneur d'assister souvent à mes visites. Nous passiou> ensemble la revue desmalades du service, etnous ne trouvions jamais, après chaque consultation, que des cas de syphilis très bénij:ne.
SUIYAlfT LES TEMPS ET SUIVANT LES UBUX. 121
II. Fifield, qui avait été' élève dans cet hôpital il y a plus de vingt ans, me racontait qu'à cette époque les salles contenaient en grand nombre Ifd formes les plus graves, les plus compliquées de cette maladie. 11 ne revenait pas de la différence profonde qu'il constatait entre ce qu'est la vérole aujourd'hui à Paris et ce qu'elle y était autrefois vers 184S-18S0. 11 en était d'autant plus étonné que ce fait est loin d'être général, [jaralt-il, sur la surface du globle. Ainsi M. Fifield nous disait qu'à .Neib'-York et à Boston, par exemple, la syphilis se traduisait, de nos jours, comme il y a vingt ans, par des lésions très sérieuses du côté de tous les systèmes, et qu'elle y est incomparablement plus grave actuellement que celle qu'on observe à Paris, dans les trois hôpitaux où on la soigne surtout, c'est-à-dire à l'hôpital du Midi, à Lourcine et à Saint- Louis.
Ce que je viens de vous dire de la syphilis peut-il s'appliquer aux deux autres espèces de maladies vénériennes ?
La blennorrhagie a-t-elle diminué, a-t-elle augmenté comme intensité ? Eh bien, messieurs, je n'ai constaté, pour ma part, aucun chan- .iT'-ment ni dans les formes simples, ni dans les formes compliquées de cette affection. Je crois qu'eUe est à peu près aujourd'hui ce qu'elle '•tait à son origine. Les variations qu'elle subit portent plutôt sur sa fré({ueDce que sur le mode et le plus ou moins de gravité de ses manil't.'stations.
Sans doute, depuis qu'elle fit son apparition sur cette terre en rnème temps que l'homme, elle a passé par des phases diverses.
Peut-être la blennorrhagie de l'habitant de Paris, en 1875, n'est-elle (las absolument semblable à celle des êtres plus ou moins humains qui, *lans les mêmes lieux où nous sommes, se livraient au 5/>orr des grandes v'hasses antédiluviennes, il y a de cela un nombre effroyable d'années, avant les dernières révolutions du globe. Mais nos premiers ancêtres, le> hommes des grottes et des habitations lacustres, avaient-ils la blennorrhagie? Il serait peut-être téméraire de l'affirmer. . .
Toujours est-il, que la blennorrhagie est une affection beaucoup plus identique à elle-même, dans tous les temps et dans tous les lieux, que la syphilis. Aussi est-ce sans doute pour cela qu'elle a une généalogie
i\ ancienne et si authentique, et qu'on peut la suivre presque de siècle
tn iiède jusqu'à l'aurore des temps historiques.
Quant à la troisième espèce des maladies vénériennes, le chancre mou ou simple, quels sont les changements qu'il a subis? Je ne vous
122 imnTTABiLiTé de la blennobrhaoie.
parlerai pas de sa diminution numérique. Elle est devenue si coD>idérable dans ces derniers temps, que je considère ce fait comme un»* des particularités les plus intéressantes de Thistoire des maladies véu» riennes à notre époque. Je vous en entretiendrai longuement plus tard.
Mais ce n'est pas la seule circonstance qui soit à noter <)ans l'histoire moderne du chancre simple. Il y a eu des complications de cet ulcère que je n'observe plus et dont je n'ai même vu, depuis six ou sept ao>. que de rares exemples ; je veux parler du phagédénisme.
Voilà un mot qui ne vous est pas inconnu. On l'entend toujours prononcer avec un certain effroi. Ces chancres, qui rongent quelquefois pendant plusieurs années des étendues énormes de la surface culan»>. que rien ne peut arrêter, qui brisent toutes les digues, se jouent d > caustiques, bravent même le fer rouge, sont bien faits pour frapper l'imagination de ceux à qui on veut inspirer une terreur salutaire dr^ maladies vénériennes.
Ëh bien, le phagédénisme, qui entravait si souvent autrefois la guê< rison des chancres simples, qui en faisait des affections très sérîeu^^^, redoutables même, le phagédénisme est devenu un phénomène tout a fait exceptionnel. C'est à peine si nous en recevons dans le serxir^deux ou trois cas par an, et encore est-ce un phagédénisme bénin <-: dont il n'est pas difRcile de triompher '.
A quoi pensez-vous qu'il faille attribuer un pareil résultat? A l'affaiblissement progressif du virus chancreux? Non, messieurs. Sansdout»' on ne peut pas nier d'une manière absolue l'intervention des qualit^-^ du virus dans la production du phagédénisme. Mais sa cause principale, je dirais presque unique, réside dans la manière d'être des individus ; elle dépend de leur constitution. Ce sont eux qui le créent: «t cela est si vrai que, dans les inoculations du chancre phagédéniqu^c'est le chancre seul, sans sa complication, que l'on reproduit. L»* phagédénisme ne s'inocule pas.
S'il en est ainsi, il faut admettre, pour expUquer la rareté actuell*de cette complication, qu'un changement salutaire s'est opéré dans la santé générale des habitants de Paris, et que ce changement qui re>t>pour nous dans le vague, et que nous devinons par ses effets, san>
1. Feu M. le docteur Victor de Méric, qui avait exercé à Londres pendant \injî--ii anSf et qui était attaché à Rot/al free Hospital^ où il y a une nombreuse consult.i!i ii des maladies vénériennes, me disait, à l'époque où je faisais mes premières rechen h» -^. en 1875. que le pha^^édénisme et les cas graves de syphilis avaient ronsidérabU'iiu r.t diminué d'intensité et de nombre depuis plusieurs années, dans la capitale de V\uz *terre.
RABETé ACTUELLE DU PHAGÉDÉKISME GUANCBOÏDAL. 123
>:*uYoir le définir, leur confère une sorte d'immunité qui les préserve ilu phagédénisme.
Cfue les gens bien portants, d'une vie sobre et régulière, obéissant aux règles d'une hygiène bien entendue, vivant dans un milieu sain, tk'happent, par le fait seul de ces conditions favorables, aux chances !u [ihagédénisme, c'est là quelque chose de fort naturel et de facile à .'•iiiprendre.
Mais, pendant les deux sièges de Paris, combien d'individus se trouvèrent sans ressources alimentaires suffisantes et furent brusquement j^t^'S. en dehors de leurs habitudes et presque forcément, dans les r< .iris et dansles excès qui sont inséparables d'un pareil état de choses? A cette époque, les chancres simples se multiplièrent avec une rapidité et dans des proportions étonnantes. Ce fut une véritable épidémie. Kbbien, quoique toutes les circonstances les plus favorables à Topportuaité du phagédénisme fussent concentrées dans un temps et dans un f-^fjare limités, il ne sévit que modérément et toujours à l'état de i'i'nomène isolé et exceptionnel. Sur le nombre immense de chancres {ini{)les que je soignai pendant la durée des deux sièges, je n'en vis que très peu de serpigineux et de dangereusement phagédéniques.
Permettez-moi de revenir encore aux chiffres et de vous en donner luelques-uns avant de terminer. Je veux supputer devant vous, approximativement bien entendu, car l'exactitude mathématique n'est pas [io>ribie en pareille matière, quel est le nombre des syphilis qui se :oDtractent chaque année dans la ville de Paris.
Eo 1869, il se présenta à ma consultation de l'hôpital du Midi )J38 malades. N'allez pas croire que tous étaient des malades diffé- ^uts. Le chiffre 9,138 comprend tous ceux qui venaient pour la première fois et ceux qui revenaient. En élaguant ces derniers, j'ai > lirulé que j'avais donné des soins à 3,500 individus environ.
Ce§t un peu plus que le tiers du nombre total brut : 9,138 ; mettons !♦- li'frs, afin de ne rien exagérer. Pour avoir le nombre réel des noul'^iiix malades qui se présentent à la consultation de l'hôpital du Midi, il faut donc prendre le tiers de ceux qui font acte de présence.
Du !•' janvier 1867 au 1*' juillet 1875, le nombre des consultants pris ^lï bloc ayant été de 161,1264 c'est donc le tiers ou 53,708 qui ■^}»>^enle le nombre réel des consultants.
Kahuit ans et demi, ou en cent douze mois, il y a eu, par conséquent, 53,708 individus différents qui sont venus réclamer des soins « IV)pital pour des maladies vénériennes anciennes ou récentes.
.Vfm de savoir quel est le nombre des syphilis contractées, il faut
lii SUPPUTATION APPROXIMATIVE DU NOMBRE DE SYPHILIS
rechercher quelle est la proportion des chancres syphilitiques par rafl port à toutes les autres maladies vénériennes. Eh bien, en 1869, J leb ZTjOO individus qui m'ont consulté, il y en avait 680 qui i\^d aileints de chancres syphilitiques ; soit un cinquième.
En supposant que ce soit là une moyenne applicable à toutes ^iin^s, nous n'aurions qu'à prendre le cinquième de 53,708 ny <Ar le nombre des chancres syphilitiques contractés du comme loentde 1867 au 1" juillet 1873, ce qui donnerait 40,741 cbanc iiif^^/lants pour huit ans et demi, soit 105 environ par mois, K fyjL^lîieni 1260 par année.
Hhh n*est-ce pas là une moyenne trop faible? A ma consultai ^u 1869, je vous disais que j'avais eu 680 chancres syphilitiques, ^^fix autres consultations ont dû donner à peu près le même nom} IJ y aurait donc eu à toutes les consultations de Thôpital du Midi, lt*i9, 2040 chancres infectants, chiffre très supérieur à la moye d^ 1260 à laquelle je suis arrivé par un autre procédé. En t*»n c/yfrjpte de la diminution des maladies vénériennes depuis 1870-1^7( <rt ffiï prenant la moyenne des deux chiffres 2040 et 1260, on ar^i^'• i cîiiffre approximatif de 1500.
J%;stimc, qu'il se présente, bon an mal an, à la consultation i l'hApital du Midi, de 1200 à 1500 chancres syphilitiques. Mettons ISM
Mais nous ne recevons ici que la population masculine. Or la popi lation féminine fournit son contingent; seulement ce contingente beaucoup moins élevé que celui des hommes. D'après un calcul approi rnatif dont je vous ferai connaître plus tard les éléments, je suis p^^r a croire qu'il n'y a, environ, qu'un chancre syphilitique chez la fenui pour 10 ou 12 chez l'homme. C'est donc le 10* de 1300, ou i'M .m» tons 150), qui exprime à peu près le nombre des chancres syphilitiqu chez les femmes d'une certaine classe.
De sorte qu'il y aurait chaque année, dans la population des lie sexes, qui forme la clientèle des hôpitaux de vénériens, de 1500 1700 nouveaux véroles (chiffres ronds).
Songez, en outre, au grand nombre d'individus qui se font soi^r en dehors de l'hôpital, soit par des médecins, soit par des pharmacie i soit aussi par les charlatans si nombreux dans notre spécialité; soui à tous ceux qui contractent la syphilis non plus dans le milieu dont ! malades ont servi de base à mes statistiques, mais dans les clas; riches et aisées, qui n'en sont pas plus exemptes que les classées pa vres; songez que la syphilis pénètre partout, qu'elle s'insinue sn toutes les formes et par tous les modes de contagion, même ie> pi
OONTRACriBS OHAQUK ANNÉE DANS LA VILLE DE PABIS. 125
t»iiarres, dans les endroits qui lui semblaient interdits à tout jamais, ians le foyer de la famille, où elle infecte Tenfant, où elle infecte la mime, la mère, qui ne la connaissent même pas de nom; songez à ces irroDstances infinies qui se combinent de mille manières pour faciiter sa propagation depuis le sommet jusqu'au bas de l'échelle sociale, i vous conviendrez avec moi que le chiffre approximatif de 1500- 700 ne représente qu'une assez faible partie des syphilis contractées codant une année dans la >ille de Paris. £n le .triplant nous serions leut-èlre au-dessous de la réalité.
Eh bien, triplons-le : nous aurons 4500 et 5000.
Admettons qu'il se contracte tous les ans à Paris 5000 syphilis. Au KHit de dix ans, U y en aurait 50,000, si la mort ou le mouvement l'importation et d'exportation d'une denrée pathologique dont le transit st »i facile ne dérangeait pas cette accumulation progressive. Mais, » dix années antérieures ayant jeté dans la population le même tombre de syphilitiques, vous voyez à quel chiffre énorme on arriérait.
II est impossible de dire combien il y a actuellement à Paris de gens yant ou ayant eu la vérole. Je ne vous donne là que des à peu près. '«'uiUez, je vous prie, n'accorder à ces nombres aucune signification trécise ; ils n'y prétendent pas.
Si on vous avait demandé à brùle-pourpoint, avant cette leçon, quel lait le nombre des syphilitiques à Paris, vous auriez été sans doute Mt embarrassés. Peut-être le seriez-vous un peu moins maintenant. e vous ai fourni quelques jalous; voilà tout.
Répondez qu'il se crée chaque année, dans cette ville, de 5000 à lOOO ou 8000 véroles, et vous ne serez pas loin de la vérité.
il y a quelquefois des écarts très considérables dans les oscillations pe présentent conmie nombre les diverses maladies vénériennes envi- ^^es séparément et dans leur ensemble.
Parmi les anomalies qu'on remarque dans la statistique des consuliatioDs de Thôpital du Midi, il en est une que je vous ai signalée et sur Quelle je veux revenir, parce qu'elle me parait se rattacher à un fait n ;;HDéral qu'on pourrait presque l'ériger en loi»
Vous avez été frappés, comme moi, de voir que Tannée 1872 a fourni on it^Qiingent de maladies vénériennes beaucoup plus considérable •)uc le^ années suivantes* Pourtant la population s'est accrue depuis (^te époque. 11 n'est pas douteux qu'il existe aujourd'hui, en 1875^ idas de monde à Paris qu'en 1872.