L* ORIENT ET L EGYPTE
nous fournir quelque indication sur les connaissances de rOrient et de TÉgypte en arithmétique ou en géométrie, et il nous est bien permis de dire que nous n'avons rien trouvé qu'un ensemble de règles pratiques.
Mais vous allez me reprocher d'avoir quelque peu négligé dans cette étude les témoignages des auteurs anciens. Pour le^ Égyptiens, en particulier, ne nous donnent-ils pas une haute idée de leurs connaissances mathématiques?
Prenons bien garde de nous fier trop naïvement à ces témoignages. Tous ceux qui ont voyagé en Egypte après la conquête d'Alexandre, et qui nous rapportent, comme Diodore de Sicile, l'opinion des prêtres égyptiens sur leur antique savoir, doivent nous être suspects. La science grecque, quand elle pénétra en Egypte, au 111°*® siècle avant J.-C, avait déjà atteint un prodigieux développement ; elle était glorieuse et toute triomphante, et les prêtres égyptiens furent trop tentés de la revendiquer comme leur propre bien, pour que nous puissions ajouter foi à leurs assertions. Il y eut là quelque chose de comparable au désir des Juifs d'Alexandrie de s'attribuer la paternité de la philosophie socratique, et de voir dans Platon un adepte du mosaïsme. Nous ne devons prendre au sérieux que les témoignages qui datent d'avant la conquête d'Alexandre. Or, si nous remontons jusque-là, les témoignages favorables à la science orientale sont très vagues. D'après Hérodote, la géométrie est née en Egypte, l'arithmétique vient des Phéniciens; et
c'est cette tradition qui arrive jusqu'à Platon et Aristote. Mais quelle géométrie ? Quelle arithmétique? L'histoire des mathématiques d'Eudème, disciple d' Aristote , aurait peut-être pu nous donner quelques renseignements précis si elle nous eût été conservée. Malheureusement, nous ne trouvons quelques fragments d'Eudéme que dans Proclus, du V'"® siècle après J.-C, qui d'ailleurs, M. Tannery l'a prouvé, les tirait d'un ouvrage de Geminus , auteur du I^^ siècle de notre ère. Ces fragments sont à la fois suspects et insuffisants. — Reste, pour nous éclairer, deux témoignages dont vous apprécierez l'importance. D'une part, Platon, voyageant en Egypte, refuse aux habitants de ce pays la qualité de <pi>cO(ji.à6eiç. Je reviendrai dans ma prochaine leçon sur ce jugement de Platon, qui nous éclaire sur le caractère général de la science égyptienne. Pour le moment, j'en dégage ce qui se rapporte aux mathématiques pures, et je passe au second témoignage, celui de Démocrite, que je vous ai déjà cité à propos des Arpedonaptes. Vous vous le rappelez, Démocrite prétend que personne ne l'a dépassé en géométrie , pas même les géomètres les plus réputés de l'Egypte, et c'est au Y.^^ siècle que Démocrite s'exprime ainsi ; la géométrie grecque n'avait donc pas eu beaucoup de peine, aussitôt née, à dépasser la science égyptienne (* ).
Q) Citons à ce propos ce passage de Montucla, au juge ment duquel nous avons fait allusion dès le début de cettç leçon :
i/oRiENT ET l'Egypte 111
Je voudrais , après les documents positifs et les témoignages de l'antiquité, examiner avec vous ce qu'on pourrait appeler les documents indirects; je veux parler des monuments orientaux et égyptiens, qui attestent peut-être des connaissances mathématiques appréciables. Mais cela risquerait de m' entraîner trop loin. Je remets cette question à la prochaine leçon, qui sera consacrée à terminer cet examen des connaissances de l'Orient, — et à conclure.
« Quelque grande idée que certains auteurs aient conçue » du savoir géométrique des Egyptiens, je suis porté à croire » qu'il ne fut pas considérable, et qu'ils ne passèrent guère » les bornes des vérités élémentaires les plus communes. Les » travaux et les premières découvertes des philosophes » grecs me paraissent en fournir des preuves. En efiTet, si les » transports de joie, que Thaïes et Pythagore firent éclater » à la vue de quelques théorèmes géométriques qu'ils ve- » naient de découvrir, ne furent point aflfectés, nous ne » devons pas concevoir une idée très relevée du savoir des » prêtres égyptiens , ou bien il faut dire qu'ils ne leur » révélaient que les connaissances les plus élémentaires dont » ils étaient en possession; ce qui me paraît difficile à croire. » Mais en l'adoptant même, nous pouvons juger de la faij> blesse du corps des sciences qu'ils cachaient , par la » faiblesse des éléments qu'ils dévoilaient. Ils auraient été » bien plus étendus , si leur savoir dans ce genre répondait » à l'imagination de leurs panégyristes. >
(Histoire des Mathématiques, tome I, livre II, page 52).
LA PART DE l' ORIENT ET DE l'ÉGYPTE DANS
LA scïENGE GRECQUE. (Suite et fin.)
LES CONNAISSANCES SCIENTIFIQUES DONT TÉMOIGNENT LES MO- NUMENTS ANCIENS. — ASTRONOMIE, PHYSIQUE, MÉDECINE, SPÉCULATIONS SUR LUNIVERS. — SCIENCE ORIENTALE ET SCIENCE GRECQUE.
Nous avons passé en revue, dans notre dernière leçon, les documents positifs capables de nous éclairer sur les connaissances mathématiques de TOrient et de rÉgypte ; nous n'avons rien dit des monuments grandioses dont les restes couvrent encore le sol de rÉgypte et de la Ghaldée.
Quand, faute de pouvoir admirer sur place, on feuilleté une histoire de l'art, — le beau livre, par exemple, de MM. Perrot et Chipiez, — on est véritablement confondu par la puissance que semblent attester ces témoins muets d'un passé merveilleux ; et, dans l'enthousiasme légitime qu'éveille la vue de tant d'œuvres gigantesques, on se demande s'il n'est pas prétentieux de vouloir jauger la science de leurs
auteurs. Involontairement, on se prend à songer aux mystères dont les légendes entourent la science des prêtres orientaux, et, au moment où on allait conclure à la vanité de cette science, sur la foi d'inscriptions OU de quelque papyrus peut-être mal compris, on se sent vaguement intimidé par Ténigmatique regard des Sphinx... A la réflexion cependant, le charme de cette illusion disparaît, les ombres de la rêverie se dissipent, et il faut bien s'avouer que les monuments antiques, s'ils attestent un haut degré de civilisation et des qualités esthétiques appréciables, n'ont exigé que des connaissances scientifiques fort rudimentaires.
L'architecture est certainement aussi vieille que l'humanité. Nous pourrions en faire remonter l'histoire, comme on \\ dit, jusqu'aux abris que les premiers hommes savaient se ménager dans les rochers , et elle a produit des œuvres belles en même temps qu'utiles, le jour, sans doute fort éloigné de nous, où le sentiment artistique naturel à l'homme a trouvé dans les constructions une occasion de se manifester. Les monuments antiques qui de ce jour se sont élevés n'ont exigé, j'imagine, en dehors des qualités esthétiques de l'architecte, que l'art plus ou moins expérimenté du charpentier, du tailleur de pierres et du maçon.
Gela vous surprend peut-être, parce que nous parlons couramment aujourd'hui de la science de nos architectes et de nos ingénieurs. Nous avons raison d'en parler ! Mais voici le point essentiel par où se distinguent nos constructions des anciennes. Grâce
l'orient ET l'Egypte 115
justement aux progrès de la science, c'est aujourd'hui un minimum de matière qui se trouve utilisé pour le but à atteindre. Un exemple éclaircira ma pensée. Supposons qu'un cataclysme venant tout-à-coup à anéantir la civilisation européenne, quelque savant retrouve dans deux ou trois mille ans un monument tel que la tour Eiffel : s'il est intelligent, il comprendra qu'il y a là œuvre de science , et non pas seulement œuvre d'art. Pourquoi ? — Parce que, étant donné la hauteur de la tour, sa stabilité, la résistance des diverses parties les unes à l'égard des autres, et la résistance du monument entier à l'égard des tempêtes, une quantité infime de matière a servi à la construction. Vous vous rappelez, pour l'avoir vue, au moins en gravure, la partie inférieure de la tour, jusqu'au premier étage, qui a à peu près la hauteur de 70 mètres. Sur cette première partie repose une hauteur de tour de 270 mètres. Vous imaginez-vous le colossal tronc de pyramide massif qu'eussent construit les anciens à la place, vous le savez, de ces constructions èvidées, réduites presque aux arêtes de la pyramide? Vous vous rappelez l'écartement gigantesque des pieds des montants, l'ouverture énorme des arches et leur hauteur. Comment si peu de matière suffit-il ? C'est précisément là que la science intervient, déterminant la forme des courbes, la direction des tangentes ou des normales, les dimensions et le poids des innombrsfbles éléments qui entrent dans la construction, justement de telle façon que les conditions de stabilité
il 6* QUATRIÈME LEÇON
et de résistance soient assurées. Mais en présence des monuments de la vieille Egypte ou de' la Chaldée, de quelles connaissances scientifiques pourrions-nous y voir le témoignage ?
Voulez-vous que nous consultions sur ce point un architecje célèbre de l'antiquité , Vitruve, qui vivait du temps d'Auguste, et qui justement nous a laissé un ouvrage complet sur son art ?
« L'architecte, dit Vitruve, doit savoir écrire, des- » siner, être instruit dans la géométrie, n'être pas » ignorant de l'optique, posséder la science du calcul, » connaître l'histoire, avoir étudié la philosophie, avoir » acquis des connaissances en musique, et quelque » teinture de médecine, de jurisprudeûce et d'astro- » nomie. » Certes, il était fort raisonnable d'exiger que l'architecte reçût une instruction générale suffisante, mais nous ne nous préoccuperons pas beaucoup de ce qu'il devait savoir en philosophie, en musique, en jurisprudence,... voire même en astronomie. Ce qui nous intéresse surtout ce sont les connaissances que Vitruve réclame en géométrie et en calcul. Quelle géométrie et quels calculs sont-ils nécessaires ?
Vitruve nous répond d'abord : « La géométrie sert à prendre des alignements, et à dresser toutes choses par le niveau etl'équerre. » Voilà tout ce qu'un architecte de renom , vivant à une époque où la géométrie a atteint depuis longtemps un très haut degré de développement , voilà ce que Vitruve demande à la géométrie pour l'architecte : aligner et dresser toutes
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choses par le niveau et Tèquerre. Un apprenti maçon sans savoir lire ni écrire, s'en tirerait à merveille. —
Et le calcul ? « Le calcul, dit Vitruve, sert à régler les mesures et proportions. » Qu'entend-il sous cette forme un peu vague? Mon Dieu, il me semble que nous pouvons en avoir quelque idée , en songeant à un menuisier à qui nous aurions commandé un meuble ; les calculs à l'aide desquels il assurera les mesures et proportions n'exigent pas, croyez-le bien, qu'il ait son diplôme de bachelier.
Et pourtant , direz-vous , ne fallait-il pas savoir exactement mesurer les surfaces et les volumes? N'était-ce pas indispensable pour le calcul de la quantité nécessaire de matériaux , et pour la fixation d'un devis , que l'architecte devait sans doute présenter d'avance? Qu'il fût question, par exemple, d'une de ces pyramides d'Egypte, dont nous avons tous vu quelque dessin, l'architecte n'était-il pas tenu d'en connaître d'avance le volume? — Nullement, Messieurs. D'abord, vous vous figurez aisément, je suppose^ et je n'ai pas besoin d'y insister, ce que pouvait être au temps des Pharaons, cette chose que nous nommons aujourd'hui le budget de l'État. Ensuite, laissez-moi vous citer un détail fort instructif. Les Hindous, 500 ans après J.-G. , ne savaientpas encore mesurer le volume d'une pyramide. Ahriabatta , leur premier mathématicien classique, donne pour expression de ce volume la moitié du produit de la base parla hauteur , au lieu du tiers (* )•
{*) Voir P. Tannery. La Géométrie grecque , p. 121,
118 QUATRIBBIE LEÇON
N'est-ce pas le meilleur argument pour montrer que la connaissance des volumes, même les plus simples, n'a pas été indispensable à l'érection d'une quantité colossale de monuments ?
Enfin, Vitruve a parlé du dessin : n'avons nous pas tort de négliger ici cette recommandation ? Le dessin de l'architecte ne serait-il pas scientifique plus qu'artistique? ne serait-il pas quelque chose comme une épure savante, capable de nous révéler enfin quelque côté de la science antique, qui jusqu'ici nous eût échappé ? Par une heureuse circonstance, des inscriptions fort anciennes, en nous offrant un certain nombre d'exemples de plans d'architectes, nous permettent sur ce point autre chose que des conjectures. Les plans que l'on a retrouvés en Egypte ou en Ghaldée, et dont vous trouverez la reproduction dans l'ouvrage de MM. Perrot et Chipiez, ont un caractère tout-à-fait enfantin; ce sont des dessins grossiers, primitifs, où l'architecte a tâché de donner une idée de l'ensemble à l'aide de plusieurs vues différentes. Quelques-uns semblent, au premier abord, donner avec une certaine précision des coupes horizontales ; ils rappellent vaguement un dessin fait à main levée par un jardinier qui vous proposerait une disposition générale pour les corbeilles et les allées d'un jardin. La plupart des objets sont plutôt rabattus que projetés, et ils ne sont même pas tous rabattus dans le même sens. Peut-être quelque convention nous échappe-t-elle, mais à coup sur il faut renoncer à chercher dans ces plans aucune
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règle véritablement mathématique. «Il n'est pas » toujours facile d'y retrouver,' disent MM. Perrot et » Chipiez, sous les formes toutes conventionnelles de la » figuration, les formes réelles des bâtiments et la » disposition de leurs différentes parties. Ce qu'il > importe de comprendre, c'est le sentiment auquel » obéissait la main du dessinateur, quand elle traçait » sur les parois d'yne hypogée des représentations de » cette espèce. Ce sentiment, c'était le très vif désir » de tout montrer à la fois, de montrer dans un seul » coup d'œil, et dans une image unique, ce qui dans » la réalité n'est aperçu que séparément et successive- » ment, comme les deux faces opposées d'un édifice, y> comme son aspect extérieur avec sa distribution » intérieure et tout ce qu'il contient. C'est l'idée » de l'enfant qui, s'essayant à figurer une tête de » profil, s'obstine à y mettre deux oreilles, parce » qu'après tout , quand il regarde un visage, il voit » toujours deux oreilles s'en détacher et former saillie » à droite et à gauche des joues». Et encore les auteurs accordent-ils aux Egyptiens un certain sentiment de la proportion ; quant ^aux Chaldèens et aux Assyriens , leurs procédés semblent plus primitifs et plus enfantins^ si c'est possible.
Que reste-t-il alors des connaissances scientifiques que nous devions attribuer aux architectes de l'antiquité?
Vitruve, vous l'avez remarqué peut-être, ne mentionne pas les connaissances en mécanique, Son silence
est déjà pour nous significatif: si peu que Ton sût de mécanique de son temps, vous supposez comme moi qu'on en savait moins sans doute, mille ou deux mille ans plus tôt. — Du reste, nous savons positivement que les Grecs ont montré une ignorance presque complète de la mécanique théorique. C'est à peine si Archimède, de qui elle date vraiment, commence à élaborer les premières notions par ses études sur la composition des forces parallèles, le centre de gravité, l'équilibre dés corps flottants. Au IV""® siècle après J.-G.,Pappus nous offre une théorie complètement inexacte du plan incliné. Vous savez comme moi cependant que l'architecture grecque, puis l'architecture romaine ont eu une brillante histoire entre le VI"*® siècle avant J.-G. et le IV°*® après. Gela ne prouve rien pour les Égyptiens directement, mais démontre de la façon la plus péremptoire que la mécanique théorique n'était pas plus indispensable qu'une savante géométrie à l'architecture ancienne.
Reste, il est vrai, la mécanique pratique. Gomment les anciens auraient-ils construit les monuments colossaux qui nous ont été qpnservés, s'ils n'avaient eu pour leur usage de puissantes machines? Voilà la pensée qui vient naturellement à l'esprit de tous. Eh bien, je vous demanderai d'abord de remarquer que même si les anciens ont eu à leur disposition des engins puissants, nous devrons admirer leur ingéniosité, leur habileté pratique qui les aurait conduits à les inventer, beaucoup plus que leur science. Mais hélas, je crains
L ORIENT ET l'ÉGYPTE 121
bien qu'il ne nous faille ici même perdre encore une de nos illusions !
Assurément les Égyptiens et les Ghaldéens ont usé du levier : l'enfant, qui veut soulever une pierre un peu lourde, se servira instinctivement de son bâton, s'il peut trouver un point d'appui ; l'ingéniosité même ici n'a pas besoin d'être bien grande. Ils ont très probablement utilisé le plan incliné et quelques appareils peut-être inconnus de nous. Mais, en tous cas, les inscriptions de l'Egypte et de la Ghaldée nous ont révélé aujourd'hui le plus puissant des moyens dont ils disposaient.
A El-Bercheh, en Egypte, on a trouvé une peinture datant de la XII"*® dynastie, qui montre 172 hommes, disposés deux à deux sur quatre rangs, tirant avec des cables un traîneau sur lequel on a- fixé une énorme statue : l'ingénieur qui dirige le travail est debout sur les genoux du colosse et m^irque la mesure en frappant des mains (*). — L'épitaphe d'un haut personnage delà VI°*« dynastie mentionne, parmi les services rendus par le mort, le transport à Memphis d'un monolithe, pour lequel 3000 hommes ont été employés, M. Perrot nous dit encore que 2000 hommes ont été occupés pendant trois ans à transporter, pour Amasis, une chapelle monolithe qui devait peser 4800 kilogr. En Ghaldée et en Assyrie, nous trouvons des exemples
(*) Histoire de VArt, Perrot et Chipiez> tome I, Les matériaux.
i22 QUATRIÈME LEÇON '
analogues- Tout au plus faut-il remarquer l'emploi du levier^ nettement indiqué, pour mettre en branle la pièce à transporter, la présence de rouleaux huilés sur lesquels elle glisse, et enfin un usage plus judicieux de la force humaine : ainsi les hommes tirent sur les cables à Taide de cordes qui leur sont attachées aux épaules, au lieu de tenir, comme en Egypte, le cable dans les mains. Vous pourrez voir dans le 2"® volume de l'ouvrage de MM. Perrot et Chipiez, la description d'un bas-relief du palais de Sennacherib, fort instructif à cet égard. Il représente, dans ses diverses phases, le transport d'un taureau.
« Un jour, dit M. Maxime Ducamp (*), j'étais assis » sur les architraves qui relient les colonnes de la » salle hypostyle à Thèbes, et je regardais cette forêt » de pierres germée sous mes pieds. Involontairement » je m'écriai : « Mais comment donc ont-ils fait tout » cela ?» — Mon drogman Joseph , qui est un grand » philosophe, entendit mon exclamation etse mit àrire. » Il me toucha le bras, et, me montrant un palmier qui » se balançait au loin, il me dit : « Voilà avec quoi ils » ont fait tout cela. Savez-vous, signer ? avec 100000 » branches de palmier cassées sur le dos de gens qui » ont toujours les épaules nues, on bâtit bien des » palais et des temples par-dessus le marché ! » — Concluons^ avec M. Maxime Ducamp, que Joseph pour-
(^) J'emprunte cette citation à l'ouvrage de MM. Perrot et Chipiez.
l'orient et l'Egypte 123
r ait bien avoir raison . — Et Joseph ne savait pas le grec! S'il s'était douté que ce mot architecte^ formé en grec six ou sept siècles avant notre ère, désigne non pas le savant, le mathématicien, le géomètre, ni même l'artiste, mais tout simplement celui qui commande aux ouvriers (apj^o), jecommande, et textcûv, ouvrier) comme il eût été satisfait de son explication ! Nous nous en tiendrons donc, si vous voulez, à son opinion, et nous passerons, sans plus tarder, aux connaissances astronomiques de l'Orient.
Si je voulais vous énumérer toutes les suppositions qu'autorisent sur l'astronomie ancienne les livres à consulter, les SyriaVedanta, dans l'Inde, — l'histoire de Bérose, dont quelques fragments sont conservés, pour la Ghaldée, — plusieurs livres d'annales, en Chine, traduits par les missionnaires ou par Ed. Biot, — Diodore, Jamblique, Diogène Laerce, Gléomède, sans compter Plutarque et Gicéron , — et bien d'autres encore, qui parlent soit d'après des ouvrages disparus, soit le plus souvent, d'après d'anciennes traditions, — etÊailly qui, à force d'interprétations et de déductions, fait en 1780, du fond de son cabinet de travail, des quantités de découvertes sur l'astronomie de deux à trois mille ans avant J.-G., vous comprenez que je ne finirais pas; et, de plus, je craindrais de troubler considérablement vos idées. Je me contenterai de vous indiquer, le plus brièvement possible, quelles seraient les conclusions d'uqe pareille étude, me bornant aux
i24 QUATRIÈME LEÇON
points pour lesquels l'opinion peut se fixer sur des témoignages positifs.
Depuis des temps immémoriaux, Égyptiens, Ghaldéens, Phéniciens, Hébreux, Hindous, Chinois et Grecs même, d'avant le VH"^® siècle (Hésiode et Homère nous en donnent la preuve), avaient remarqué dans le ciel des étoiles particulières et des constellations qu'ils utilisaient pour s'orienter en mer. Tous ont connu le mouvement de la sphère céleste d'Orient en Occident. Tous enfin ont été frappés de ce fait que quelques planètes, et surtout le soleil et la lune, se déplacent d'un mouvement qui leur est propre sur la sphère céleste, — et ont déterminé sur celle-ci avec plus ou moins de précision l'écliptique, c'est-à-dire le chemin que décrit annuellement le soleil.
La nécessité de mesurer le temps et de réglementer les principaux événements de leur vie les a tous conduits à se faire un calendrier, fondé sur les mouvements du soleil et de la lune. Les notions de jour, de mois, ou lunaisons, et d'année, durée de la révolution solaire, remontent à une antiquité que nous ne pouvons pas soupçonner. Ou bien l'année se compose d'un certain nombre de lunaisons de 28, 29, 30 jours, de façon à faire un total de 354 à 360 jours, et alors on intercale des mois de temps en temps, pour ne pas trop s'écarter , au bout du compte, du mouvement révolutif du soleil : c'est le cas pour les Hébreux et pour les Ghaldéens, à qui du reste les Hébreux purent emprunter leur calendrier primitif. Ou bien , comme
l'orient et l*égypte i25
en témoignent les plus vieux monuments égyptiens, Tannée se compose de 36 décades^ de 10 jours chacune, ce qui fait 360 jours, auxquels on ajoute 5 jours complémentaires, les jours épagomènes : c'est Tannée vague des Égyptiens. Vous savez que la durée de la révolution solaire est d'environ 365 jours 1/4, de sorte que Tannée vague égyptienne est un peu trop courte. Si le soleil s'est levé une fois, le premier jour de Tan, en même temps qu'une étoile connue, Sirius, — (cette étoile joue un rôle dans les mythes religieux des Égyptiens) — au bout de 4 ans, le lever héliaque de Sirius ne se produit que le deuxième jour de Tannée; au bout de 8 ans , il ne se produit que le troisième, et ainsi de suite. Une grande fête signalait cette circonstance chez les Égyptiens : vous comprenez comment sa date parcourait successivement tous les jours de l'année, tous les mois et toutes les saisons, qui se trouvaient tour à tour bénies, d'après les rites égyptiens. Le lever héliaque devait retomber au premier jour de Tan, au bout d'un nombre d'années dont le calcul est d'une facilité enfantine ; il suffit de multiplier 365 par 4, ce qui donne 1460 ans. C'est là cette période sothiaque (Sothis est le nom égyptien de Sirius), dont on a tant parlé. Il n'est pas démontré que les Égyptiens d'avant le VII°*® siècle Taient connue, mais au fond la question n'a pas pour nous une bien grande importance.
Il est difficile de dire quand et où, pour la première fois, on a songé à considérer la ligne nord-sud, en
un lieu, autrement dit, la trace sur Thorizon du lien du plan méridien, de ce plan vertical qui partage en deux parties symétriques les arcs décrits chaque jour par les étoiles au-dessus de l'horizon. Les livres chinois nous donnent l'indication du procédé, sans doute bien ancien, qui permettait de tracer la méridienne ; il consiste à bissecter l'angle des directions que suit, le matin et le soir, quand le soleil se lève et quand il se couche, l'ombre d'un gnomon^ c'est-à-dire tout simplement d'une tige verticale. Gela est fort simple, et il ne faut pas trop s'extasier sur la science égyptienne, par exemple, sous prétexte que les pyramides sont orientées (*).
D'autre part, les papyrus ne laissent pas de doute sur la connaissance fort ancienne des solstices et des équinoxes, et rien ne fait croire que dans tout l'Orient les témoignages de la tradition puissent être suspects à cet égard. Le gnomon, je l'ai dit, est mentionné dans les livres chinois ; il l'est également dans les livres hindous, et nous ne risquons pas beaucoup d' affirmer* qu'il fut utilisé aussi en Egypte et en Ghaldée. En tous cas, il est presque impossible à des gens, vivant au soleil beaucoup plus que nous aujourd'hui.
(*) On a cru longtemps que ces antiques monuments avaient été destinés, par leurs constructeurs, à l'observation du ciel. Nous savons positivement aujourd'hui que ce sont des tombeaux royaux orientés, parce que l'orientation des tombeaux se rattache aux mythes religieux de l'Egypte,
l'orient et l'Egypte 127
de n'avoir pas remarqué, dans le courant de Tannée, les variations de Tombre fournie par un objet vertical quelconque, une tige, un arbre, une tour, une statue. Les jours des solstices , ceux où le soleil cesse de monter vers le nord pour redescendre, ou inversement, sont les jours où l'ombre, à midi, a la plus grande ou la plus petite longueur de l'année. Les époques des èquinoxes, c'est-à-dire des passages du soleil de l'hémisphère austral dans l'hémisphère boréal ou inversement, pouvaient se déduire de celles des solstices par une approximation grossière, et d'ailleurs fondée sur un principe inexact, en partageant en deux parties égales les périodes de six mois qui séparent deux solstices. — Ou bien encore l'observation directe d'un équinoxe pouvait, sans science aucune, se faire à peu près exactement, si les faces de quelque monument étaient orientées au nord et au sud, de telle sorte qu'on pût saisir l'instant de l'année où chacune des faces était nouvellement éclairée par le soleil levant ou couchant. Or^ c'est justement ce qui arrivait pour les pyramides d'Egypte.
Pour que vous ne pensiez pas. Messieurs, que je dissimule, pour les besoins de la cause, les difficultés des problèmes, laissez-moi vous conter, au sujet précisément de l'observation des èquinoxes à l'aide des pyramides, l'anecdote significative que voici. Biot, dans un mémoire lu à l'Académie des Sciences et à l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres, dit un jour : « La pyramide de Memphis, depuis qu'elle
» existe, a fait l'office d'un immense gnomon, qui, par » l'apparition et la disparition de la lumière solaire » sur les diverses faces, autrefois complètement polies, » a marqué les époques annnelles des èquiuoxes et > des solstices avec une certaine approximation.» Et il demandait ensuite « s'il est croyable que des déter- » minations aussi simples eussent échappé aux prêtres de Memphis. » Les membres de l'Académie des Sciences virent sans peine la simplicité de l'opération, mais dans l'autre académie, on se montra sceptique. Biot eut alors l'idée d'écrire à Mariette, qui venait justement d'arriver en Egypte. C'était un amateur zélé d'antiquités, mais, en tous cas, un homme que la nature de ses occupations avait tenu en dehors de toute étude astronomique. On était au commencement du mois de Mars 1853: Biot lui demandade vouloir bien observer à Memphisl'équinoxe de printemps, lui expliquant en deux mots comment il devait s'y prendre.
Nord
Ouest
Sud
Est
Vous le voyez sans peine : A B C D étant la base de la pyramide orientée comme l'indique la figure, un observateur placé sur la ligne G D voit , avant
l'orient et l'Egypte 129
Tèquînoxe, — c'est-à-dire tant que le soleil est encore dans l'hémisphère sud, — le soleil se coucher, par exemple , sur le prolongement de G D, de telle sorte que son disque se montre nettement à sa gauche, éclairant la face sud de la pyramide. Au bout de quelques jours, l'observateur, dans les mêmes conditions, ne voit plus qu'une partie du disque, et la face nord commence à s'éclairer: le soleil passe dans l'hémisphère nord. — Mariette s'exécuta de bonne grâce et fixa l'instant de l'équinoxe à 29 heures près. Des observateurs un peu plus expérimentés, mais sans plus de science, auraient facilement atteint une approximation plus grande. Mais ce n'est pas tout. Dans la lettre où il rendait compte de son observation, Mariette disait : « Les habitants de tous les villages » avoisinant les pyramides savent parfaitement que, » le jour de l'équinoxe, le soleil se couche à l'horizon » occidental dans une position telle que son disque
> s'aperçoit sur le prolongement d'une des faces
> boréale ou australe. Les habitants du village de » Koneisseh, en particulier, sont plus accoutumés
> que d'autres à déterminer les équinoxes, parce que
> à ces deux époques de l'année, un quart d'heure » avant le coucher du soleil, l'ombre de la grande » pyramide, qui s'étend à plus de 3 kilomètres, dirige » sa pointe sur une pierre de granit, située un peu au » nord de leur village, ce que leur cheik m'a signalé » comme un fait bien connu d'eux». Ainsi, dironsnous avec Biot, voilà de pauvres Bédouins du désert.
ne sachant ni lire ni écrire , qui font annuellement pour leur usage des observations d'équinoxes !
Si j'ai insisté sur cette question des observations de solstices et d'équinoxes, c'est qu'elle a donné lieu à de longues discussions. Delambre refuse d'y croire , sous prétexte que Ptoléraée n'en cite aucune qu'il emprunte aux Égyptiens ou aux Ghaldéens. Ce n'est pas là un argument suffisant. Ptolémée ne cite que six observations chaldéennes d'éclipsés, et nous savons d'une façon incontestable aujourd'hui que les Ghaldéens, Égyptiens et tous les peuples d'Orient en ont observé, de temps immémoriaux. La vérité sur toutes ces questions, c'est que, sans posséder une science proprement dite, sans instruments spéciaux, il est beaucoup plus facile qu'on ne pense de faire des observations astronomiques, pourvu bien entendu qu'on n'exige pas une précision idéale. Je dis sans instruments spéciaux, ce n'était pas tout-à-fait le cas des anciens. J'ai déjà cité le gnomon ; ajoutons la clepsydre, ou horloge à eau, qui mesurait le temps par l'écoulement de l'eau (*).
(*) Il est impossible de dire à quelle époque doit remonter l'usage de la clepsydre, pour mesurer le temps. L'appareil antique dutconsister simplement en un vase, d'où l'eau s'écoulait par un trou, et l'hypothèse que des quantités égales de liquide s'écoulent dans des temps égaux suffisait pour en faire des horloges. Le procédé était assez grossier. Faut-ii supposer avec Bailly qu'il pût se corriger déjà entre les
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J'arrive, Messieurs, à la question qui a toujours joué le rôle capital dans toutes les discussions sur l'astronomie ancienne^ à celle des ècKpses. Personne ne songe plus à nier que les Égyptiens, les Chinois,
mains des Chaldéens, grâce à la précaution de remplacer sans cesse l'eau écoulée, et de maintenir ainsi le niveau à peu près constant ?... Quoi qu'il en soit, la clepsydre fut d'un très grand usage chez les Grecs qui l'héritèrent des Orientaux, puis à Rome, où elle fut introduite, dit-on, par Scipion Nasica. Titruve nous donne la description d'un appareil déjà très perfectionné, dû à l'Alexandrin Ctésibius. En 807, le Calife Haroun Al Raschid envoya à Charlemagne une clepsydre où un mécanisme ingénieux faisait sonner les heures. L'horloge à eau reçut du reste au moyen âge, et jusqu'au XYII"*® siècle, mille formes et modifications diverses. Aujourd'hui encore les Hindous se servent parfois, pour mesurer le temps, d'un appareil curieux, 11 consiste en un fragment de boule creuse en cuivre, percé, au-dessous, d une ouverture très petite. On le place sur l'eau, il se remplit peu à peu, et jusqu'au moment où il s'enfonce, un temps déterminé s'écoule. [Voir Cantor, Voriesungen, tome I, page 83,]
Pour en revenir aux anciens, et particulièrement aux Chaldéens, le principal problème astronomique, auquel ait servi la clepsydre, semble avoir été la division du zodiaque. La méthode est attribuée aux Chaldéens par Sextus Empiricus, Macrobe l'attribue aux Egyptiens, — ( ce qui fait dire à Bailly qu'ils la tenaient donc les uns et les autres d'un peuple antérieur). — Elle consiste à diviser d'abord, à l'aide de la clepsydre, en un certain nombre do parties égales, Tintervalle de temps qui s'écoule entre deux levers successifs d'une même étoile, c'est-à-dire la durée de la rotation diurne ; puis
les Ghaldèens surtout ont observé des éclipses et cherché à les prédire.
Certes nous ne croirons pas sur parole les Babyloniens qui , d'après Gicéron et Diodore , prétendaient
à observer la portion d'écliptique qui se lève pendant une des divisions fournies par la clepsydre. En supposant qu'en des temps égaux se lèveront des arcs égaux d'écliptique, on obtient par ce procédé des fractions connues de ce grand cercle. 11 est évident que, l'écliptique étant incliné suri equateur, la méthode n'est qu^approximative. Quoi qu'il en soit, les Chaldéens purent ainsi repérer sur l'écliptique, divisé en 360 degrés, les principales étoiles qui en font partie.
Enfin, la clepsydre semble avoir été utilisée de bonne heure pour une première évaluation du diamètre apparent du soleil. A l'instant où le soleil commençait à paraître à l'horizon, on laissait couler l'eau dans un vase jusqu'à ce que le soleil fût levé tout entier. I/eau coulait ensuite dans un autre vase tout le reste des 24 heures. Le rapport des deux quantités d'eau donnait facilement le diamètre apparent.
La clepsydre n'a certainement pas été le seul instrument que les anciens peuples aient utilisé pour mesurer le temps. Le cadran solaire a lui aussi une antiquité qu'il est impossible d'apprécier. La Bible [Rois, IV] mentionne, comme un miracle de Dieu, en faveur d'Ezechias, le recul de l'ombre de dix degrés sur le cadran d'Achaz. Quelle pouvait être la forme de ce cadran, qu'étaient ces degrés, dont il est question? Nous ne pouvons le dire. Les premiers cadrans solaires durent se composer simplement d'un gnomon, c'est-à-dire d'une tige verticale dressée sur un plan horizontal.
Hérodote mentionne chez les Babyloniens l'usage du polos. C'était une demi- sphère concave installée horizontale-
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observer le ciel depuis 470,000 ans, — pas plus que Jarablique parlant de 72,000 ans d'observations des. Assyriens. Simplicius donne 2,000 ans d'observations aux Égyptiens, et un peu plus aux Ghaldéens, ce qui
ment. La pointe d'un style, ou un globule suspendu d'une manière quelconque, occupe le centre et projette son ombre le long d'un parallèle, à mesure que le soleil parcourt son chemin au-dessus de l'horizon. L'arc ainsi décrit par l'ombre était divisé en 12 parties égales. Il va sans dire que ces heures n'avaient pas la même durée aux diverses époques de l'année.
Le polos ainsi constitué ne pouvait être utilisé que le jour. Les Grecs ont connu depuis Eudoxe et, en tous cas, utilisé depuis Hipparque, un polos perfectionné donnant l'heure la nuit, et dont l'idée peut très bien remonter aux Chaldéens eux-mêmes [Cf. Paul Tannery , La Science hellène, p. 82, et son article Astronomie ancienne de la Grande Encyclopédie]. Imaginons une sphère mobile qui peut se déplacer à l'intérieur du polos, et sur laquelle sont indiquées les positions des principales étoiles du zodiaque. Supposons en outre l'écliptique divisé en 360». On saura pour chaque jour de l'année quel degré occupe le soleil sur ce grand cercle. Au moment de la nuit, où on voudra savoir l'heure, il suffira de disposer la sphère mobile de telle façon que certaine étoile du zodiaque soit à l'horizon, ou au méridien, comme le montrera à cet instant une observation directe : on verra où vient sur la sphère creuse le point de la sphère mobile qui ce jour-là tient la place du soleil, et on en déduira l'heure sans difficulté. — Chez les Grecs, les deux sphères seront remplacées par deux pièces planes représentant les projections stéréographiques des sphères, et l'appareil portera le nom d'astrolabe.
est déjà raisonnable, et les livres chinois nous citent . une éclipse qui se placerait 2159 ans avant notre ère. Quoi qu'il en soit de ces chiffres, le seul fait intéressant et certain est que depuis longtemps tous ces peuples ont observé régulièrement les phénomènes célestes, et surtout les éclipses. Avec quelle précision ces observations étaient-elles enregistrées? Nous pouvons nous en rendre compte. Ptolémée nous a conservé six observations chaldéennes d'éclipsés de lune. «Tel » jour, disait-on, à deux heures avant minuit, ou une » heure après le coucher du soleil, la lune a été » éclipsée, au nord ou au sud, de la moitié ou du » quart de son diamètre». Je n'ai pas besoin d'insister sur la facilité de pareilles observations: n'importe lequel d'entre nous pourrait par un beau ciel, et sans le secours d'aucun instrument, en faire de semblables. Mais on n'observait pas seulement, on prédisait les éclipses ! Oui, mais comment ? Nous sommes bien sûrs que notre explication du phénomène ne fut pas connue des Orientaux, car nous assisterons pendant deux siècles au moins, après qu'ils auront transmis leurs connaissances aux Grecs, aux tâtonnements des astronomes pour découvrir la cause physique des éclipses, et nous verrons les Grecs constituer peu à peu la théorie du phénomène, depuis Anaximène jusqu'à Eudoxe de Gnide et Aristarque de Samos. De plus , rien n'est plus simple que de comprendre comment on a pu se passer de la théorie scientifique du phénomène. Si les Égyptiens et Ghaldéens ont vraiment observé et noté
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les éclipses depuis si longtemps, comment n'auraientils pas remarqué qu'au bout de 18 ans environ les éclipses de soleil et de lune se reproduisent périodiquement dans le même ordre ? C'est là la fameuse période de 223 lunaisons, très probablement connue dans tout l'Orient et en Egypte. La constatation de cette périodicité pouvait se faire de plusieurs manières. Ou bien elle se dégageait tout naïvement d'un registre d'observations suffisamment copieux : à la seule vue du registre on pouvait être frappé du retour régulier, après des intervalles déterminés, des mêmes éclipses aux mêmes dates. Ou bien on se laissait guider par quelques remarques un peu moins naïves, mais bien éloignées encore de la théorie du phénomène. Les éclipses de lune ou de soleil ne se produisent jamais que lorsque la lune est très voisine de l'écliptique (nom qui précisément rappelle ce fait). La lune occupe alors à très peu près l'un des points où son orbite coupe l'écliptique, l'autre point diamétralement opposé étant occupé par le soleil, quand c'est celui-ci qui s'éclipse. Eh bien, il est impossible que les Ghaldéens n'aient pas constaté que ces deux points, ou nœuds de l'orbite lunaire, ne sont pas fixes ; que le diamètre qui les joint tourne d'un mouvement rétrograde uniforme, de façon à coïncider successivement avec tous les diamètres de l'écliptique et à faire un tour complet en 18 ans environ. Au bout de cette période, les positions respectives de la lune et du soleil par rapport à nous seront redevenues les mêmes, et les éclipses des 18 aîiuéeg précédentes
se reproduiront dans le même ordre, et aux mêmes intervalles.
Du reste, ne croyez pas que les prédictions se fissent avec une précision rigoureuse. Les dates des phénomènes annoncés n'étaient données qu'à peu près. Thaïes, qui rapportait probablement d'Egypte ce qu'il savait d'astronomie , n'avait fait après tout , d'après le témoignage d'Hérodote , que fixer Vannée de l'èclipse. La grosse question , — question parfois de vie ou de mort pour ceux qui en étaient chargés , puisque en Chine la tradition veut que les astronomes Hi et Ho aient été condamnés à mort pour n'avoir pas prédit l'éclipsé de 2159 , — la grosse question était qu'une éclipse ne se produisît pas sans être annoncée. Elle surprenait moins alors, et la terreur qu'elle inspirait se trouvait atténuée. On en prédisait donc beaucoup, et, dans le tas , un certain nombre se produisaient. Celles qui ne se produisaient pas passaient inaperçues, ou, en tous cas, l'erreur des astronomes causait une telle joie, qu'on ne songeait pas à s'en plaindre. Quant aux autres , pour peu que l'époque ne fût indiquée qu' approximativement, on avait bien des chances de ne pas paraître se tromper. Voici , à ce sujet , un texte cunéiforme, déchiffré par M. Smith, qui me semble assez instructif (*).
« Au roi mon Seigneur, son serviteur Abil-Istar. > Que la paix protège mon Seigneur ; que Nébo et
(*) Pftul T^nnery. Pour la Science hellène, p. 57.
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> Merodak lui soient favorables ; que les dieux lui » accordent longue vie , santé et joie ! En ce qui re- » garde Téclipse de lune , pour laquelle le roi mon » Seigneur a envoyé dans les villes d'Akkad , de » Borsippa et de Nipour , j'ai fait l'observation dans » la ville d^Akkad; l'éclipsé a eu lieu ; et je l'annonce » à mon Seigneur. Pour Téclipse de soleil , j'ai fait » aussi l'observation ; l'éclipsé n'a pas eu lieu et j'en » rends de même compte à mon Seigneur. L'éclipsé » de lune qui se vérifie regarde les Hittites et signifie » destruction pour la Phénicie et les Ghaldéens. Notre » Seigneur aura paix , et pour lui l'observation n'in- » dique aucune disgrâce. Que la gloire accompagne » mon Seigneur ! »
Certes on ne peut nier que ces premiers éléments d'astronomie ne soient déjà de la science : ils la préparent tout au moins, et Hipparque et plus tard Ptolémée sauront utiliser les observations des Ghaldéens. Mais enfin vous sentez bien quelle était la préoccupation des prêtres orientaux, interrogeant le ciel durant des siècles. Leur principal souci n'est pas de savoir par amour de la vérité, mais d'appliquer leurs découvertes aux événements de la vie terrestre. Pour eux, il y a un lien étroit entre le cours des astres et tout ce qui arrive icibas : ce n'est pas de Vastronomie qu'ils font, c'est de l'astrologie. FtU particulier les éclipses sont, aux yeux des Orientaux, des présages d'une telle importance que leur observation, loin d'être suggérée par l'amour de la science, est imposée parles lois, et les détail» en
sont parfois l'objet d'une réglementation spéciale. Voici, par exemple, d'après les Annales de la Chine, le cérémonial (qu'on suivait encore au siècle dernier) pour l'observation d'une éclipse : « Quelques jours » avant l'éclipsé, le Tribunal des Rites fait placer une » affiche en gros caractères dans un lieu public de » Pékin. Les mandarins de tous les ordres sont avertis » de se rendre, revêtus des habits et des marques de » leurs dignités , dans la cour du Tribunal des Mathé- » matiques pour y attendre le moment où le phénomène » aura lieu. Au moment où l'on s'aperçoit que le soleil » ou la lunejcommence à s'obscurcir, tous se jettent à » genoux et frappent la terre de leur front. Aussitôt » on entend s'élever de toute la ville un bruit épou- » vantable de tambours et de timbales, restes de l'an- » cienne persuasion où étaient les Chinois que par ce » tintamarre ils secouraient Tastre souffrant et l'empè- » chaient d'être dévoré par le dragon céleste. Le même » cérémonial se pratique dans tout l'Empire. »
Eh bien donc. Messieurs, le sentiment qui présida à ces longues observations ou à ces prédictions de phénomènes célestes, ne doit pas être confondu par nous avec cette soif de science que nous trouverons chez les Grecs. D'ailleurs, plus les partisans à outrance de la science orientale insisteront sur son ancienneté, plus nous aurons le droit d'être surpris qu'elle soit restée impuissante à expliquer des phénomènes tels que les phases de la lune et les éclipses , — à donner l'idée de* la forme sphérique de la terre ; — à constater
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ranomalie du mouvement solaire^ la prècession des équinoxes ; bref, nous comprendrons difficilement que des milliers d'années n'aient pas suffi à créer le plus petit chapitre de l'œuvre que la science grecque va accomplir en quelques siècles.
Les connaissances de l'Orient en chimie ne sont peut-être pas négligeables. Le nom même de cette science, suivant quelques égyptologues, prouverait que la vieille Egypte fut son berceau. Quoi qu'il en soit, nous pouvons affirmer que là, comme dans tout rOrient, on a de bonne heure possédé une série de procédés pratiques relatifs à l'industrie des métaux, des bronzes, des verres, des émaux. On a connu, en Egypte particulièrement, d'excellents procédés pour conserver les corps : il y a au Louvre des momies dont la peau n'a pas été altérée après des milliers d'années. Tout cela, c'est de la chimie, si on veut, — ^ comme l'emploi de quelques remèdes empiriques sera de la médecine.
Bien que je n'aie pas l'intention de vous parler de la médecine grecque, que créera Hippocrate de Gos, — encore un Ionien, — laissez-moi vous dire que nous possédons un véritable traité de médecine égyptienne. C'est un manuscrit qui fait partie de la collection de Berlin et date de la XJX"*® dynastie. L'original, dont il est une reproduction sans doute modifiée, remonterait à la deuxième dynastie, et daterait, par conséquent de trois ou quatre mille ans avant J,-C. A cause
de son ancienneté même, pense M. Maspero, ce traité était en grand honneur dans les écoles égyptiennes et 4c devait faire partie de cette fameuse bibliothèque » médicale de Memphis, qui, même au temps des » empereurs romains, fournissait des remèdes aux mé- » decins grecs (*). » M. Maspero résume ce manuscrit dans son livre sur l'histoire des peuples de l'Orient (^),
(*) Maspero. Histoire des Peuples de l'Orient^ p. 82. (') « Les médicaments indiqués, dit M. Maspero, sont de » quatre sortes : pommades, potions, cataplasmes et clys-
> tères. Ils sont composés chacun d'un assez grand nombre » de substances empruntées à tous les règnes de la nature.
> On y trouve citées plus de cinquante espèces de végétaux, » depuis des herbes et des broussailles jusqu'à des arbres, » comme le cèdre, dont la sciure et les copeaux passaient » pour avoir des propriétés lénitives, le sycomore et maints » autres, dont nous ne comprenons plus les noms antiques. » Viennent ensuite des substances minérales.... La chair » vive, le cœur, le foie, le fiel, le sang frais et desséché de » divers animaux, le poil et la corne de cerf, jouaient un
> grand rôle dans la confection de certains onguents. Mais » les maladies n'avaient pas toujours une origine naturelle : » elles étaient souvent produites par des esprits malfaisants » qui entraient dans le corps de l'homme et trahissaient leur » présence par des désordres plus ou moins graves. En trai- » tant les effets extérieurs, on parvenait tout au plus à soa- » lager le patient. Pour arriver à la guérison complète, il "» fallait supprimer la cause première de la maladie en » éloignant par des prières l'esprit possesseur. Aussi une » ordonnance de médecin se composait-elle de deux parties : • d'une formule magique et d'une formule médicale. L'invo- » cation magique passait pour anéantir la cause mystérieuse; » le traitement combattait les manifestations visibles du » mal. » (Maspero, p. 84-85.)
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Vous pourrez vous convaincre, en lisant ce résumé, qu'en médecine, comme dans tous les autres domaines scientifiques, on ne trouve en somme que préoccupa-^ tions pratiques, recettes, procédés, formules de routine.
Enfin, trouverons-nous trace, dans l'Orient, de quelque tentative d'explication scientifique de l'Univers ? Nous ne rencontrerons, vous le devinez, que des cosmogonies religieuses, dont la formule sera- immuablement fixée par des livres sacrés. C'est presque un contresens que d'y chercher des traces de science. On peut cependant, je crois, faire une remarque intéressante à propos même de ces cosmogonies. Les savants semblent d'accord' sur ce point qu'aucune d'elles, à l'exception de celle des Hébreux (et encore quelques restrictions ont été formulées à cet égard), n'implique l'idée de création : ce serait là une notion relativement récente. Je n'hésite donc pas, pour ma part, à voir dans la formation même de ces cosmogonies une tendance à satisfaire ce besoin inné chez l'homme de ramener indéfiniment les phénomènes les uns aux autres, ce qui est le principe même de l'explication scientifique. Mais il est clair que la tentative d'explication reste tout entière ici dans l'intention : le merveilleux se mêle bien vite au naturel, de sorte qu'on ne peut songer sérieusement à voir dans ces cosmologies œuvre de science.
En dehors de la philosophie religieuse, existe-t-il des écoles de penseurs in dépendants ? La question ne
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peut vraiment se poser que pour l'Inde. On y connaît en effet quelques systèmes philosophiques, tels que le Sankya, le Nyava, le Vedanta. Mais des recherches récentes ont définitivement établi que ce sont là des systèmes formés après Bouddha, c'est-à-dire après le VI*"® siècle, dont le buta été précisément de concilier les croyances nouvelles et les anciennes (*); enfin, ce sont des méditations philosophiques sur l'âme et sur Dieu, et non pas des synthèses explicatives de l'univers physique, comme le seront les philosophies grecques.
En résumé, Messieurs, s'il est inexact de dire que la science n'ait pas eu ses commencements chez les peuples orientaux, s'il faut reconnaître que, dans tous les domaines, les premières données rudimentaires ont été amassées au cours des siècles par les vieilles civilisations pour être transmises aux Grecs, nous devons déclarer en même temps que ces données n'ont pas dépassé le minimum que devaient fatalement faire naître, chez des peuples civilisés, les nécessités de l'existence ou les croyances astrologiques invétérées de tous les hommes primitifs. Nous ne trouvons qu'un ensemble de préoccupations et de procédés pratiques, n'indiquant pas que l'idée de la science pure se soit vraiment affirmée.
(*) Voir la préface de M. Barthélémy S*-Hilaire (Les Origines de la philosophie grecque) à la traduction du Traité de la Génération et de la Destruction, d'Aristote.
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Voilà du moins où nous conduit une consultation directe des connaissances que nous pouvons positivement attribuer à la science orientale.
Mais, me direz-vous, cette consultation est-elle bien décisive ? Tant d' œuvres ont pu disparaître^ sans laisser de traces, depuis ces temps reculés, et même avant que les Grecs aient pu les connaître ! Pour ne citer qu'un exemple, le plus important, d'ailleurs, de ce genre , nous savons bien , d'après le témoignage d'Hérodote, à quel point Gambjse maltraita l^Égypte, juste au moment où les premiers penseurs grecs commençaient à y arriver. Qui peut dire jusqu'où allèrent les ravages des Perses ? — Letronne, dans une étude complète sur l'Egypte après Gambyse , a établi que ces ravages ont été considérablement exagérés, je vous y renvoie, si cela vous intéresse ; et je réponds de mon côté à la question plus générale : les documents que nous possédons comptent-ils pour quelque chose, près de tous ceux qui ont pu disparaître, et les conclusions auxquelles ils nous conduisent présentent-elles un caractère suffisant de certitude ?
D'abord, Messieurs, les livres ont pu disparaître en partie, les inscriptions qui couvrent les monuments, et les innombrables papyrus, soigneusement conservés dans les tombeaux, nous ont fait véritablement pénétrer, depuis le commencement de ce siècle, dans les secrets les plus cachés de la civilisation égyptienne. Dans tous les ordres d'idées , nous avons trouvé de quoi nous éclairer, de quoi répondre à nos questions les
plus indiscrètes, de quoi nous permettre de reconstituer les mœurs, les croyances, les lois des Égyptiens. Eh bien, ces moyens d'information dont nous avons été tout-à-coup comblés n'ont pas modifié sur la science orientale l'opinion que, dès le siècle dernier, des esprits sincères et sans parti pris se faisaient déjà d'après les anciens. Vous avouerez qu'il est douteux que quelques livres de plus ou de moins puissent apporter des documents capables de changer cette opinion.
De plus, nous avons d'autres moyens de contrôler nos conclusions. L'histoire des peuples orientaux ne s'est pas arrêtée au VU""® siècle avant J.-G. Qu'ont produit tous ces peuples dans la suite des temps ? De quoi se sont-ils montrés capables ?
Voyez les Hindous : nous y connaissons quelques mathématiciens, Ahriabatta (VI"»® siècle après J.-C), Brahmagupta (VII™« siècle), Bhaskara (XII*"® siècle). Durant ce long moyen âge où la science occidentale semble vouloir s'éclipser, les travaux des Hindous ont pu donner l'illusion d'un regain d'ardeur du côté de l'Orient et d'une originalité propre ; la critique moderne a dû singulièrement en rabattre et reconnaître que ces travaux ne sont probablement qu'un reflet de la science grecque qui avait pénétré dans l'Inde avec les compagnons d'Alexandre. Et quel caractère, quel tempérament ont montré les Hindous à tous ceux qui ont voyagé parmi eux ? Celui d'hommes nonchalants par nature, rêveurs, métaphysiciens nuageux peut-être, mais dépourvus des qualités indispensables
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au savant : le besoin de précision et de clarté. « Si « nous voulions déterminer, dit M. Gustave Lebon, » qui les a longuement observés, en quoi l'Hindou » des classes supérieures difière des classes euro- » péennes correspondantes, nous verrions qu'il s'en » distingue surtout par le défaut de précision et » d'exactitude qu'il apporte en toutes choses, par son » absence d'esprit critique, par son manque d'initia- » tive, par la faiblesse de son jugement et de son » raisonnement, par l'exagération de son imagination » et par son étonnante incapacité à voir les choses » comme elles sont, défauts que ne compensent nulle- » ment son grand pouvoir d'assimilation, et une cer- » taine dose de logique : cette logique est d'ailleurs » limitée à l'aptitude à tirer d'un fait unique toute une » série de conséquences, et ne s'étend pas jusqu'à » l'aptitude, mère des jugements exacts, à saisir les » analogies et les difiérences qu'on peut tirer de la » comparaison de plusieurs faits. » Et ailleurs : « Les » formes flottantes de la pensée des Hindous les ont » empêchés de dépasser dans les sciences exactes la » plus vulgaire médiocrité. »
Pour les Chinois, je me bornerai à citer un fait que vous trouverez, je crois, significatif. Les missionnaires catholiques qui avaient pénétré en Chine ayant été adjoints au Tribunal des Mathématiques de Pékin, les Chinois protestèrent, et, vers 1620, demandèrent leur exclusion de cet antique tribunal. L'empereur fit assembler les astronomes européens et chinois et de-
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maada à ceux-ci d'abord de désigner quelque épreuve qui pût établir clairement la supériorité des Chinois sur les Européens. Les Chinois ne surent rien proposer. Consultés à leur tour, les Européens proposèrent de calculer Tombre que donnerait le lendemain, à midi, un certain gnomon, de hauteur connue. Aucun membre chinois du Tribunal des Mathématiques de Tempire ne put résoudre la question. Or, vous voyez de quoi il s'agit : la longueur de l'ombre méridienne est un côté de l'angle droit d'un triangle rectangle, dont l'autre est connu, et l'angle opposé à ce côté cherché est la distance zénithale méridienne du soleil ce jour-là. En somme, la question revient à demander la longueur d'un côté de l'angle droit d'un triangle rectangle, connaissant l'autre côté et l'angle opposé ; on n'oserait pas la poser aux examens du baccalauréat, comme étant trop facile.
Je n'ai pas besoin, d'ailleurs, d'insister sur le caractère chinois. Vous savez comme moi l'esprit chinois attaché à la lettre même de ses traditions, au point d'être opposé à tout progrès scientifique. Il réalise assez bien le type de l'immobilité absolue, de la cristallisation intellectuelle, si vous me permettez le mot.
Les Ghaldéens ont toujours passé en Grèce, et plus tard, à Rome, comme devins, sorciers, astrologues, capables de résoudre beaucoup de mystérieux problèmes, mais de les résoudre mystérieusement aussi. L'esprit chaldéen nous apparaît comme personnifiant le symbolisme mystique : de nos jours, c'est par le