PYTHAGORICIENS ET ELÈA.TES
manière, il n'y a pas loin. Mais, quoi qu'il en soit, cette vue dernière, qui, vous le savez, est fondamentale dîins la marche de la science, n'a été véritablement pressentie et affirmée pour la première fois que par les Elèates. Parménide le premier proclame la permanence de l'être. Cet être, avons-nous dit, est la substance étendue qui forme le monde, dont toute chose est faite, qui est pleine et continue. L'ensemble de cette substance reste immuable, inaltérable. •
Il y a là déjà^ sous une forme spéciale, quelque chose d'analogue à notre principe de la constance de la masse de la matière , — d'analogue également au principe de Descartes sur la constance de la quantité de mouvement. Descartes prétendra fonder ce principe sur l'immutabilité divine. En quoi cette immutabilité exigerait-elle la constance de la quantité de mouvement plutôt que d'autre chose ? Au fond , Descartes cédera, qu'il en ait ou non conscience , au même sentiment instinctif que Parménide,, au sentiment de la permanence d'un être qu'exige non pas l'immutabilité de Dieu , mais la formation même de la science.
Écoutez ces quelques mois de Parménide et songez, en les écoutant, à ce que dirait u^ savant moderne pour exprimer cette idée qu'il ne peut se créer ni se détruire de la matière. — « Il n'est qu'une voie pour le discours, » c'est que l'être soit ; par là sont des preuves nom-
» breuses qu'il est inengendré, impérissable, etc
» D'où et dans quel sens aurait-il grandi ? De ce qui » n'est pas ? Je ne te permets pas de le dire , ni de le
» penser , car c'est inexprimable et inintelligible que
» ce qui est ne soit pas La force de la raison ne
)> te laissera pas de ce qui est faire naître quelque autre » chose. Ni la genèse, ni la destruction ne lui sont » permises par la justice, etc. • . . Il est le jnême, res- » tant en même état et subsistant par lui-même ; tel il
» reste invariablement »
Mélissus de Samos , qui, à l'exemple de Zenon , viendra soutenir les doctrines de Parménide, insistera à son tour sur la même idée : « L'univers , dira-t-il , » ne peut ni perdre, ni gagner, ni subir un changement
» d'ordre interne , car, s'il devient autre, il faut
» que l'être ne soit pas uniforme , mais que l'être an- » térieur périsse et que ce qui n'est pas devienne. Si en » dix mille ansl'univers avait changé d'un cheveu, dans » le temps tetal il aurait péri »
Eh bien , Messieurs , pour résumer cette longue leçon , vous voyez quelle est la nature du courant d'idées qui vient d'Italie, à l'aurore même de la science. Les concepts fondamentaux se reconnaissent et s'éclairent. Le nombre introduit par Pythagore peut , par les efforts de Parménide et de Zenon, se dégager du sens concret et objectif que lui donnent les Pythagoriciens , pour prendre un caractère scientifique. — La distinction se fait entre les idées claires et intelligibles et les choses sensibles , et on pressent que les premières doivent être le vrai domaine d'une science qui aspire à la certitude. — Enfin , le postulat de la
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permanence de l'être est nettement posé comme le fondement de la connaissance de l'univers , par Parménide et Mélissus. — Ce sont là les traits essentiels que je voulais dégager aujourd'hui de l'œuvre des Pythagoriciens et des Eléates.
PHYSIQUE PYTHAGORICIENNE ET ELÉATE. — LES PHYSICIENS DU V"® SIÈCLE : EMPÉDOCLE, ANAXAGORE , DÉMOCRITE.
Après vous avoir montré les premières ébauches de la physique ionienne dans la tentative plus ou moins grossière des Milèsiens d'expliquer la formation des choses, j'ai essayé de vous faire comprendre la nature et l'importance d'un courant d'idées venu d'Italie, où nous avons trouvé des préoccupations d'un ordre plus abstrait. Sous le jour où ils nous sont apparus, on peut dire que Pythagoriciens et Eléates commencent, dans l'histoire des idées, cette liste de penseurs, savants et critiques de la science tout à la fois, qui portera un jour les noms de Platon et d'Aristote, plus tard ceux de Descartes et de Leibnitz, et de bien d'autres. Mais à les juger de ce seul point de vue, on risquerait d'introduire une lacune trop choquante dans l'histoire de la science. On chercherait en vain la continuation des recherches ioniennes dans la formule pythagoricienne relative au nombre, ou dans la distinction célèbre de la vérité et de l'opinion, due à Parménide, ou dans la dialectique de Zenon. Or,
Pythagore est ionien ; il vient de Samos, qui n'est pas loin de Milet. Il a connu sans doute Thaïes et Anaximandre. Xénophane, qui se fixe à Elèe et contribue pour sa part à la formation de ce centre intellectuel qu'illustreront Parmènide et Zenon, puis Mélissus, — Xénophane est de Golophon. Il vient aussi d'Ionie, de cette lonie dont il chante. la douloureuse histoire. Gomment se pourrait-il, à moins d'admettre que nos voyageurs aient vraiment trouvé en Orient ou en Egypte de quoi changer brusquement le courant de la pensée philosophique, — ce qui, nous l'avons vu, est assez invraisemblable , — comment se pourrait-il qu'une telle distance séparât la science ionienne de la science italique? Il est vrai que les manuels d'histoire de la philosophie ont parfois une façon de présenter les faits, qui peut donner une illusion. Thaïes, y voit-on, explique la génération de toutes choses par l'eau, Anaximène par l'air^ Heraclite par le feu, Pythagore par le nombre ; ils ajouteraient volontiers : les Eléates par l'unité. Sous cette énumération étrange, où le nombre, puis l'unité sont placés à la suite de l'eau, de l'air et du feu, on ne remarque pas toujours qu'on ne comprend pas, et on ne doute pas alors qu'il y ait continuité de Thaïes à Mélissus, en passant par Pythagore. Pour moi, je ne saurais voir clairement dans les arrangements de cette sorte que la preuve du besoin, généralement senti, d'un certain lien expliquant l'origine ionienne de la philosophie italique, et par là un argument de plus en faveur de l'existence de ce lien. Heste
à voir où il faut vraiment le chercher. — Eh bien, n'est-ce pas tout naturellement dans les réponses que Pythagoriciens et Eléates donnèrent aux problèmes ioniens de la formation des choses et de la constitution de l'univers physique?
Les fragments de Philolaiis qui nous ont été conservés débutent ainsi : « L'être qui appartient au monde (l'être, c'est çuci;, l'être naturel, à la fois ce qui est et ce qui se forme, ce dont il y a lieu, par conséquent de chercher le mode de formation ou de génération, l'être en un mot que considèrent essentiellement les Ioniens), est un composé harmonieux d'éléments infinis et d'éléments finis; il en est ainsi, et du monde lui-même dans son tout, et de toutes les choses qu'il renferme. » [Cf. Ghaignet, Pythagore, t. l.p Et cette idée semble vraiment fondamentale ; elle revient sous diverses formes dans les fragments de Philolaiis. Quels sont les mots que les traducteurs, à la suite d'ailleurs de tous les commentateurs, depuis Aristote^ traduisent par infini et fini? C'est aweipov, et Tuepaç. — "Àweipov ! Voilà une expression qui ne nous est pas inconnue. L'aiceipov, vous vous le rappelez, c'était, à Milet, l'élément indéterminé, continu, quelque chose comme l'air, puisque Anaximène a ainsi précisé, quelque chose comme un fluide gazeux sans forme arrêtée, sans contour défini; nous y comparerions volontiers la matière de la nébuleuse de nos théories cosmogoniques modernes. Pour passer de Samos à Crotone, en faisant peut-être quelques crochets en Egypte et en Asie, Pythagore
ne dément pas son origine ionienne ; il se sert lui aussi , pour former le monde , de raweipov , — mais en y ajoutant un second principe, le wepaç, qui est le fini, le délimité et en même temps le consistant. L'cnceipov, s'associant au irepaç, donne lieu à tel ou tel corps défini, déterminé. Le principe du nombre aidera ici à éclairer la conception pythagoricienne, la détermination et la consistance se feront sans doute à l'aide des nombres ou, ce qui revient au même, pour Pythagore, avec la figure géométrique, c'est-à-dire que, une fois réalisée, la ftisio*n de l'aweipov et du irépaç donnera un corps composé d'un nombre d'éléments, comme tous les corps de la géométrie. Mais peu importe ici : ce qui paraît certain, c'est que Pythagore forme tous les corps à l'aide de rawetpov se complétant par le wépaç; et ce n'est pas seulement de chaque chose isolée qu'il en est ainsi ; d'après Philolaiis, c'est aussi du monde dans sa totalité.
Nous avons à cet égard, pour nous éclairer, un texte précieux d'Aristote qui a écrit dans la physique, à propos des Pythagoriciens : « Ils admettent l'exis- » tence du vide et disent qu'il pénétre dans le ciel, » en tant que celui-ci respire le souffle infini {ir^viiLa » aweipov), et que c'est ce vide qui définit les choses. » M. Tannery fait remarquer qu'il y a évidemment ici confusion, et qu' Aristote commet un véritable anachronisme en parlant du vide, dans le sens où il l'entendait lui-même, après que les conceptions des atomistes avaient pour la première fois permis de dégager l'idée
du vide absolu, de l'espace pur. Pour les Pythagoriciens il ne saurait être question que d'un vide relatif au sens vulgaire du mot. Quand on dit couramment qu'un récipient est vide, on entend qu'il ne s'y trouve rien de perceptible, aucun corps visible ou palpable. Anaxagore dégonflant dans l'eau des outres pleines d'air mettra en évidence, non pas, comme l'ajustement observé Aristote, l'impossibilité du vide absolu, mais l'existence, l'action, les effets de ce que communément on appelle le vide et qui n'est autre que l'air. C'est un vide de cette sorte^ quelque chose de fluide, d'aériforme, d'indéterminé dans ses dimensions et ses contours, que désigne le luveGpLa des Pythagoriciens, ce luveuiJLa qui entoure le monde et le pénétre. Le dualisme fondamental de l'aîceipov et du Trépaç se retrouve ici étendu des choses isolées au monde pris dans sa totalité. Cette interprétation de la pensée de Pythagore, outre sa clarté, a l'avantage d'expliquer une allusion de Platon et d' Aristote à l'opinion pythagoricienne qu'âuf ait combattue Xènophane, et suivant laquelle le monde respire. La respiratioh n'est ici sans doute que la pénétration incessante à travers le cosmos de la matière fluide au sein de laquelle il se meut (,).
Eh bien donc. Messieurs, si nous nous bornons au trait essentiel de la physique pythagoricienne, vous voyez en quoi elle dérive de la physique ionienne et
(*) Cf. Tannery. Se. hellène, p. 122 et suiv.
en quoi elle en diffère. — Le dualisme, l'existence de deux principes des choses et du monde , dans son ensemble, s'oppose évidemment au monisme des Milésiens. Mais il n'est pas cependant, au moins au début , aussi éloigné des Milésiens qu'on pourrait le croire. Nous retrouvons en Italie l'a-Tcetpov d'Anaximandre ; le second principe , le irépaç, qui s'y oppose, sans doute pour se fondre harmonieusement avec lui, est en somme un élément qui, le premier une fois posé, viendra tout naturellement le compléter. Pour former les choses, l'indéterminé se déterminera, le fluide aura besoin du consistant. Aristote dira plus tard que la matière reçoit la forme, dans un sens analogue, autant bien entendu qu'il est permis de rapprocher les concepts abstraits d' Aristote de la pensée concrète des physiciens du VP® siècle.
On pourrait objecter peut-être que cette- façon de présenter les choses renverse les rôles que semblaient jouer les deux principes dans la physique pythagoricienne. De l'aweipov et du icépaç, n'était-ce pas le dernier, en somme, qui était l'éléfnent capital ? Dans la conception de l'univers, par exemple, le vide, le TceOpx aireipov a une importance bien secondaire près du cosmos. Il semble que nous ayons, pour rapprocher Pythagore d'Anaximandre , exagéré l'importance de l'aTueipov. Je répondrai à cette objection toute naturelle que, cachée peut-être sous les formules de Philolaiis, cette importance de l'élément fluide n'a pas tardé en tous cas à se dégager fort clairement.
Ce n'est pas seulement, en effet, dans les fragments de Philolaiis qu'il faut chercher les traits essentiels de la physique d'Italie. Zeller a bien vu que Parménide enseigne une physique qui lui est étrangère, et M. Tannery a observé avec raison que ce ne peut être que la physique pythagoricienne. Tandis que, au nom de la vérité , l'Eléate proclame avec une conviction absolue l'unité et l'immortalité de l'Être, il continue à enseigner, au nom de Vopinion^ la physique dualiste de Pythagore, sans se préoccuper d'ailleurs de savoir comment il est possible de concilier le domaine des apparences avec celui de la vérité. «On a séparé et » opposé les corps, dit-il dans un fragment qui nous » reste de son poème, on a posé les limites qui les » bornent réciproquement, d'une part le feu éthérien, » la flamme bienfaisante, subtile, légère, partout » identique à eUe-même , mais différente de la » seconde forme ; d'autre part, celle-ci, opposée à la » première, nuit obscure, corps dense et lourd, etc. » — Vous reconnaissez en somme le dualisme pythagoricien, mais sous un jour un peu différent de celui que laissait voir Philolaiis. Le feu éthérien, la flamme bienfaisante et subtile, légère . . . voilà évidemment ce qui correspond à l'àweipov, et la nuit obscure, le corps dense et lourd, c'est le irepaç. Et vous voyez cette fois le rang primordial rendu à l'aîceipov. On dira avec M. Tannery que depuis Pythagore il y a eu transformation de l'idée première^ sous diverses influences, peut-être en particulier, sous l'influence
d'Heraclite ; mais, en tous cas, il me suffit de pouvoir dire que la conception physique de Pythagore se prêtait bien aisément à une interprétation qui rendait à l'aiwipov, — l'indéterminé d'Anaximandre , l'air d'Anaximène, le feu d'Heraclite — son rôle essentiel dans l'organisation et la formation des choses.
Un intéressant problème se pose ici. — L'univers d'Anaximandre et d'Anaximène était borné. Nous avons dit, avecTeichmiilleretM. Tannery, qu'Aristote, et après lui tous ceux qui se sont occupés des physiologues milésiens se sont trompés sur le sens de leur aweipov. Ils ont eu tort de le traduire par infini, au lieu d'y voir seulement l'indéterminé. Vous vous rappelez l'argument le plus décisif de M. Tannery : Anaximandre, dont les idées témoignent d'une imagination très nette, n'aurait pas déclaré infinie une sphère qui tourne sur elle-même. Pour Pythagore et Xénophane cette impossibilité n'existe plus. Pythagore fait tourner le Cosmos au sein d'une sorte d'atmosphère que rien n'empêche d'être illimitée. Et, quant à Xénophane, il commence la série des penseurs eléates qui vont nier la réalité du mouvement diurne, et affirmer l'immobilité du monde : l'antinomie de la rotation infinie se trouve par là écartée, aussi bien que par le dualisme de Pythagore. Est-ce là une raison suffisante pour accepter sans conteste le témoignage d'Aristote suivant lequel les Pythagoriciens d'une part et Xénophane de l'autre reculent à l'infini les bornes de l'univers ? Je ne le crois pas. Une fois convaincu
qu'Aristote a si mal interprété la pensée d'Anaximandre, en traduisant rairstpov du Milésien par Villimité, il nous semble difficile d'en appeler à son autorité, quand il explique de la même façon le même mot employé par des penseurs contemporains, et presque de même origine, car Samos et Golophon ne sont pas très éloignés de Milet. J'imagine qu'on y parlait la même langue. Ainsi, quoique nous n'ayons plus les mêmes motifs de rejeter de la pensée de Pythagore la conception de l'infini spatial, il serait inexact de dire que nous n'avons par cela même aucune raison de contester les témoignages d'Aristote sur ce point. C'en est une et très sérieuse que son erreur sur le même point, sur le sens d'un même terme, à propos des Milésiens. Mais si nous laissons Xénophane de côté, parce que Xénophane est bien plutôt un poète qu'un savant, que chez lui les idées peuvent manquer de précision et de rigueur^ et qu'on risquerait de s'égarer dans de vaines disputes pour leurôter ce qu'elles ont nécessairement de vague; si nous laissons de côté Xénophane pour ne nous occuper que de Pythagore, nous avons, en dehors du témoignage d'Aristote de fortes raisons de lui attribuer vraiment le concept de l'illimité spatial.
D'abord Pythagore est un vrai géomètre. Lui qui maniait des lignes droites évidemment illimitées dans rintuition , des parallèles ne se rencontrant pas , si loin qu'on les prolonge ; lui qui vivait en un temps où l'abstrait ne se distinguait qu'imparfaitement du
concret, où Aristote n'avait pas séparé encore TînAnî abstrait des géomètres, l'infini en puissance, de l'infini concret, l'infini en acte ; pouvait-il ne pas accorder au monde rtV/mtï^ de ses êtres géométriques?— En second lieu, il faut bien qu'à un moment donné se soit posée l'idée du monde illimité, et cela bien avant Aristote. Nous ne pouvons douter que Parménide ait soutenu énergiquement, au nom de la vérité , que le monde est borné. « Il ressemble — ce sont ses propres > expressions — à une sphère arrondie de tous côtés, » également distante de son centre en tous ses points. » — Égal de tous côtés , il est néanmoins dans des » limites, » et ailleurs : « il faut que ce qui est ne » soit pas illimité. » Vous voyez la distance où nous sommes certainement d'Anaximandre, chez qui nous avons indiqué la même idée, mais inconsciente. Anaximandre ne pouvait, avons-nous dit, se représenter le monde infini, mais il n'affirme rien à cet égard , il ne pose pas la question, c'est justement en cela que nous ne trouvons pas chez lui la notion de l'illimité spatial. Chez Parménide nous la trouvons, puisqu'il la nie clairement. — Mélissus, lui, l'affirme : — « L'être, dit-il, est infini ; s'il est infini, il est un, » car s'il y avait deux êtres , ils ne pourraient être » infinis ; ils se limiteraient réciproquement. » Ailleurs encore : « Si l'être n'était pas un, il serait limité par » rapport à l'autre. » — A la fin du V™® siècle, un pythagoricien, Archytas de Tarente, inventa l'argument célèbre, sans doute dirigé contre les premiers
Eléates : « Si je vais au bout du monde, et si j'étends mon bras dans la même direction, qui est-ce qui l'arrêtera ?» — Enfin, la position que f)rend Aristote montre bien, si d'autres preuves manquaient, que ces idées du limité et de l'illimité spatial ont été discutées avant lui ; c'est évidemment pour concilier les opinions contradictoires qu'il apporte sa solution célèbre : l'infini géométrique , l'infini abstrait est incontestable ; mais le monde concret est fini ( ^ ) et il n'y a pas de vide autour. — Il faut bien "admettre qu'à un moment donné s'est introduit dans les idées le concept de l'espace ilUmité, et si d'une part les premiers Ioniens ne nous semblent pas avoir même posé la question, si d'autre part, Parménide déjà par sa négation catégorique de l'illimité nous indique que le concept remonte au-delà de l'Eléate, nous reconnaîtrons comme très vraisemblable qu'il date de Pythagore, et que le vide, roTcetpov, dont le géomètre entoure son cosmos, a été pour lui sans limites («).
(*) Je dois remarquer que la contradiction entre les différents textes d' Aristote ne permet pas de préciser s'il entendait que la dimension du monde fût réellement finie, au sens actuel de ce mot, ou s'il la considérait comme transfinie, comme dit Georg. Cantor, c'est-à-dire comme étant déterminé, tout en dépassant tout nombre fini réalisable. [Note de M. P. Tannery].
(*) J'avais fait part à M. Tannery de mon hésitation à prendre Aristote pour garant de l'infini spatial chez Pythagore : c'est de sa réponse que je me suis inspiré dans tout ce développement.
J'ai déjà fait allusion à la physique de Parmènide. Je n'ai en somme rien d'important à ajouter pour ce qui concerne les Eléates. Si d'un côté, comme je l'ai montré dans ma dernière leçon, ils ont pu rendre à la pensée scientifique un service inappréciable par une certaine élaboration de concepts fondamentaux, d'un autre côté, ils ne pouvaient qu'être un obstacle à l'évolution de la physique grecque par leur éloignement des apparences, qui les portait à nier même le mouvement du monde. Il était temps, après eux, que de vrais physiciens, tout en profitant sans doute de leurs méditations critiques, reprissent plus franchement la tradition ionienne, c'est ce que vont faire Anaxagore, Empédocle et les Atomistes en rendant son rôle essentiel au mouvement.
Mais une transformation s'est faite dans les idées depuis les premiers essais d'Anaximandre. Je l'ai déjà dit, le concept de l'infini spatial s'est décidément introduit et ceux, comme Anaxagore, par exemple, qui croiront devoir l'affirmer, devront renoncer à la rotation toute simple d'Anaximandre. D'un autre côté, les Eléates ont soulevé une antinomie nouvelle^ celle du mouvement dans le plein, en établissant logiquementj au nom de la vérité, que le monde étant plein est nécessairement immobile. Ils ont résolu simplement la difficulté en niant le mouvement de l'univers, mais lorsque après eux, ce mouvement sera de nouveau posé en fait incontestable, comme un élément essentiel
à toute cosmologie, il faudra bien présenter une autre solution de Tantinomie. — C'est ainsi qu'Anaxagore et Empèdocle d'une part, et les Atomistes d'autre part, vont être amenés à .modifier la thèse des Milèsiens.
En deux mots, les premiers qui rejettent le vide, et dont l'un, Anaxagore, admet l'infinitude de l'univers, refusent le mouvement à la matière comme propriété inhérente et éternelle ; ils conçoivent la masse de l'univers répartie en matière qui se meut et en matière immobile , faisant mouvoir la première au sein de l'autre, sous les influences que j'indiquerai, tout comme Pythagore concevait le cosmos tournant au sein de l'airstpov. — Quant aux Atomistes, ils laissent à la matière le mouvement comme propriété inhérente, mais ils utilisent pour la première fois le concept du vide absolu, de l'espace pur, sans doute élaboré peu à peu par les discussions sur l'être et le non-être, sur le plein et sur le continu de l'être ; ils l'utilisent, disje, pour imaginer alors sans difficulté les tourbillonnements, dans l'espace vide, des éléments de matière.
Examinons de plus près et complétons les vues essentielles de ces penseurs.
Anaxagore , de Glazomène , sépare nettement le mouvement de la matière. Par elle-même la matière est au repos, elle se met en branle sous l'action de ce qii' Anaxagore nomme le Nous. Qu'entendait-il par là ? Les fragments qui nous restent de lui, permettent d'affirmer qu'il y voyait un principe intelligent, semblable à lui-même, sans mélange. Sa conception
avait quelque chose de celle qui nous est familière : Tesprit opposé à la matière. Gepeadant il serait hasardeux d'affirmer que c'est bien là exactement ia pensée d'Anaxagore. Très probablemeut au contraire, d'après la façon même dont il parle du voOç, c'était pour lui quelque chose de concret, d'étendu, nullement en dehors de l'espace, « Le Nous, dit-il, est infini. C'est » de toute chose ce qu'il y a de plus subtil et de plus » pur. Il n'est mélangé avec aucune chose ; parce que » ( Anaxagore ne va pas dire qu'il y a incompatibilité » tirée de leur nature spirituelle et matérielle), parce » que le mélange l'empêcherait d'actionner chaque » chose, comme il peut le faire étant isolé. »Ge Nous avait pour rôle essentiel de mettre la. matière en mouvement, cela est clair. Quant à la façon dont Anaxagore se le représentait par l'imagination, il est difficile de préciser. Peut-être si on l'eût poussé là-dessus, probablement même, il eût dit que c'est quelque chose comme un fluide impalpable, insaisissable , sans forme précise, quelque chose comme une flamme invisible. Parmi les conceptions grecques antérieures à Anaxagore, celle à laquelle on peut le mieux rattacher le voGç d'Anaxagore , -comme constitution physique, c'est TaTcetpov de Pjrthagore qui, chez Parménide, s'est déjà quelque peu idéalisé en devenant le feu, la flamme, la lumière. Nous allons d'ailleurs retrouver, à propos d'Empédocle, l'occasion de présenter les mêmes vues, lorsque nous parlerons de ses deux principes organisateurs du monde, l'amour et la haine.
Mais on peut ftiire ici une remarque générale dépassant les bornes de telle époque, ou de tel pays. Quand rhomme est frappé d'une certaine catégorie de phénomènes qui lui semblent présenter quelque supériorité sur les autres par leur nature : attraction^ commotion électrique, feu, flamme, chaleur, lumière, pensée, intelligence, volonté; quand, en môme temps, il veut, pour les expliquer, rester sur le domaine scientifique, — dans tous les temps, depuis les Ioniens jusqu'aux savants contemporains, — il a recours à un fluide. Ce n'est certes là qu'un mot sous lequel notre imagination peut se donner carrière ; mais ce mot et les idées plus ou moins vagues qu'il résume nous satisfont dans une certaine mesure. Sans remarquer que, pour échapper à nos sens, pour être impalpable, insaisissable, pour n'avoir en apparence aucune des propriétés de la matière ordinaire,* il n'entre pas moins dans nos explications scientifiques comme une matière d'une certaine espèce, sans remarquer donc que cette propriété, d'être moins saisissable que le reste des choses, ne suffit peut-être pas pour expliquer le rôle élevé que nous lui attribuons dans notre hiérarchie des phénomènes de l'univers, nous sommes satisfaits dans une certaine mesuré quand nous avons parlé de ce fluide. Les phénomènes d'électricité, ou de magnétisme, par exemple, nous semblent vraiment moins mystérieux quand nous avons nommé le fluide électrique, le fluide magnétique. Les faits psychiques les plus étonnants nous paraissent tout naturellement
rentrer dans Tordre habituel, dès que nous faisons appel au fluide nerveux. Oh ! avec ce fluide nerveux tout s'explique, et vous verrez bien des gens sérieux vous affirmer que non seulement la communication du cerveau avec toutes les parties du corps, mais même les communications d'une personne avec une autre, à distance, sans aucun intermédiaire sensible, — communications de pensée à pensée, dans les conditions les plus stupéfiantes, sont choses naturelles : le fluide nerveux n'a qu'à se permettre, tant qu'il y est, à travers l'espace, un voyage un peu plus long, et tout est dit. Le Nous d'Anaxagore est très probablement à ses yeux ce qu'est aux nôtres ce fameux fluide nerveux. Mais, en tous cas, comment l'action de ce Nous organise-t-elle le monde ? D'après les fragments d'Anaxagore qui nous restent, le Nous agit d'abord en un point de la masse 'qui constitue le monde et met ainsi une petite portion en mouvement. Peu à peu l'action se propage dans tous les sens, de telle façon que la masse en mouvement au milieu de celle qui n'a pasencore subi Faction du Nous augmente progressivement et indéfiniment. « Tous les êtres, dit Anaxagore » sont actionnés par le Nous. C'est lui qui a produit » dès le commencement la révolution générale et a » donné le branle. Tout d'abord cette révolution » n'a porté que sur peu de chose , puis elle s'est » étendue davantage et elle s'étendra toujours de plus » en plus. Le Nous a tout ordonné comme il devait » être, et aussi cette révolution qui entraîne les astres,
y> le soleil, la lune, Tair et Tèther, depuis qu'ils sont » distincts. C'est cette révolution qui a amené leur dis- » tinction. Quand le Nous a commencé à se mouvoir, » dans tout ce qui a été mu il y a eu distinction } » jusqu'où s'étendait le mouvement dû au Nous, » jusque-là s'est étendue la séparation. »
Remarquez que le commencement dont parle Anaxagore n'est pas le commencement du monde, la matière existait de toute éternité avant que commençât l'action du Nous. Remarquez encore, une fois l'action commencée, la propagation indéfinie du mouvement. L'univers d'Anaxagore est illimité, au sens précis où un géomètre l'entendrait : si loin que's'étende le mouvement, il restera toujours encore de la matière à ébranler et à séparer en corps distincts, à organiser en un mot.
Passons à Empédocle et voyons comment à son tour il résout le problème de l'organisation du monde par le mouvement. Le monde est soumis à l'action de deux principes : l'amour et la haine, la Philotès et le Néikos. Sous l'influence de l'un, la matière tend à l'homogénéité et au repos, sous celle de l'autre, elle tend au contraire à la dissociation, au bouleversement, aux mouvements désordonnés ; et si , comme le pense M. Tannery, il entre dans la physique d'Empédocle des agents mécaniques et dynamiques tels que l'attraction des semblables, qui, dans toute dissociation, fait unir l'eau avec l'eau, etc., et des principes analogues à ce que nous appelons aujourd'hui forces centrifuges
24tô SfiPTffîME LEÇON
et centripètes » du moins c'est principalement aux actions coml^nées de rameur et de la haine qu'est due la marche physique de Tunivers dans son ensemble. Tout d'abord le monde, le Sphéros, comme dit Empèéode (qui à Texemjde de Parménide conçoit l'univers sphèrique et fini), le sphères est homogène et au r^os; il est entièrement sous l'influence de la Philotès qui le conserve en cet état jusqu'à ce que commence l'action du Nèikos. Celui-ci se met tout-à-coup à dissocier les éléments, en s'insinuant progressivement partout; des mouvements désordonnés naissent, se propagent, remplissent bientôt l'univers ^ la Philotès entre alors en jeu, associant de nouveau les éléments disjoints, et de la lutte des deux principes résulte finalement un certain état d'équilibre, au moins apparent, c'est le monde actuel. La Philotès est au centre qui régularise et accélère la rotation générale du système en détruisant les mouvements locaux ; le Néikos au contraire est à la surface extérieure du sphéros où il agit comme par aspiration sur les éléments intérieurs. H est très probable, sans que cela résulte clairement des fragments ou des commentaires, qu'aux yeux d'Empédocle, l'état actuel du monde n'est que provisoire. Probablement, pense M. Tannery , Empédocle empruntaitàHéraditel'idéed'unembrasementgénéral, amené par l'accélération prolongée du mouvement rôtatoire, et qui serait suivi du triomphe définitif de la Philotès. On serait ainsi ramené au point de départ et nous retomberions, vous voyea, sous une forme nouvelle.
sur Fune desidées essentiellesd'Anaximandre. Mais il est impossible de rien affirmer sur ce point.
Que sont les deux principes d'Erapèdocle? C'est
VOUS le voyez, le même problème que pour le Nous d'Anaxagore. Cette fois pourtant nous pouvons plus clairement constater qu'il s'agit bien réellement de fluides matériels, à consistance concrète, quoique échappant aux sens. EmpèdoQle, en effet, après avoir énumèré les éléments qui composent le monde, les quatre éléments : eauy terre, air, feu, dont je parlerai dans un instant, et, à leur suite, l'amour et la haine, dit que tous les six sont égaux. On se demande depuis Aristote dans quel sens il faut entendre cette égalité, mais en tous cas on n'hésite qu'entre des déterminations d'étendue, de poids, de volume ; personne ne doute qu'il s'agit bien vraiment d'éléments concrets, capables par leur fluidité de se glisser dans tous les pores, tout comme l'airetpov des Pythagoriciens.
Enfin , les Atomistes accordent aux Eléates que le mouvement est impossible dans le plein ; mais tandis que ceux-ci sacrifiaient alors le mouvement du monde, comme une apparence sensible négligeable , à leur croyance au plein et au continu , Leucippe et Démocrite font l'inverse : partant de la certitude du mouvement de l'univers, ils concluent à l'impossibilité du plein, et par conséquent à l'existence du vide. Ce vide, c'est bien le non-être, comme disent les Eléates, mais à côté de l'être il y a du non-être ; c'est grâce à lui que l'être peut se mouvoir.
Gomment le monde s'organise-t-il par ce mouvement? Nous ne retrouvons naturellement pas chez Leucippe et Démocrite le besoin de séparer le mouvement de la matière mobile, de concevoir^ comme Anaxagore et Empédocle, une partie de la matière se mouvant au sein d'une autre partie au repos , et finalement de chercher une cause initiale ni permanente de mouvement , qui ne soit pas inhérente à toute matière. Pour Leucippe et Démocrite le mouvement des atomes est éternel, comme les atomes eux-mêmes. Les reproches que cette affirmation leur vaut de la part d' Aristote ont amené beaucoup de commentateurs à dire que Démocrite attribue au hasard le mouvement des atomes. Or , s'il est un reproche que ne mérite pas le physicien d'Abdère, c'est à coup sûr celui de se soustraire , si peu qu'on l'imagine , au déterminisne scientifique. L'idée que rien ne naît de rien , qui se dégageait confusément déjà des premières recherches ioniennes , et s'accentuait nettemant ensuite chez les Eléates, aboutissant avec eux à la permanence de l'être, — cette idée, que tout phénomène résulte de phénomènes antécédents, s'affirme chez les Atomistes avec la dernière rigueur. Point de hasard , point d'événement accidentel. L'accident n'est que dans l'apparence : tout ce qui arrive, tout ce qui est, peut s'expliquer par des causes naturelles et s'y ramène nécessairement. Edouard Zeller veut qu'ils aient expliqué en particulier le mouvement de la matière par la pesanteur ; cela ne* nous semble pas démontré, et en
tout cas ils ne dérogeaient pas à leurs principes généraux en déclarant le mouvement inhérent à la matière , naturel par conséquent, au lieu de le rattacher à quelque propriété première dont ils n'eussentpas donné d'autre explication (*).
Ce qui paraît certain , c'est que les éléments de matière, les atomes, aux yeux de Démocrite, s'entrechoquent sans cesse et rebondissent, d'où résultent des mouvements tourbillonnaires, qui vont former dans l'univers des mondes innombrables. Voici comment Zeller reconstitue la cosmogonie de Démocrite :
« Lorsque le tout se fut mis à tourbillonner par » l'effet des mouvements contraires, les corps poussés » vers le haut se rangèrent en cercles aux limites » extrêmes du tout, et formèrent ainsi autour de lui » une sorte d'enveloppe. Cette enveloppe s'amincit » peu à peu parce que le mouvement entraîne toujours » davantage certaines parties vers le milieu , tandis » que d'un autre côté la masse du monde en formation
(^) Chez les Épicuriens, en effet, le mouvement de la pesanteur est primitivement inhérent à la matière ; pour Démocrite, il semble plus probable qu'il admettait la formation de tourbillons sans l'expliquer, ce qui a pu motiver le reproche d'Aristote,etque, dans le tourbillon une fois formé, il pensait que les atomes les plus volumineux doivent naturellement tendre vers le centre, les plus petits vers la périphérie; — extension naturelle, bien qu'illégitime, des effets bien connus de la force centrifuge, [Note de M. P. Tannery.]
» augmentait continuellement par Tadjonction de nou- » veaux atomes. Les substances qui s'étaient préci- » pitées à r intérieur formèrent la terre, celles qui » étaient montées vers le haut formèrent le ciel, le » feu et l'air. Une partie de ces dernières se réunit » en masses plus denses qui d'abord furent humides
> et molles ; mais comme l'air qui les entraînait avec » lui était poussé par les masses ascendantes et par
> suite tourbillonnait avec impétuosité, elles se dessé- » chèrent peu à peu ; la rapidité du mouvement les » mit en feu, et ainsi se formèrent les astres. De )► même l'action des vents et l'influence des astres » dégagèrent de la terre les parties les plus petites, » qui se réunirent dans les profondeurs et formèrent
> l'eau.
» La terre s'est ainsi condensée en une masse » solide, condensation qui continue encore. En raison » de sa masse et de sa densité toujours plus grande, » la terre s'est établie au centre du monde, tandis » qu'au commencement, lorsqu'elle était petite et » légère, elle se mouvait dans tous les sens. (*) »
Ai-je besoin de vous faire remarquer que le principe de cette théorie, la formation des mouvements toiurbilloniiiaires, est celui que reprendra plus tard Bescartes et n'est pas étrangère à une conception beaucoup plus récente encore, celle de M. Faye ?
(*) E. Zelier^ trad. Boutroux^ tome II, p. 314.
Voilà, en tous cas, en quelques mots assez brefs, comment fut résolu par les physiciens du V"*® siècle le problème du mouvement et de l'organisation du monde par le mouvement. Il me reste à vous dire quelle réponse ils apportèrent à cet autre problème capital soulevé par les Ioniens, de la constitution même de -cette matière qui se trouve soumise au mouvement.
Je commence par la solution la plus célèbre, celle d'Empédocle : toutes choses d'après lui sont formées par la combinaison de quatre éléments irréductibles entre eux^ Teau, la terre, Tair, le feu. Ce qui fait la différence des corps, c'est uniquement la différence des proportions où sont les quatre éléments qui les forment. Vous reconnaissez là une théorie tellement courante, que souvent c'est la conception unique qui soit donnée des physiciens de l'antiquité. Vous avez pu déjà vous rendre compte qu'elle n'est pas la première en date. Sans doute il est aisé de la rattacher aux idées des premiers Ioniens. Thaïes donnait l'eau, Anaximène l'air, Heraclite le feu, Phérécyde, dont je n'ai pas parlé parce que son rôle nous semble assez obscur, avait donné la terre, comme principe des choses ; mais il y avait loin, en tous cas, de la thèse qui fait tout dériver d'une seule substance, à celle qui compose toute matière à l'aide d'un nombre déterminé d'éléments en proportions variées. Sous ce point de vue, on pourrait dire, il est vrai, que Pythagore avait déjà substitué au monisme primitif des Ioniens un
dualisme plus savant. Mais pourtant raireipov et le irepoç de Pythagore ne sont pas absolument comparables, abstraction faite de leur nombre, aux éléments d'Empèdocle. Si on voulait rapprocher TAgrigentin de Pythagore, il faudrait d'abord, comme je Tai déjà dit, comparer les deux principes de l'un, l'amour et la haine, à rdnreipov fluide de l'autre, et ensuite substituer au Trepaç les quatre éléments : eau, terre, air, feu ; de telle sorte que ce rapprochement montre en même temps quelle distance les sépare.
Si la conception d'Empédocle nous est si connue, si elle efface souvent toutes les autres dans nos mémoires, c'est qu'un immense succès lui était réservé. Platon la reprendra dans le Timée, Aristote la défendra énergiquement et trouvera même le moyen de la justifier par des raisons a priori. Inutile d'ajouter que la sanction d' Aristote lui vaudra de régner en maîtresse souveraine durant tout le moyen âge, malgré les contestations de quelques alchimistes. Bref, elle ne disparaîtra définitivement que par la naissance de la chimie, à la fin du XVIII"** siècle. Et encore la chimie viendra, en lui donnant le dernier coup, apporter peut-être la justification la plus sérieuse qu'elle ait jamais eue, car elle se fondera en somme sur une idée analogue, sauf qu'au lieu de quatre éléments primordiaux, elle en admettra un plus grand nombre.
Tandis qu'Empédocle publiait le premier la conception des quatre éléments, Leucippe, puis surtout Démocrite, à Abdère, élaboraient, sur la constitution des choses,
des idées tout-à-fait nouvelles, et qui devaient aussi jouer dans. la science un rôle capital. J'ai déjà dit que, partant du mouvement comme fait indéniable, ils affirmaient l'existence du vide, de l'espace pur, en opposition aux Eléates. La matière qu'ils placent au sein de cet espace vide se compose d'assemblages d'atomes. C'est la première fois qu'apparaît cette notion d'atome ; il importe de préciser ce qu'elle était pour Leucippe et Démocrite. En un mot, ils contruisent leur atome avec toutes les qualités dont Parménide atfuble l'Être ; c'est dire qu'il est un, éternel, insécable, imperméable, plein, continu, étendu ; ils ajoutent purement et simplement le mouvement. La matière dont ils sont tous formés est une, homogène et les atomes ne se distinguent que par leur forme. Démocrite semble avoir admis en outre des différences en grandeur, et peut-être en poids. Sur ce dernier point l'accord des commentateurs est loin d'être parfait , — même quand les uns et les autres se reportent au même passage d'Aristote. — Aussi, malgré l'affirmation catégorique de Zeller, suivant laquelle les atomes de Démocrite ont le même poids spécifique, c'est-àdire le même poids pour la même grandeur, et par conséquent ont des poids variables, je crois prudent de suspendre à cet égard notre jugement. Gela d'ailleurs ne change rien pour nous au caractère essentiel des atomes de Démocrite, à savoir leur identité qualitative, et le fait qu'ils ne se distinguent que par des différences de quantité.
La conception de Leucippe et de Démocrite se posait en somme comme la conciliation des deux ordres d'idées que Parménide séparait au nom de la vérité et de l'opinion. D'une part en effet elle adoptait complètement sa notion de l'Être ; mais d'autre part elle donnait satisfaction aux sens, en multipliant indéfiniment les Êtres et leur donnant le mouvement. Elle répondait aussi jusqu'à un certain point aux idées pythagoriciennes, puisqu'elle faisait de chaque corps un nombre déterminé d'atomes. Mais en tous cas elle ne se confondait avec aucune conception formulée jusque-là. Elle se présentait avec une originalité incontestable.
L'atomisme de Leucippe et de Démocrite devait subir bien des modifications, mais il avait jeté, pour toujours peut^tre, un ordre d'idées spécial dans les spéculations de la philosophie et de la science.
Platon, dans le Timée, s'y rattachera dans certaines limites par ses atomes à forme géométrique. Aristote le combattra sous toutes ses formes. Mais il reparaîtra avec Épicure et sera chanté par Lucrèce, — Plus tard, quand Descartes reprendra, pour former la matière, l'être étendu et continu des Elèates remplissant l'espace, Gassendi et après lui les Newtoniens, du XVII^® siècle jusqu'à Voltaire , en antithèse au Cartésianisme, reviendront au vide et aux atomes. Enfin, vous le savez, la science du XIX™* siècle saura fonder ses théories les plus savantes sur ces éléments , ces masses irréductibles, dont la pr^nière idée remonte à Leucippe.
Mais ce serait une erreur de mesurer le succès des conceptions atomistes au nombre des savants ou des théories qui acceptent les atomes comme éléments fondamentaux.
Il y avait dans les idées de Leucippe et de Démocrite quelque chose qui dépassait en importance ce fait du vide et des atomes, au point qu'on peut voir en eux des précurseurs de la physique cartésienne, dont le premier souci est de les nier. La physique des Atomistes est en effet idéalement mécanique et géométrique. La forme, la figure dans Tespace, et le mouvement par choc, par impulsion, voilà les seules qualités essentielles des atomes. Gomme Descartes, plus tard, Démocrite ne construit-il pas le monde avec de la géométrie et du mouvement? De ce point de vue, rÉcole d'Abdère prend une importance capitale. Si elle doit être combattue par Aristote et sembler vaincue durant tout le moyen âge, qu'on ne croie pas que ce soit par la négation du vide et des atomes. Les idées devant lesquelles elle cédera, pour disparaître durant de longs siècles, sont celles qui créeront autant de substances que de qualités distinctes, et substitueront au mouvement mécanique des transformations dynamiques de qualités. Et la preuve, c'est que l'influence heureuse du mécanisme de Démocrite renaîtra avec Descartes qui affirmera le plein avec autant d'énergie qu' Aristote. C'est ainsi que la physique moderne, dont l'esprit dérive de celle de Descartes, peut même, abstraction faite de la considé-
ration des atomes, se rattacher sans crainte aux . physiciens d'Abdère.
J'ai gardé pour la dernière la théorie d'Anaxagore. Ce qui la distingue surtout des deux précédentes, c'est que nous n'y voyons plus une conception que la science se soit appropriée pendant certaines périodes, comme celle d'Empédocle, ou qui ait été périodiquement reprise et abandonnée , comme celle des Atomistes. Et c'est peut-être là une des raisons pour lesquelles elle n'avait pas été suffisamment comprise jusqu'à ces dernières années. Vous allez voir cependant qu'elle a son intérêt. La matière, pour Anaxagore, est un mélange d'éléments en nombre indéterminé, et dont tous les corps participent plus ou moins. Mais ces éléments ne sont pas , comme l'a cru Aristote, des corpuscules, ce qui en somme ferait ressembler la théorie d' Anaxagore à l'atomisme. Ce sont des choses dont la définition n'est pas présentée avec beaucoup de précision par Anaxagore , mais qu'on peut assez bien rapprocher de ce que nous appelons qualités, en leur ôtant évidemment le degré d'abstraction que ce terme implique pour nous. Telles sont le chaud, le froid, le sec, l'humide, le dense, le léger, etc. La matière est divisible à l'infini , elle n'est pas un nombre de monades au sein de l'aTCEipov, comme le supposaient les Pythagoriciens ; elle n'est pas un groupement d'atomes, comme vont le dire les Atomistes, elle est continue comme le voulaient les Eléates: il n'y a pas de minimum insécable. Mais
cette multitude indéfinie d'éléments dont elle . est un mélange ne fait-elle pas cependant des corps des composés multiples ? et Anaxagore ne fait-il pas par-là reparaîtrerla multiplicité pythagoricienne en opposition à l'un des Eléates? Nullement, la division illimitée de la matière ne parviendrait jamais à séparer ces éléments, ces qualités, pouvons-nous dire. Si petites que soient les portions d'un corps, elles présentent au même titre que lui le mélange de toutes les qualités , dans les proportions où le corps y participe. Voilà le côté vraiment original de la théorie d' Anaxagore. — « En tout il y a une part de tout, dit-il, sauf du Novi^. . . . » Les autres choses participent de tout. Il n'y a » pourtant aucune chose semblable à aucune autre, » chacune est pour l'apparence ce dont elle contient le » plus. Les choses qui sont dans le monde unique ne » sont pas isolées ; il n'y a pas eu un coup de hache » pour retrancher le chaud du froid ou le froid du » chaud. . . . Par rapport au petit, il n'y a pas de » minimum, mais il y a toujours un plus petit, car il » n'est pas possible que l'être soit anéanti par la » division. De même, par rapport au grand, il y a » toujours un plus grand , et il est égal au petit en » pluralité... . Gomme il y a, en pluralité, égalité » de sort entre le grand et le petit, il peut de la sorte » y avoir de tout en tout, et rien ne peut être isolé, » mais tout participe de tout. Puisqu'il n'y a pas de » minimum, il ne peut être isolé et exister à part soi ; » mais encore maintenant, comme au commencement,
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» toutes choses sont confondues. En tout il y a plura- » litè et dans le plus grand et dans le moindre, toujours » égalité de pluralité des choses distinctes. » (*)
Vous voyez comment cette théorie cherchait à concilier le dogme ionien de Tunité de matière, ainsi que l'unité des Eléates avec la pluralité des phénomènes sensibles , des qualités des choses.
Cette conception n'étonne pas d'ailleurs chez Anaxagore, dont nous avons déjà, à propos de la propagation indéfinie du mouvement , constaté l'esprit géométrique. L'illimité en petitesse lui semble aussi normal que l'illimité en grandeur ; d'autre part chaque chose est fonction variable des mêmes éléments. — Introduisez l'intensité de ces éléments ( chaud , sec , humide), mesurable en quantité; ajoutez la notion mathématique de la valeur en un point de matière de telle et telle qualité ; de la sommation des valeurs d'une même qualité pour les divers poids d'un corps, tirez la notion de la valeur de cette qualité pour l'ensemble . du corps : vous aurez une conception de la matière impliquée en somme dans les rudiments grossier^d'Anaxagore, et qui pourra recevoir l'application des mathématiques, au même titre peut-être que les théories modernes. « Il est clair, dit M. Tannery, dont je vous résume ici la manière de voir , qu'une pareille conception se prêtera à tous les calculs mathè-
0) Cf. Tannery, Se. hellène, p. 302 et 303.
matiques^ à toutes les combinaisons logiques nécessaires pour l'explication des phénomènes. » — Et de fait, observe M. Tannery, la théorie d'Anaxagore se trouve complétée et portée à ce degré de précision qui peut en faire véritablement une théorie scientifique, dans l'œuvre de Kant qui a pour titre : Metaphysichen Anfangsgrûnde der Naturwissenschaf t. Y ons pourrez, si cela vous intéresse, vous reporter à la traduction qu'en ont donnée récemment MM. Andler et Ghavannes. — J'ai voulu seulement vous faire comprendre l'importance de la conception d'Anaxagore , qui, jusqu'à M. Tannery, se réduisait d'après Aristote à cette idée, que toutes choses sont homéomères, c'est-à-dire formées de parties semblables, comme l'os et la chair, par exemple.
J'arrêterai là mon exposé delà physique grecque au VP® et au V™® siècles. — Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il est fort succinct et que je me suis borné aux idées que j'ai jugées essentielles. Il me semble que cela peut suffire pour vous montrer l'importance des problèmes agités par les premiers physiciens grecs , et en même temps des solutions qu'ils apportent. Dans ce chaos d'opinions si contradictoires , qu'on était habitué à nous montrer depuis Aristote , nous avons trouvé des notions essentielles à la marche delà science, des théories qui pour longtemps pourront servir de fondement aux explications scientifiques , et peut-être vous ai-je fait sentir, c'est ce que je voulais surtout.
à quel poiat il est juste de voir dans ces penseurs en apparence si étranges les véritables fondateurs de notre science (*).
J'aurais pu faire entrer comme eux, dans l'ensemble de leurs recherches cosmologiques, leurs travaux en astronomie. J'ai mieux aimé, pour être plus clair, réserver ce sujet. Du reste, l'astronomie grecque ne commencera véritablement qu'avec Hipparque, et j'aurai bientôt fait de résumer ce que nous savons de l'œuvre astronomique des premiers Grecs.
LES COMMENCEMENTS DE l' ASTRONOMIE GRECQUE.
Les observations font défaut chez les Grecs; nous
(*) Pour ne pas interrompre la suite des idées, j'ai négligé souvent de donner des indications biographiques sur les savants dont j'ai parlé. Mais en vérité nous avons surla plupart des renseignements très vagues, et, en dehors des indications générales que j'ai données dans ma deuxième leçon, nous sommes réduits pour chacun d'eux à quelques détails que l'on trouvera partout. Un point seulement me semble devoir être signalé,, c'est qu' Anaxagore , de Clazomène, vint à Athènes vers le milieu du V"® siècle et s'y fixa. C'est là im fait essentiel pour nous. — Deptiisque l'Ionie expire, que ses savants sont disséminés et éparpillés aux confins du monde grec, de part et d'autre du continent, il est aisé de pressentir pour bientôt la concentration de toutes les ressources de l'esprit hellène sur le continent lui-même. Anaxagore est le premier qu'attire à Athènes la gloire de la cité de Cecrops. — En même temps, son nom évoque, dans l'histoire de la
COMMENCEMENTS d' ASTRONOMIE 261
ne devons pas nous attendre à trouver chez eux rien qui ressemble à ces registres d'observations astrono miques qui, chez les Chaldèens, par exemple, remon taient à une si haute antiquité. Mais l'esprit scientiflqm des Hellènes n'attendit pas que la conquête d'Alexandr* mît ces trésors en leur possession pour se donnci carrière, et, dès les premiers penseurs ioniens, les problèmes astronomiques de la forme de la terre, des distances des astres, de la raison des éclipses et des phases de la lune, et enfin d'une explication de tou; les mouvements observés dans le ciel, ces |>roblènies furent posés et reçurent des solutions plus ou moins
science, le souvenir de la première persécution faite au doit de la religion, Anaxagore qui fut un savant intègre, sincère et dont les idées scientifiques ne sont pas plus révolutionnaires que celles des Ioniens ou des Eléates, dut payer de 1e prison, à Athènes, laudace de penser en dehors des traditions religieuses. Cet exemple ne montre-t-il pas à quel poînl il était juste de voir dans l'état d'esprit ionien une circonstance favorable à l'éclosion de la méditation scientifique indépendante? Même sur îe sol grec, l'esprit théocratiqut eût peut-être été suffisant pour l'étouffer dans son germe, A la fin du V"" siècle, le germe s'est développé : à Milet, ê Ephèse, k Elée, en Grande Grèce, la pensée scientifique e pris une telle puissance que rien désormais ne saurait et arrêter l'expansion. Des exemples tels que celui d'Anaxagon seront nombreux dans la suite des siècles, mais l'élan est donné pour toujours et aucun obstacle ne saura empéeliei la raison hnmaine d'affirmer un jour définitivement ses droits 1
Thaïes, chez qui il est difficile de distinguer ce qui lui appartient en propre et ce qu'il eriiprunte aux Égyptiens, se représente encore la terje comme un disque plat, et, à sa suite, Anaximandre, Anaximène, et jusqu'à Anaxagore, tous les Ioniens adoptent cette naïve conception. Seulement, tandis que pour Thaïes, le disque repose sur l'eau, origine du monde, de sorte que les astres ne continuent pas leur course au-dessous de l'horizon, mais sans doute contournent latéralement le disque, Anaximandre, suivant le témoignage d'Eudème, isole la terre et la place au centre du monde. Ce monde pour lui est une sphère. La tradition qui lui attribue l'honneur d'avoir le premier tenté l'esquisse d'une mappemonde laisse également supposer qu'il dut s'occuper de la construction d'une sphère matérielle sur laquelle étaient indiquées les principales constellations (* ).
Thaïes n'avait pas soulevé la question de l'inégale distance à la terre des corps célestes. Anaximandre place la voie lactée, la lune et le soleil dans trois anneaux entourant le monde, disposés à des distances inégales et comprenant, entre eux et la terre, les étoiles fixes. — Anaximène fit un pas de plus : il distingua d'abord des étoiles fixes outre le soleil et la lune, les cinq planètes, et les plaça dans un tourbillon flottant dans l'ordre suivant à partir de la terre : lune, soleil, pla-
(*) Cf. P. Tannery, p. 84.