PRATIQUE ET THÉORIE
Élève de Bretonneau, un des grands praticiens de notre époque, Trousseau regarde la médecine comme un art où l’inspiration personnelle tient la première place, et, désireux de caractériser le talent de son maître, il compare Bretonneau à un artiste incomparable « qui fait de la médecine comme La Fontaine faisait des fables ». Ennemi des systèmes et des théories, et les considérant pour le moins comme inutiles, il ne vise que le but pratique à atteindre, et, tout en pressentant ce que peut faire la science pour notre art, il ne trouve pour guide, dans le milieu où il a vécu et pratiqué, que la méthode empirique.
C’est ainsi que tous les hommes d’action du commencement du siècle ont été forcément des empiriques, et nous devons reconnaître qu’aujourd’hui encore notre pratique journalière est fondée presque uniquement sur des connaissances empiriquement acquises.
Ce n’est donc pas au nom d’une doctrine que s’est accomplie la révision moderne de la thérapeutique , mais bien à l’aide d’un procédé, d’une méthode.
Si l'on veut se rendre un compte exact du rôle de l’empirisme, il ne faut pas oublier que la médecine comporte deux points de vue distincts : la pratique ou exercice de l’art, la médecine considérée comme science.
Je viens de vous montrer que la pratique avait nécessairement absorbé tout d’abord les médecins. Quelque espérance que les plus éclairés d’entre eux pussent fonder sur les découvertes de la biologie et sur l’avenir de la médecine scientifique, ils ne pouvaient pas attendre la constitution de la science pour intervenir dans le traitement des maladies. Dès lors deux partis s’ouvraient devant eux. Le premier consistait à subordonner la pratique à une doctrine, c’est-à-dire à des vues théoriques préconçues ; le second à s’en tenir à la constatation pure et simple des faits révélés par l’observation des malades.
Dans l’un et l’autre cas, c’était faire, en pratique, de
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l’empirisme. Toutefois, l’empirisme systématique, doctrinal, était la négation de la science môme à laquelle venait se substituer l’autorité du maître. L’empirisme pur révélait une science rudimentaire et chancelante, mais il reposait sur des faits nettement observés et d’une incontestable valeur.
On suscitait, il est vrai, au hasard, la production de ces faits et, de parti pris, on négligeait d’en rechercher le mode de production; mais l’on sauvegardait ainsi du système la question du comment, pour lui réserver dans l’avenir une solution scientifique.
La pratique de l’empirisme à laquelle nous sommes pour longtemps encore condamnés est, en somme, une longue suite d’expériences dont les résultats ne recevront leur explication que lorsque la science sera parvenue à son plus haut degré de développement.
Comme branche de la biologie, la médecine est une science expérimentale, et c’est à l’aide de l’expérimentation qu’elle atteindra la forme explicative et théorique de sa dernière phase évolutive.
Ce mouvement a déjà commencé à s’accomplir; il s’affirme de jour en jour et son origine se trouve naturellement confondue avec l’évolution de la méthode expérimentale.
L’idée de chercher l’explication des phénomènes vitaux à l’aide d’expériences sur les animaux est très ancienne, et déjà nous voyons Galien faire des recherches extrêmement remarquables sur la physiologie du système nerveux.
Mais cet exemple n’a pas été suivi et la médecine devait encore traverser une longue suite de siècles sans s’approprier la méthode expérimentale. Il fallait que les principes généraux de cette méthode fussent introduits définitivement dans les sciences par Galilée, Torricelli.
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Bacon avant que l’étude des êtres vivants pût entrer dans sa véritable voie.
En ne nous préoccupant que de l’histoire de la médecine, nous signalerons encore, parmi les précurseurs de la science expérimentale, Sanctorius (1561-1636), qui passa une partie de sa vie dans une balance, dans le but d’établir le bilan de la nutrition. Bientôt survint le grand Harvey (1654) qui, par son admirable découverte expérimentale de la circulation du sang, peut être regardé comme le véritable fondateur de la méthode expérimentale en médecine.
Mais l’œuvre d’Harvey est restée isolée et, : comme tous les grands novateurs, cet homme de génie était tellement en avance sur son époque, qu’il faut arriver jusqu’au commencement de notre siècle pour voir la médecine entrer d’une manière définitive dans la voie •expérimentale.
Par ses célèbres recherches sur la vie et la mort, Bichat a eu la gloire de placer la France à la tête du mouvement moderne et d’être le précurseur de notre grande école physiologique, dont les plus illustres représentants sont Magendie et Claude Bernard.
Nul plus que ce dernier n’a contribué, par son cours du Collège de F rance, à fonder la médecine expérimentale et à en formulei les principes. Avec lui, nous arrivons à l’époque actuelle et nous pouvons chercher â nous rendre compte du rôle que la nouvelle méthode est appelée à jouer en thérapeutique.
La réforme moderne de nos connaissances ne pouvait débuter par l’étude de phénomènes aussi complexes que ceux qui ressortissent à la pathologie. De même l’étude des actions médicamenteuses devait avoir pour base la connaissance de faits plus simples.
La méthode expérimentale devait donc s’occuper d’abord des phénomènes de la vie normale, de la physiologie.
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A cel égard, les progrès à réaliser étaient étroitement subordonnés à l’état de la science anatomique. Il fallait, en elfet, connaître préalablement le terrain dans lequel s’accomplissent les actes dont on voulait découvrir les lois.
L’anatomie générale de Bichat était déjà une remarquable révélation; elle entraînait de nombreuses conséquences physiologiques ; mais il était indispensable de pénétrer plus avant dans les profondeurs de l’organisation des êtres vivants et d’acquérir la notion des éléments constituants des tissus. La découverte toute moderne, toute contemporaine de la cellule, marque le commencement de l’ère actuelle en physiologie.
Il faut rendre à l’histologie la justice de proclamer qu’elle nous a mis en possession du terrain de la médecine expérimentale et qu’elle a permis à la thérapeutique de chercher à s’élever jusqu’à la hauteur d’une science proprement dite. C’est à elle qu’appartient la plus belle généralisation qui ait été faite, quant à présent, dans le domaine de la biologie.
Poussant l’analyse anatomique jusqu’à ses dernières limites, elle nous a conduits, en effet, à spécialiser les phénomènes de la vie dans le protoplasma, matière animée la plus simple, présentant les attributs principaux de la vie (nutrition, accroissement, reproduction) sans même revêtir la forme cellulaire, qui doit être considérée déjà comme un organisme complexe.
C’est jusqu’à ce protoplasma qu’il faut poursuivre aujourd’hui la localisation des faits biologiques.
En procédant au déterminisme de ces différents faits, les physiologistes ont été amenés à se servir d’un certain nombre de poisons, dont l’étude a jeté de vives lumières sur les phénomènes physiologiques. Entre leurs mains, ces agents sont devenus des moyens d’analyse d’une délicatesse extrême, grâce à l’énergie avec laquelle
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plusieurs d’entre eux (curare, strychnine, anesthésiques, etc.) impressionnent certains éléments de nos tissus.
En même temps, les faits révélés par ces recherches étaient appliqués par les physiologistes et par les médecins eux-mêmes à l’explication des actions médicamenteuses, et c’est ainsi qu’a pris naissance la thérapeutique expérimentale dans les laboratoires de physiologie comme complément et, en quelque sorte, comme corollaire des études qu’on y poursuivait.
Il serait intéressant de rechercher les origines de cette nouvelle science, la thérapeutique expérimentale. On verrait que, dès le commencement du siècle, bien avant l’œuvre de Trousseau et de Pidoux, quelques thérapeutistes, parmi lesquels je citerai Barbier et Schwilgué, ont tiré de la physiologie la notion de l’action des médicaments.
Mais les traités de Barbier et de Schwilgué no pouvaient être que l’application cà la pharmacologie de la physiologie encore à peine ébauchée du commencement du siècle, et ces ouvrages sont plus remarquables par leurs tendances que par les fruits qu’ils ont portés.
Depuis, tandis que les autres branches de la médecine, l’anatomie pathologique, la séméiologie, etc., prenaient un essor considérable, la thérapeutique conservait la forme empirique pure ou subissait l’influence néfaste de l’empirisme doctrinal ; elle ne participait que de loin au mouvement moderne et demeurait en quelque sorte victime d’une sorte de défaveur.
Les meilleurs esprits contemporains se sont préoccupés de ce délaissement et en ont cherché les raisons. Celles-ci sont nombreuses et, bien qu’il y ait pour nous un intérêt réel à les connaître, je dirai simplement que la principale consiste dans la complexité extrême de la thérapeutique. En raison do cette complexité, elle devait
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nécessairement entrer la dernière dans la voie scientifique, parce qu’elle suppose connues toutes les autres branches de la médecine dont elle est, en quelque sorte, l’application. Il en résulte que l’époque actuelle est une phase de transition, de tâtonnements, d’enfantement. Toutefois , cette phase se caractérise d’une manière toute spéciale et très remarquable par l’indifférence que nous avons acquise en matière de doctrine.
Débarrassés des préjugés anciens, ne reconnaissant plus l’autorité du maître, nous demandons des faits bien observés dont l’explication s’appuie sur des preuves incontestables, faciles à vérifier.
Vous le voyez, Messieurs, la thérapeutique subit, comme l’a si bien montré Cl. Bernard, l’évolution commune à toutes les sciences biologiques ; elle tend à se constituer à l’état de science en s’appuyant sur l’expérimentation. Mais ces vues générales sur son évolution ne peuvent nous suffire, il nous faut maintenant rechercher l’influence de cette tendance sur la thérapeutique appliquée et agissante.
Notre enseignement doit comprendre à la fois la matière médicale et la thérapeutique.
C’est là un champ immense à parcourir et, en général, on n’a pas fait observer d’une manière suffisamment nette que sous ces deux titres se trouvaient confondues plusieurs branches de nos connaissances, parfaitement distinctes, tant par le but qu’elles se proposent que par la méthode qui convient à l’étude de chacune d’elles.
Afin de mettre convenablement en saillie ce point capital, sans entrer dans une discussion toujours ardue et peu attrayante des définitions, je préfère me transporter avec vous au lit d’un malade et vous montrer les diverses questions qui surgissent au moment où vous prenez la responsabilité de rédiger une prescription.