‹ Leçons sur les phénomènes physiques de la vieChapitre 12 sur 43 · NEUVIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

NEUVIÈME LEÇON

Messieurs ,

Je vous disais dans notre dernière réunion que le phénomène de l’imbibition s’exerce aussi du dedans au dehors. C’est d’après cette loi générale que les corps des animaux, les végétaux et même les tissus inertes laissent échapper dans certaines conditions physiques les liquides dont ils sont pénétrés. Qu’arrive-t-il quand vous placez une éponge humide au milieu d’un air sec dont la température est assez élevée? Bientôt elle se dessèche par suite de l’évaporation de l’eau emprisonnée dans ses mailles. Eh bien ! ce phénomène de l’éponge dont les pores livrent passage à un liquide, est aussi l’histoire de tous nos tissus; car une des conséquences de la vie, c’est le mouvement continuel des fluides à travers les différents parenchymes. Ces deux grandes fonctions auxquelles on a donné le nom d'absorption et d’exhalation ne sont autre chose pour nous que l’imbibition s’effectuant tantôt du dehors au dedans, tantôt du dedans au dehors. Sans elle il n’y a pas d’existence végétale ou animale possible. Toutefois le phénomène de l’exhalation n’est pas aussi apparent dans les êtres qui, comme les mammifères, ont la peau revêtue d’un appareil qui

s'oppose à ce passage des fluides. Car de même que l’épiderme empêche limbibition , de même aussi il est un obstacle puissant à l’exhibition. Voyez ce qui arrive à ces malheureux, dont toute la superficie du corps a été brûlée par la déflagration de la poudre à canon. Bien que les organes intérieurs soient intacts, qu’il n’y ait point de blessures graves , ils doivent inévitablement succomber. La principale cause de celte terminaison fatale est sans doute que la peau est partout dépouillée de son épiderme, lien est de même pour certains animaux qui sont normalement dans les conditions d’un homme à qui on a enlevé la couche épidermique. Tels sont les batraciens dont la peau est remarquable par une disposition particulière; en effet, au lieu d’épiderme, elle n’est protégée que par une mucosité analogue à celle qui recouvre les membranes muqueuses. Aussi ces animaux ne peuvent-ils vivre dans un air sec et chaud; car les liquides qu’ils contiennent s’évaporent, et leur corps se dessèche à la manière d’une éponge. Cette circonstance vous explique pourquoi ils recherchent si constamment l’humidité. C’est ainsi qu’après une pluie abondante les crapauds, trouvant dans l élat hygrométrique de l’atmosphère des conditions favorables de vitalité, quittent leurs retraites humides pour'vaquer aux besoins de la génération. Ces nécessités-là sont communes à tous les êtres; car il n’en est aucun qui puisse vivre hors de certaines conditions physiques déterminées. Puisque, malgré l’épiderme qui le revêt, notre corps est le siège d'une évaporation

continuelle , pourquoi ne se dessèche-t-il pas? Pa rce que les liquides que nous buvons remplacent ceux que nous perdons sans cesse par la transpiration cutanée et pulmonaire; la soif nous sert de guide pour entretenir l’équilibre.

Il y a dans l’histoire des maladies, des faits qui viennent vous démontrer que l’exhalation s’exerce dans la profondeur de certains organes. Vous savez que, surtout dans l'été, les yeux des cadavres au bout de vingt quatre ou trente-six heures, s’affaissent, deviennent ternes et ridés à leur surface. Que s’est-il passé là ? Tout ce qu’il y avait d’aqueux dans les milieux de l’œil a traversé les porosités des membranes, et, arrivé au contact de l’air atmosphérique, s’est transformé en vapeur. Et ne croyez pas que ce soit là un phénomène uniquement cadavérique. Toutes les personnes qui ont observé le terrible choléra asiatique, ont été frappées de la physionomie effrayante des malades. Des individus qui remplissaient encore une partie des actes les plus importants de la vie animale et intellectuelle, offraient des yeux ternes, vides et contractés comme ceux d'un cadavre déjà avancé. Il est impossible d’exprimer ce qu'un semblable aspect a de hideux et d horrible.

Pourquoi dans l’état de santé l’œil ne s'affaisset-il pas? Parce que la nature emploie des procédés mécaniques pour remédier à l’évaporation de ses humeurs. Le système circulatoire, cette merveilleuse machine hydraulique qui fonctionne incessamment au sein de tous nos tissus, a pour objet d'aller verser du liquide là où il en manque. Si

vous empêchez le courant sanguin destiné à alimenter l'exhalation d'arriver à un organe, celui-ci ne tai'de pas à s’affaisser et à se dessécher. Or , dans le choléra , le symptôme le plus général et le plus constant est l’absence complète de toute circulation. Le pouls ne bat plus; les artères sont vides, le doigt appliqué sur la carotide ne perçoit pas le plus léger frémissement. L'œil s'affaisse donc chez le cholérique parce que cet organe ne reçoit plus de sang pour remplacer les humeurs qui, soumises toujours aux lois physiques, s'imbibent et s’évaporent? Je n’ai trouvé aucune trace de courant sanguin dans l’artère brachiale que j'avais ouverte , et tout me porte à croire que la carotide se trouvait dans les mêmes conditions. Et d’ailleurs l'expérience démontre qu’il y a une sécrétion très active dans l’intérieur du globe oculaire. C’est ainsi qu’en faisant l'opération de la cataracte, il arrive quelquefois aux chirurgiens de faire sortir, au lieu du cristallin , toutes les humeurs de l’œil, et celles-ci ne (ardent pas à se reproduire.

Encore un mot sur ces phénomènes d’évaporation. Si vous examinez un cadavre peu d’instants après le décès, vous trouvez les membranes du rachis distendues et rénilentes , et si vous y plongez votre instrument , un jet de liquide s’échappe à l’instant, Laissez-vous s’écouler plusieurs jours, pourvu que les conditions d évaporation soient favorables, comme dans les grandes chaleurs, vous rencontrez ces membranes vides et affaissées. Eh bien! ce qui arrive aux humeurs de l’œil arrive

par le même mécanisme au liquide céphalo-rachidien. Partout il y a nécessité d’imbibition pour réparer les pertes que font les organes; partout il y a renouvellement des fluides de l'économie.

Il faut maintenant que vous soyez témoins de quelques preuves expérimentales de ces faits. Je pourrais injecter dans les veines d’un animal une certaine quantité d’eau , et au bout de quelques heures vous verriez la partie aqueuse du sang s’échapper sous forme de vapeurs par l’exhalation pulmonaire. Mais il nous faudrait trop de temps pour pouvoir faire cette expérience. Je préféré choisir des substances odorantes et volatiles, qui 11e sont pas aptes à séjourner long -temps dans l'économie ni à faire partie intégrante de nos organes. Tels sont surtout l’éther, le camphre et le phosphore. Quand vous ajoutez de l’éther à uu lavement, vous reconnaissez bientôt, dans l’air expiré du malade, l’odeur caractéristique de cette substance. Direz -vous avec quelques médecins que dans ce cas les particules odorantes montent de proche en proche depuis le rectum jusqu’à la bouche, en parcourant toutes les sinuosités du tube intestinal ? Ce serait une grave erreur. L’éther est transporté dans le torrent de la circulation, et comme il 11e peut y faire un long séjour , il s’échappe par la voie de la respiration qui est toujours ouverte au passage des liquides. Faisons celle expérience devant vous ; car un fait qui frappe nos yeux reste mieux dans la mémoire que toutes les paroles possibles.

J'injecle dans le rectum d'un chien une petite

quantité d'éther. Quelques secondes a peine se sont écoulées, et déjà ceux de vous qui ni’ entourent, reconnaissent l’odeur de cette substance dans 1 air expiré. L’animal est chancelant et parait disposé à dormir, ce qu’il faut attribuer aux propriétés enivrantes de l’éther, que les courants sanguins ont emporté vers le cerveau. Dans de semblables circonstances , vous observeriez chez l’homme la même ivresse. Analysons rapidement ce qui se passe dans cette expérience. Comme phénomènes physiques, vous avez une imbibition à la surface de la muqueuse du rectum, et une exhibition à travers les vaisseaux capillaires du poumon. Quant aux effets physiologiques de l’éther, sur le système nerveux, je n’ai pas la prétention de les expliquer , et ce serait rendre un éminent serviceà la science que de soulever le voile qui les couvre.

J’ai fait dissoudre deux grains de phosphore dans quatre onces d’huile ; quand j expose a 1 air . cette liqueur , vous voyez qu’il s’en élève des vapeurs blanches. Si maintenant j introduis cette substance dans le système circulatoire d’un animal vivant , il n’y aura pas de combustion produite tant que l’huile pliosphorée sera en contact avec le sang : mais aussitôt qu’arrivée à la surface du poumon, elle se trouvera en rapport avec l’air atmosphérique, vous verrez s’échapper par les narines un nuage épais et blanchâtre. Quand on fait l’expérience dans l’obscurité , l’animal lance en expirant des flots de lumière. Le chien que nous venons d’enivrer par ! introduction dans son économie d’une certaine quantité d’éther est dans

des conditions très favorables pour celle nouvelle expérience ; car sa sensibilité est fort émoussée.

La veine jugulaire de l'animal étant mise à nu, j'injecte dans sa cavité un gros à-peu-près de cette huile phosphorée. Vous devez voir sortir par la gueule du chien des vapeurs blanches. Je n aperçois rieivencore. Cette expérience m’a pourtant réussi constamment, et j’ignore pourquoi ses effets se font si long-temps attendre'. Peut-être la quantité de phosphore est-elle trop peu considérable ; il se passe ici quelque chose que je ne comprends pas; nous répéterons dans la prochaine séance celte même expérience, et j’espère que nous serons plus heureux. Quoiqu’il en soit, l'animal périra nécessairement, car bien que l’huile soit un corps très innocent, elle ne saurait à cause de sa viscosité se réduire en parcelles assez déliées pour traverser les vaisseaux capillaires du poumon. Ceux-ci s’obstruent et la circulation s'arrête.

Je voulais vous dire quelque chose de certains phénomènes qui sont liés à la disposition physique de l'épiderme. Nous avons vu que la présence de cette couche inorganique est un obstacle puissant à l'absorption cutanée. Pourquoi ces phlyctènes que produit l’application d’un vésicatoire ou de l eau bouillante conservent - elles pendant plusieurs jours la sérosité qui les remplit ? Parce que la face interne de l’épiderme qui forme cette vésicule est presque imperméable. C’est ainsi que si vous remplissez d’eau un morceau de peau disposé en forme de sac , l’épiderme étant en dehors, vous voyez peu à pou ce liquide séparer l’épiderme du eho-

l ion, s'accumuler dans l'intervalle, e( produire ainsi mécaniquement, une véritable phlyclène, qui persistera plusieurs jours sans se vider. Si au contraire vous retournez le sac de manière que 1 eau se trouve en contact avec la face externe de l'épiderme , alors l'évaporation est très rapide. i\insi les deux faces de l'épiderme sont loin de jouir d’une égale perméabilité. Ce phénomène est fort curieux et se rattache sans doute à une disposition anatomique encore inconnue, qu'il serait important de soumettre a une étude spéciale.

Ainsi je regarde le phénomène de 1 exhalation comme essentiellement physique , et je le place sur la même ligne que 1 imbibition. Les tissus vivants se dessécheraient à la manière d’une éponge si la circulation ne venait sans cesse verser dans leurs parenchymes de nouveaux fluides destinés à remplacer ceux qui s’échappent par l'évaporation. Je regrette de ne pouvoir m’étendre d’avantage sur un sujet aussi riche en applications physiologiques et thérapeutiques ; mais il me reste à traiter d’autres questions plus neuves dans la science, et qui nécessiteront de ma part des développements plus approfondis.

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