‹ Leçons sur les modifications du sang sous l'influence des agents médicamenteux et des pratiques thérapeutiquesChapitre 17 sur 126 · OBSERVATION ET EMPIRISME · texte numérisé non relu

OBSERVATION ET EMPIRISME

Prise dans son sens le plus rigoureux, l’observation s’en tient à la contemplation des phénomènes naturels ; elle les enregistre, les groupe et en tire des prévisions ou pronostics, de sorte qu’au point de vue pratique la médecine d’observation conduit à l’expectation. Telle était la pratique d’Hippocrate, telle est encore celle de quelques-uns de nos contemporains. Remarquons toutefois qu’il n’y eut jamais qu’un fort petit nombre de médecins limitant leur pratique à l’expectation. La nécessité d’agir s’est de bonne heure imposée aux praticiens, et la médecine n’a pas tardé à entrer dans la phase active.

Mais comment agir sur des phénomènes dont on ignorait les lois? Intervenir dans ces conditions, c’était faire de l’empirisme. Surgissant dès l’enfance de l’art pour se perpétuer jusqu’à nous, cet empirisme a nécessairement subi une sorte d’évolution. Au début, il fut aveugle et grossier ; il reposa sur des données douteuses, des appréciations vagues, sur des préjugés bizarres auxquels bien souvent des maîtres de l’art ne craignirent pas de prêter l’appui de leur autorité.

Mais, du moment où l’empirisme suppose une action, il repose sur l’expérience ( experiri ) ; il compte avec les faits et on doit le considérer comme le premier degré de la science. Aussi la méthode empirique, en se perfectionnant, a-t-elle permis d’acquérir un grand nombre de notions exactes, et nous lui devons la plupart des vérités thérapeutiques.

Recueillir empiriquement un certain nombre de faits, chercher à les grouper avec méthode, ne pouvait suffire à l’intelligence humaine. Notre esprit ne se laisse pas ainsi enchaîner sans chercher à devancer l’acquisition lente et pénible des faits positifs. Il trouve en lui-même des solutions s’appliquant aux questions qui le préoccupent, et, s’appuyant sur quelques faits isolés, il crée des lois auxquelles les phénomènes à découvrir seront

INTRODUCTION'

soumis par avance ; il forme, en un mot, des doctrines et des systèmes.

Il faut bien se garder de confondre l’histoire des doctrines et des systèmes avec celle du développement naturel et continu d’une science. Les doctrines sont des solutions préconçues substituant à la science proprement dite l’autorité personnelle : loin de contribuer au progrès de la pratique médicale, elles l’entravent et le compromettent. Aussi, en thérapeutique ont-elles conduit à la forme la plus fâcheuse de l’empirisme, à l’empirisme doctrinal ou systématique. C’est une étude bien attrayante et des plus instructives que celle des différentes doctrines qui ont régné tour à tour en médecine. Elle nous permet de suivre, à ce point de vue particulier, la marche de l’esprit humain. Mais ce n’est pas pour le moment le but que nous poursuivons. Nous ferons observer seulement que les médecins n’ont su s’affranchir que depuis peu de temps de la scolastique pour retourner à l’étude des phénomènes naturels.

La réforme scientifique moderne a été retardée à son début par un certain nombre de doctrinaires qui, au nom même des découvertes récentes de la physiologie, ont mis en péril l’existence de la pratique médicale. Tout près de nous, au moment où le physiologisme de Broussais avait réduit la thérapeutique à l’emploi des antiphlogistiques, Trousseau et Pidoux, en 1836, élevaient à cette science un véritable monument.

Leur œuvre ne constituait pas une révélation, mais elle ouvrait une ère nouvelle en reliant le présent à la chaîne momentanément interrompue de la tradition médicale des grands cliniciens. N’est-il pas intéressant de rechercher sur quelle base s’est faite celte rénovation de la thérapeutique? Pour s’en rendre compte, il faut se reporter à l’époque où cet ouvrage a été conçu et en lire la première édition.

Page 1