‹ Leçons sur les modifications du sang sous l'influence des agents médicamenteux et des pratiques thérapeutiquesChapitre 20 sur 126 · HAVEN · texte numérisé non relu

HAVEN

SANG

nous faisons allusion ici, qui ont introduit et fondé dans notre Faculté l’enseignement de la pharmacologie et de la toxicologie expérimentales.

Aujourd’hui, il est permis de le dire, la pharmacologie a trouvé sa méthode ; c’est l’expérimentation qui nous indique à quelle dose les diverses substances médicamenteuses sont toxiques, qui nous fait connaître leur mode d’absorption, leurs transformations dans l’économie, leurs voies d’élimination ; c’est elle qui nous apprend leur genre d’action sur l’organisme, nous permet de distinguer leurs effets sur les diverses fonctions et sur la nutrition générale; c’est elle enfin qui nous révèle les désordres anatomiques, les altérations des solides et des liquides qui résultent de leur emploi.

Vous voyez combien la méthode expérimentale peut être féconde; n’allez pas croire cependant qu’elle seule soit en mesure de nous fournir toutes ces données. Lorsqu’on suit, en effet, à travers les âges, l’évolution de la thérapeutique, on voit qu’un grand nombre de résultats ont d’abord été acquis par l’empirisme pur, avant qu’on ait cherché une interprétation rationnelle des faits observés. Mais aujourd’hui, pour toutes les substances qui conquièrent successivement droit de cité dans la thérapeutique, l’essai clinique est toujours précédé de l’essai toxicologique et pharmacodynamique. Pourrait-on, en effet, arriver par des recherches faites sur l’homme sain à des notions précises sur l’électivité médicamenteuse et sur le mode intime d’action de ces substances ? Serait-il même légitime de poursuivre ces expériences jusqu’à production de phénomènes réellement toxiques, et comment, dès lors, déterminer ailleurs que chez les animaux le degré de toxicité des agents médicamenteux? Aussi peut-on dire que la pharmacodynamique relève en entier de la méthode expérimentale.

PHARMACOTHÉRAPIE.

Reste, pour envisager la question sous toutes ses faces, à se demander dans quelle mesure les notions acquises par des recherches faites sur des animaux peuvent être utilisées par la thérapeutique, dans quelle mesure l’expérimentation peut imiter les conditions toutes spéciales créées par la maladie ?

La différence doit être grande, vous le comprenez sans qu’il soit besoin d’insister sur ce point, entre les effets obtenus sur le chien, sur un animal quelconque, bien portant, et ceux que produirait la même substance chez l’homme en état de maladie.

Il y a là, évidemment, une lacune dans la thérapeutique expérimentale; mais peut-être arriverons-nous un jour à la combler au moins en partie.

Et d’abord, l’expérimentation ne pourrait-elle pas réaliser quelques-unes des conditions créées par la maladie ? Problème tout nouveau, que Cl. Bernard n’a fait qu’entrevoir, et qui n’a pas jusqu’à ce jour attiré suffisamment l’attention. Si la pathologie comparée, mieux armée qu’aujourd’hui, arrivait à déterminer certaines maladies communes à l’espèce humaine et aux animaux, si surtout nous pouvions, à notre guise, reproduire ces maladies chez les animaux, des effets expérimentalement obtenus par telle ou telle substance dans ces conditions, on pourrait tirer des conclusions directement applicables à la thérapeutique humaine.

Bien que la pathologie expérimentale ait fait dans ces derniers temps de remarquables progrès, cette partie de la science est encore relativement peu avancée ; toutefois il est intéressant, à notre point de vue spécial, de dresser le bilan de nos connaissances dans ce domaine.

Tout d’abord, il existe un certain nombre de maladies qui sont communes à l’espèce humaine et aux animaux et qui, reproduites à volonté chez ces derniers, ouvrent à la thérapeutique expérimentale un nouvel horizon de

recherches. Le nombre de ces maladies s’est accru dans ces dernières années, grâce surtout aux si remarquables travaux de M. Davaine, de M. Pasteur, de M. Villemin, de Koch, de Klebs, etc., qui sont arrivés à isoler certains principes morbides et à leur faire porter des fruits chez des animaux.

Parmi les maladies communes aux animaux et à l’homme, je vous citerai la rage, qui est à cette heure l’objet d’études de pathologie expérimentale fort intéressantes: la morve, le farcin, puis la septicémie, dont l’étude exüérimentale est devenue aujourd’hui classique; enfin le charbon, ou sang de rate, qui, comme la septicémie, a déjà permis d’importantes recherches thérapeutiques.

Sommaire : De la thérapeutique expérimentale. (Suite.) — Les maladies communes aux animaux et à l’homme permettent d’entreprendre quelques expériences de thérapeutique. — Importance prépondérante des faits tirés de la pathologie comparée relativement à l’hygiène et à la prophylaxie des maladies. — Les maladies propres à l’homme ne peuvent être reproduites expérimentalement chez les animaux. — On ne peut imiter par l'expérimentation que certains processus morbides, et, par suite, la pharmacothérapie expérimentale est limitée à l’étude de quelques médications générales. — Conclusions. — Plan d'étude.

Messieurs,

Dans la précédente leçon je vous ai montré que la pharmacodynamique relève de la méthode expérimentale ; puis s’est posée devant nous la question de savoir si celleci ne peut pas intervenir dans la solution des questions soulevées par la pharmacothérapie et la thérapeutique proprement dite. Nous avons été ainsi amenés a chercher si l’expérimentation n’est pas en mesure de réaliser chez les animaux quelques-unes des conditions creees par la maladie.

Un premier champ d’études expérimentales nous est offert par les affections qui sont communes aux animaux et à l’homme, particulièrement par les maladies contagieuses et inoculables.

A cette liste il convient d’ajouter diverses maladies de l’homme qui trouvent leurs analogues, sinon leurs semblables dans la pathologie animale. Tel est le cas pour le cow-pox de la vache, maladie si voisine de notre variole, et qu’il nous est d’autant moins permis d’omettre qu’elle a donné lieu à la plus merveilleuse conquête de la prophylaxie. Je vous citerai encore parmi les maladies susceptibles d’être expérimentalement reproduites chez les animaux,

la tuberculose, qui, depuis Villemin , a été l’objet de si nombreuses expériences. Si cette vaste enquête contemporaine n’a pas encore fourni de résultats définitifs, si l’expérimentation n’a pas pu jusqu’à ce jour reproduire ies diverses formes de la tuberculose humaine et n’a pas encore justifié toutes les espérances que la prophylaxie et la thérapie de cette terrible maladie fondent sur elle, il est toutefois permis de prévoir qu’ici encore la méthode expérimentale est appelée à rendre de signalés services.

Tout récemment on semble être arrivé à isoler l’agent morbide de la fièvre intermittente et à reproduire à volonté chez des animaux les divers types paludéens (Ivlebs,Tommasi-Crudeli). Peut-être nous sera-t-il possible un jour d’étudier sur ces fièvres intermittentes provoquées l’action pharmacothérapique de quelques médicaments, du sulfate de quinine et de l’arsenic par exemple.

Enfin il est certaines néoplasies, celles de nature mélanique entre autres, qui, se produisant spontanément chez le cheval, pourraient nous permettre d’étudier expérimentalement diverses actions médicamenteuses.

Malheureusement les efforts, que les vétérinaires ont faits de tout temps pour modifier ces processus pathologiques, sont restés jusqu’à ce jour infructueux, et il faut reconnaître que nous ne somme 3 ncore en possession d’aucun médicament qui guérisse ou même influence d’une manière sensible ces évolutions morbides, apanage commun de plusieurs espèces animales. Cet insuccès ne saurait vous étonner, si vous vous reportez aux considérations que j’ai longuement développées dans l’autre partie de notre cours. Nous ne pouvons, disais-je, atteindre dans l’organisme la cause de la maladie; notre intervention ne peut avoir pour but que de modifier dans un sens favorable les réaotions organiques, et cela en s’appuyant sur les lois physiologiques qui régissent tous les phénomènes vitaux.

PHARMACOTHÉRAPIE.

Mais si la thérapeutique proprement dite n’est guère encore en mesure d’utiliser ces données nouvelles de pathologie comparée , celles-ci n’en seront pas moins fécondes au point de vue de l’hygiène et de la prophylaxie de ces maladies. Vous connaissez tous en effet les belles recherches de M. Pasteur, de M. Toussaint, sur les inoculations préventives de virus atténués qui semblent mettre les espèces animales à l’abri de certaines épizooties redoutables, comme le vaccin nous préserve presque complètement des dangers de la variole. Ce n’est plus une chimérique espérance que d’entrevoir dans un avenir, peut-être prochain, la découverte d’autres vaccins, qui opposeraient leur action protectrice à ces affections endémiques ou épidémiques qui moissonnent les populations humaines.

D’ailleurs ne peut-on pas rattacher à cet ordre de recherches et à l’influence qu’il a exercée sur les esprits, la réforme des pansements en chirurgie, un des plus beaux progrès de la pratique moderne?

Et à ce propos qu’il me soit permis de signaler en passant une bien regrettable lacune de notre enseignement, à l’étranger du reste aussi bien qu’en France. N’y aurait-il pas intérêt majeur à soumettre dans nos écoles ces grandes questions à une étude expérimentale, et aussi à codifier ces données si utiles, dans un enseignement spécial consacré à l’hygiène et à la prophylaxie expérimentales? Ces découvertes, qui ont été faites en dehors de nous, ne devrions-nous par les poursuivre ici avec nos ressources, trop restreintes, hélas ! au point de vue expérimental, et surtout avec les éléments d’investigation, si abondants, que nous fournit la pratique hospitalière ?

Les considérations dans lesquelles je viens d’entrer ne portent que sur une partie bien limitée de la pathologie humaine. En effet la plupart des types morbides que nous

observons chez l’homme n’ont pas leurs similaires chez les animaux ou du moins les analogies entre les affections parallèles sont trop vagues pour que les résultats de l’expérimentation sur les animaux puissent être rigoureusement appliqués à la thérapeutique humaine.

Ainsi la variole humaine, malgré sa parenté avec le cow-pox et le horse-pox, présente une évolution morbide qui a son cachet tout spécial ; la fièvre typhoïde n’a pu encore être reproduite, et il est même douteux que l’on connaisse les maladies qui lui correspondent chez les animaux. Il en est de même pourles grandes phlegmasies, franches ou spécifiques, comme la pneumonie, le rhumatisme articulaire aigu, l’érysipèle de la face, la diphtérie, etc., etc.

Un nombre considérable de maladies échappe donc aujourd’hui, et échappera peut-être toujours à cette méthode d’expérimentation. Il est légitime d’en conclure que l’étude du traitement proprement dit des malades ne peut se faire que sur l’homme malade et que, comme je vous l’ai dit l’année dernière, la majeure partie de la pharmacothérapie est et restera du domaine de l’observation pure.

Mais s’il faut renoncer à étudier par cette voie le traitement à diriger contre la plupart des maladies , la méthode expérimentale n’en conserve pas moins, même en thérapeutique pure, un assez vaste champ d’action. Car, si nous sommes impuissants à faire naître chez les animaux certaines évolutions pathologiques propres à l’espèce humaine, il nous est facile de produire expérimentalement certains processus morbides qui sont, dans les maladies de l’homme, des éléments communs, et par suite, de soumettre à l’expérimentation une partie des procédés pharmacothérapiques dont nous aurons à nous occuper sous le nom de médications.

C’est ainsi que nous arrivons à déterminer le processus

PHARMACOTHERAPIE.

fébrile chez les animaux, et cela par des moyens plus ou moins analogues à ceux qui sont en cause dans les maladies, en leur injectant soit des substances putrides, soit, d’après Klebs, Tommasi-Crudeli, certains germes vivants trouvés dans le sol des localités où règne la fièvre intermittente ; c’est ainsique l’injection do liquides irritants est suivie de phlegmasies artificielles ; c'est ainsi enfin , que MM. Davaine et Pasteur nous ont appris à cultiver la septicémie, à la reproduire à volonté dans un but expérimental.

Voilà autant d’éléments morbides, déjà assez compliqués, sur lesquels l’expérimentation pourra, dans une certaine mesure, étudier les diverses médications.

Prenons quelques exemples pour vous montrer quels services la thérapeutique est en droit d’attendre de cette méthode d’investigation. Supposons qu’on veuille chercher ce qui se passe chez les fébricitants sous l’influence du sulfate de quinine ; l’expérience, telle que nous la pratiquons en clinique, nous fait connaître les propriétés fébrifuges de ce sel, mais ne nous apprend rien des modifications qu’il imprime à l’organisme, ni des transformations que le médicament subit dans l’économie. Au contraire, chez un animal, lapin, chien, rendu artificiellement fébricitant, on peut étudier a loisir toutes les questions dont la solution est la base d’une thérapeutique rationnelle. L’enquête expérimentale nous montre ce que devient, sous l’influence du médicament, la tension vasculaire, la crase sanguine, la structure anatomique des organes, etc. ; elle détermine son action sur le système nerveux, les nerfs vaso-moteurs, sur les centres producteurs du calorique ; elle nous indique les modifications des gaz du sang, de la fibrine, etc., qui résultent de son administration. Enlin, question non moins importante, elle permet de suivre le sulfate de quinine à travers l’économie, de déterminer son mode, ses voies d’absorption,

ses transformations dans l’organisme, enfin le lieu par où il s’élimine ; en un mot, nous lui devons de savoir ce que le médicament fait de l’organisme fébricitant, et ce que celui-ci fait du médicament. En étudiant, par la même méthode, les divers fébrifuges, en comparant leur action pharmacodynamique, on arriverait à préciser les indications auxquelles ils répondent, et aussi les inconvénients ou les dangers de leur emploi.

De même on peut provoquer diverses phlegmasies qui, tout en ne resssemblant pas aux phlegmasies spontanées de l’homme, sont constituées par des lésions anatomiques oudes troubles circulatoires et calorifiquesqui représentent les principaux éléments du processus inflammatoire. C’est ainsi qu’en injectant de l’ammoniaque dans les voies respiratoires d’un chien, on détermine la production d’une trachéite pseudo-membraneuse, dont l’exsudât peut être comparé à celui de la diphtérie. Il nous est alors possible, étant connue la marche naturelle de cette phlegmasie provoquée, de rechercher les modifications qu’impriment à ce processus et aux divers phénomènes qui le constituent certaines pratiques thérapeutiques. On pourra peut-être, à l’aide de ces phlegmasies artificielles, arrivera définir, au moins en partie, l’action des révulsifs, des émissions sanguines ou de certains agents médicamenteux auxquels on attribue des propriétés dites antiphlogistiques, comme le tartre stihié et les mercuriaux.

Outre ces processus communs, on peut encore déterminer chez les animaux des éléments morbides plus simples, tels que la douleur, et faire des expériences comparatives sur l’efficacité de diverses pratiques thérapeutiques que l’on emploie journellement pour la calmer.

Vous voyez que l’expérimentation peut élucider certaines questions du ressort de la pharmacothérapie, puisqu’il l’observation porte sur un organe malade , sur un élément morbide.

PHARMACOTHÉRAPIE .

Mais, tandis que la pharmacodynamique est tout entière tributaire de l’expérimentation, le domaine de la pharmacothérapie expérimentale est bien plus restreint ; et encore les données qu’elle nous fournit ne sauraient-elles être acceptées sans réserves ; car leur application à l’homme présentera toujours de grandes difficultés. C’est à la clinique, à la clinique seule qu’il appartient de juger en dernier ressort. Les maladies seules soumettent à notre analyse certains types morbides avec des modalités éminemment variables, souvent des plus complexes, propres à l’homme, et que ne saurait reproduire artificiellement l’expérimentation.

Mais, en se perfectionnant, l’empirisme ou mieux la méthode empirique est entrée, à notre époque, dans une voie véritablement scientifique qui la rapproche de plus en plus de l’expérimentation et qui peut contribuer à faire découvrir, dans certains cas, la loi des phénomènes morbides, c’est-à-dire, à déterminer, au moins en partie, les conditions dans lesquelles ils se produisent ; aussi la distance entre le [médecin et l’expérimentateur est-elle moins grande, en réalité, quelle ne le paraît au premier abord. D’autre part, les perfectionnements dans nos moyens d’étude clinique nous permettent souvent d’apercevoir plus nettement les rapports qui existent entre la pharmacodynamique et la pharmacothérapie.

Résumons-nous.

La thérapeutique expérimentale peut intervenir dans la solution de problèmes de deux ordres :

D’un côté, la pharmacodynamique, c’est-à-dire l’étude du mode d’action des médicaments, est essentiellement du ressort de la méthode expérimentale. D’un autre côté certains problèmes de pharmacothérapie, l’étude du mode d’action des médicaments contre les éléments morbides, simples ou complexes, peuvent aussi trouver, au moins en

partie, leur solution dans les recherches de laboratoire : domaine de la thérapeutique expérimentale dont il n’est pas possible de tracer d’une manière absolue les limites, si surtout on voulait y comprendre l’hygiène et la prophylaxie expérimentales. N’oublions pas, avant tout, que seule l’alliance de la pratique et de la théorie peut être féconde, et que le thérapeute doit être expérimentateur sans jamais perdre la clinique de vue.

Ce sont ces considérations qui me guideront dans mon enseignement ; pour satisfaire dans ma sphère d’action et dans la mesure de mes forces à ces exigences de la science moderne, pour me rapprocher autant que possible de cet idéal thérapeutique, je me suis décidé à dédoubler mon cours en deux parties distinctes, l’une consacrée à la thérapeutique expérimentale, l’autre à la thérapeutique appliquée, parties qui devront se compléter et se contrôler réciproquement.

Avant de quitter la sphère des généralités, je dois vous indiquer le plan que je compte suivre dans ces leçons ; il n’a guère d’importance d’ailleurs, puisque la thérapeutique expérimentale n’est pas une branche spéciale de la science, mais l’ensemble des notions acquises à l’aide d’une méthode.

Je crois devoir m’écarter de l’ordre généralement suivi jusqu’à ce jour, dans l’enseignement delà pharmacologie expérimentale. D’ordinaire, on étudie successivement l’action de chaque médicament sur l’organisme, en passant en revue toutes les modifications qu’il détermine dans les diverses fondons de l’économie, circulation, respiration, innervation, sécrétions, etc. Cette manière de faire offre de grandes difficultés. Elle nous demande, en effet, un outillage très complexe pour chaque appareil, ou chaque fonction, qui permette de multiplier les expériences et de varier à l’infini les procédés expérimentaux ;

PHARMACOTHÉRAPIE.

enfin elle exige une éducation physiologique très complète.

Comme je veux avant tout vous intéresser aux procédés d’analyse physiologique, en mettant en œuvre nos ressources malheureusement trop limitées et nos moyens d’étude fort imparfaits encore, je crois préférable de prendre, comme base de cet enseignement, les divisions physiologiques. Vous acquerrez ainsi, ce semble, une notion plus précise de la technique expérimentale spéciale à chaque appareil ou fonction, sans perdre jamais de vue les relations qui existent entre la physiologie, qui vous est familière, et la pharmacodynamique.

Plus tard, dans la seconde partie de notre programme consacrée à la pharmacothérapie, nous aurons à faire l’étude d’un certain nombre de médicaments et de médications, dans leurs rapports avec l’organisme malade ou plutôt avec plusieurs complexus morbides justiciables de l’expérimentation.

3e LEÇON

Sommaire : Objet du cours de cette année. — Modifications du sang sous l’influence de certaines pratiques thérapeutiques et des agents'mcdicamenteux. — Râle général du sang dans l’organisme à l’état normal et pathologique. — Rôle du sang dans les actions thérapeutiques.

Des émissions sanguines. Coup d’œil historique.

Messieurs,

J’ai terminé, dans ma dernière leçon, l’exposé des considérations générales sur la thérapeutique expérimentale, et je vous ai indiqué l’esprit dans lequel cet enseignement me semble devoir être compris.

Le cours de cette année sera consacré à une question entre toutes pratique, et d’un intérêt pour ainsi dire général : l'étude des modifications que le sang peut subir sous l'influence, soit des diverses pratiques thérapeutiques, soit des divers agents médicamenteux. Très vaste est ce programme, car il comprend l’étude expérimentale des émissions sanguines, de la transfusion, des injections médicamenteuses portées dans le torrent circulatoire, des médicaments gazeux, liquides, solides, qui modifient la constitution du sang. Aussi ne pourrai-je peut-être pas l’épuiser en une année et me faudra-t-il me restreindre à l’exposé des deux plus importantes questions qui en dépendent : les émissions sanguines et la transfusion.

L’expérimentation jouera dans ce cours un rôle prépondérant; les procédés auxquels nous ferons appel étant nécessairement dénaturé toute spéciale, il sera nécessaire de vous mettre au courant de plusieurs questions de technique expérimentale qui sont à l’ordre du jour de la science contemporaine.

Au préalable, permeltez-moi de vous rappeler succincte-

ment les notions actuellement acquises sur le rôle du liquide sanguin à l’état normal ou pathologique.

La vie ne peut se manifester que dans des conditions particulières, d’autant plus précises el plus multiples que l’organisme est plus compliqué.

Les êtres simples, uni-cellulaires, sont placés directement dans le milieu qui leur convient et où ils puisent les matériaux, qu’ils doivent utiliser, de meme qu’ils rejettent aussi directement au dehors ceux qui leur sont devenus inutiles ou nuisibles.

Ces relations avec le milieu extérieur, qui constituent la condition la plus générale de la vie, cet échange de matières, ne peuvent plus s’effectuer sans intermédiaire chez les êtres d’une organisation plus compliquée. Aussi, à mesure qu’on s’élève dans l’échelle des êtres, dans l’économie se fait un travail de sélection et de différenciation ; il se forme un liquide spécial, préposé à tous ces échanges, en même temps qu’apparaissent des organes destinés à le fabriquer, à lui fournir des éléments nécessaires à la nutrition du corps entier.

En bas de la série animale, ce liquide spécial, qui imprègne les tissus et s’infiltre au sein des éléments anatomiques, ne présente que des mouvements d’oscillation ou de fluctuation, sans véritable circulation, et offre partout la même constitution.

Dans les espèces supérieures, au contraire, le liquide nourricier affecte des caractères anatomiques et chimiques plus complexes, très variables, d’ailleurs, suivant les points du système de canaux à travers lequel il circule : ici blanc, (lymphe, chyle), là rouge (sang proprement dit). C’est à ces deux variétés du liquide nourricier que doit s’appliquer la dénomination, absolument exacte au point de vue physiologique, de milieu intérieur (Cl. Bernard).

Arrivé à ce degré de perfection biologique, le sang joue

un double rôle dans l’économie : liquide nourricier, il sert d’intermédiaire entre l’organisme et les principes venus du dehors qui doivent subir dans le corps une élaboration avant d’être assimilés ; liquide excréteur, il charrie jusqu’à certains organes, chargés de la fonction excrémentilielle, les déchets de la combustion organique, du travail vital dont l’économie doit se débarrasser.

A titre de liquide nourricier, le sang porte partout la vie, et son intégrité qualitative et quantitative est une condition indispensable à l’exercice normal de toutes nos fonctions. Aussi les hémorragies abondantes sont-elles rapidement mortelles; aussi suffit-il d’ouvrir largement une des grosses artères pour amener presque immédiatement la suspension des principales fonctions : circulation, respiration, innervation. La vie s’en va avec le sang, et cela est tellement vrai que les lésions du système nerveux, qui semblent amener directement la mort, celles du bulbe, du nœud vital, par exemple, n’exercent, en réalité, leur action foudroyante qu’en modifiant brusquement la constitution et la répartition du sang par l’intermédiaire du cœur et des poumons.

Ce rôle vivifiant du liquide sanguin peut être mis en relief par une série d’expériences des plus démonstratives, surtout chez les animaux supérieurs, plus sensibles que les êtres inférieurs à cette condition primordiale d’existence.

C’est ainsi que M. Brown-Séquard 1 a démontré, d’une façon fort élégante, qu’on peut faire disparaître et renaître les phénomènes physiologiques dans un organe, en lui enlevant et en lui rendant successivement une certaine quantité de sang. Ainsi, dans un membre amputé, où la contractilité musculaire a disparu, il suffit d’injecter du sang par l’artère pour que les muscles recouvrent leurs propriétés normales. De même, en liant les artères * v.

a l’état physiologique.

qui vont à la tete, M. Brown-Séquard a pu obtenir le contraste curieux d’une tète morte sur un corps plein de vie ; dès qu’on enlève la ligature qui arrête le cours du sang, l’animal revient à lui.

M. Vulpian a fait à ce sujet une expérience des plus probantes, que je vais essayer de reproduire sous vos yeux. Que l’on injecte par le bout central de l’artère crurale de la poudre de lycopode jusque dans l’aorte, de manière à oblitérer complètement les artères médullaires et à produire une anémie subite de la moelle, l’abolition des propriétés physiologiques du centre nerveux rachidien se traduit par une paraplégie immédiate.

Parmi les matériaux nutritifs que le sang apporte aux organes, le plus important, à coup sûr, est Y oxygène, car, lorsqu’on cherche à reproduire les expériences de M. Brown-Séquard, que je viens de vous indiquer, avec du sang noir ou chargé d’acide carbonique, l’action vivifiante du sang fait entièrement défaut. L’oxygène, incorporé aux hématies, est l’agent essentiel de la respiration des tissus. Il semble même que sa combinaison avec les globules rouges lui confère un pouvoir oxydant beaucoup plus considérable qu’à l’état normal ; car, pour obtenir dans nos expériences de laboratoire des effets analogues à ceux que nous observons dans l’économie vivante, il faut, avec la même quantité d’oxygène, une température bien supérieure à celle du corps humain. Ce pouvoir si remarquable d’oxydation tient sans doute à un état dynamique tout particulier du gaz (oxygène naissant? ozone?) au moment où il se dégage de l’hémoglobine pour activer le travail organique.

L 'acide carbonique n'a pas les propriétés vivifiantes de l’oxygène ; loin d’être l’agent, il est le produit de la combustion des tissus. Toutefois, la présence de ce gaz est nécessaire au jeu régulier d’une fonction capitale, la respiration. Son action s’exerce sur le centre inspiratoire,

HYYLM. — SANG.

situé clans le bulbe, et par suite sur ies mouvements rhytmiques qui président à l’hématose pulmonaire.

Le rôle du sang, comme liquide excréteur , tout aussi important, nous est moins bien connu, car, sauf les échanges gazeux qui se font dans l’intimité des tissus et à la surface pulmonaire, nous ignorons les modifications qui se produisent dans le sang lui-mème. Nous savons seulement que ce liquide sert d’intermédiaire entre les tissus et l’extérieur, qu’il apporte aux poumons et aux glandes qui servent cl’émonctoires les principes élaborés par l’organisme et devenus impropres à l’assimilation.

Le sang intervient encore dans les actes vitaux à d’autres titres. Les phénomènes nutritifs, dont les tissus sont le siège, ne peuvent se faire que sous une certaine pression et sont, par suite, tributaires, dans une très large mesure, de la tension du sang à l’intérieur des capillaires. C’est elle qui maintient l’endosmose et l’exosmose dans les proportions physiologiques et règle les échanges ; aussi toute perturbation dans le dynamisme circulatoire donne-t-elle bientôt lieu à des phénomènes morbides. Que, par exemple, la pression veineuse s’élève au-dessus de la normale, condition réalisée par certaines maladies du cœur, l’exsudation, aussitôt exagérée, se traduit par des épanchements séreux dans le tissu cellulaire sous-cutané, par une hydropisie plus ou moins généralisée.

La calorification nous fournit un nouvel exemple de celte fonction régulatrice du liquide sanguin ; car, si ce n’est pas dans le sang lui-même que se produit la chaleur, c’est la circulation qui la répartit dans tout l’organisme, suivant les besoins de chaque tissu, et qui maintient partout, malgré les causes de refroidissement, l’équilibre thermique.

De ce double rôle fonctionnel du sang découlent des conséquences du plus haut intérêt à notre point de vue

a. l’état physiologique.

spécial. Gomme le sang apporte aux organes les principes nutritifs et leur enlève les produits de combustion, il doit nécessairement éprouver des fluctuations continuelles dans sa masse et dans sa composition, et ses éléments anatomiques doivent être soumis à un mouvement incessant de rénovation; et cependant, à l’état physiologique, le sang tend à avoir une composition constante à l’aide d’une sorte d’équilibre entre les acquisitions et les pertes.

Il serait important de connaître les limites physiologiques de ces variations et de déterminer la durée de l’évolution des éléments; car on saurait ainsi à quel moment commence l’état pathologique. Malheureusement il existe peu de recherches précises sur ce point.

Ce sont les fluctuations des gaz qui sont le mieux connues. Sans parler de la surcharge du sang en acide carbonique qui produit l’asphyxie, on sait que l’excès d’oxygène , du gaz vivifiant par excellence , devient toxique dans certaines conditions, bien déterminées par M. PaulBert1. D’autre part, l’accumulation dans le sang des principes excrémentitiels, urée, acide urique, xanthine, etc., donne lieu à des manifestations morbides de la plus haute gravité, à une véritable intoxication de l’économie. De même, la suractivité du foie, jetant dans le torrent circulatoire un excès de sucre, s’accuse aussitôt par les phénomènes bien connus du diabète.

On compte au nombre des caractères les plus constants du liquide sanguin sa réaction alcaline ; on a essayé à plusieurs reprises, mais en vain, de la modifier, soit en nourrissant des pigeons avec des jaunes d’œuf acides (Hofmann), soit en introduisant dans le torrent circulatoire des acides dilués, tels que les acides sulfurique ou phosphorique (Salkowsky, Lassar, Walter) 2.

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