DIXIÈME LEÇON
Messieurs ,
Avant de reprendre l'étude de l’endosmose, je dois revenir sur une expérience que nous avons faite dans la séance dernière, et qui, à ma grande surprise, nous a complètement manqué. Vous vous rappelez que, voulant prouver la réalité de certains phénomènes de l'exhalation pulmonaire, j’avais injecté dans le rectum d’un chien une solution d’éther, et que bientôt cette substance s’était retrouvée dans l’air expiré. Ayant ensuite introduit de l’huile phosphorée dans la veine jugulaire du meme animal , nous n’avions point vu sortir par ses narines ces vapeurs blanches phosphoreuses que je vous avais annoncées. Ce défaut de réussite dans cette circonstance nous a involontairement conduits à la découverte d'un fait fort remarquable sous le rapport de ce qui se passe de physique dans l’économie vivante. Vous savez en effet que la vapeur d éther dissout la vapeur de phosphore. Eh bien! ces deux substances, portées par le torrent circulatoire dans le tissu pulmonaire, ont réagi l’une sur l'autre comme dans un appareil de chimie, et c’est cette réaction mutuelle qui nous explique cette absence de vapeurs dans l'air expiré. Ce phénomène s’accorde avec un autre fait qui
m’a été communiqué hier par M. Dumas; le voici. L’hydrogène phosphore, qui détonne quand on le met en contact avec l’air atmosphérique , perd cette propriété quand on le mélange avec de la vapeur d’éther. Je vais répéter sur un autre animal l'expérience de l’exhalation du phosphore par les narines , et cette fois, je puis vous prédire en toute sécurité qu elle réussira.
J injeeleen effet dans la veine jugulaire de ce chien une petite quantité de la même huile phosphorée dont nous nous sommes servis, et vous voyez des nuages de fumée s’échapper par la transpiration pulmonaire. Comment en serait-il autrement?
Nous n’avons plus ici de îéaction chimique, produite par la vapeur éthérée.
Nous pouvons reproduire artificiellement avec un appareil cette dissolution par l’éther du phosphore dans le parenchyme pulmonaire. Voici deux petites soucoupes : dans l’une je fais évaporer de l’éther, dans l’autre de l’huile phosphorée. A peine jeîesai recouvertesd une même cloche que les deux substances réagissent l’une sur 1 autre; et les nuages d acide phosphoreux , dissouls par la vapeur d’ether, disparaissent.
C est là 1 expérience telle que je la conçois dans le poumon ; elle vient mettre dans un nouveau jour ce que je vous disais de la nécessité d étudier les phénomènes physiques de la vie. 11 serait curieux de mettre en présence de semblables résul-rtats, ces personnes qui ne voient rien de chimique dans les êtres vivants ! quelles lois vitales pourraient-elles invoquer pour interpréter un fait de
cette nature? Sans doute avec de l’imagination on peut faire des rêves, des suppositions ingénieuses; mais il n’appartient qu’à la science expérimentale de donuer des explications exactes et rigoureuses.
Je reviens à l’endosmose. Nous avons vu ce qui se passe, quand deux liquides ne sont séparés l’un de l’autre que par une cloison membraneuse. Je regarde ces phénomènes d’endosmose et d’exdosmose comme ayant beaucoup d’analogie avec l’imbibilion et l’exhalation; toutefois leur mécanisme est loin d’être bien connu. Un mathématicien célèbre , M. Poisson , a bien voulu exercer son talent à donner une théorie physique de ces phénomènes; mais je doute qu’on puisse ainsi en dévoiler complètement la nature, et rattacher leur explication à des formules algébriques. 11 me parait impossible dans l’état actuel de la science, de se rendre compte de certaines modifications du phénomène, tels que celui-ci : un endosmo-mètre rempli d’qlcool est plongé dans de l’eau. Vous voyez d’abord la colonne de liquide monter dans le tube; mais si vous ajoutez un peu d'acide sulfurique , soit à l’eau, soit à l’alcool , aussitôt le phénomène s’arrête. Aussi, M. Dutrochet appelle-t-il cet acide l’ennemi de l’endosmose. Mais pourquoi cette substance a-t-elle la propriété de s’opposer au passage des liquides à travers les membranes? Quel est le mécanisme de cette singulière action ?
Nous vous avons dit pourquoi l’œil d’un cadavre s’affaise; vous savez que les humeurs, pénétrant à travers les porosités des membranes arrivent au contact de l’air et s’évaporent. Voici main-
tenant un œil humain que j ai placé dans de l’eau pure où il a séjourné plusieurs heures; au lieu detre flasque et mou, il a évidemment augmenté de volume et de consistance. Pourquoi cette ditlérence? C’est en vertu des lois de l’endosmose. Remarquez toutefois que dans ce cas il est probable qu’il y a eu double courant , et qu’une partie des humeurs de l’œil a passé dans le liquide ambiant en même temps que celui-ci pénétrait dans l’organe. Or , ces phénomènes que vous observez après la moTt s’effectuent pendant la vie par un mécanisme identique. Ainsi , dans certaines maladies du globe oculaire, les humeurs affluent et s'accumulent dans sa cavité; ses membranes sont violemment distendues au point que 1 œil peut se crever en faisant entendre une explosion semblable à la détonation d'un pistolet d un assez gros calibre. Un semblable phénomène ne peut dépendre de l’afflux du sang sous l’influence de la circulation. Le cœur en effet n’a point assez d’énergie pour pouvoir par sa seule force d impulsion vaincre la résistance de membranes aussi fortes que la sclérotique ou la cornée. Mais si vous faites attention que sur l’œil vivant il peut y avoir des phénomènes d’endosmose, et que plus les humeurs seront dans des conditions d’absorption , plus elles attireront de liquides ambiants, vous vous expliquerez facilement des résultats d une intensité aussi prodigieuse. Un coin de bois enfoncé dans la masse d’un rocher peut en s’imbibant la faire éclater. Ceci est donc une question importante sous le rapport des topiques qu'on
place sur l’œil; car au lieu de sc borner à loucher la conjonctive, ils peuvent, physiquement parlant, pénétrer dans l'organe. Les parties constituantes du globe oculaire nous offrent par leur disposition des conditions particulières d’endo mose et d’exdosmose. Ainsi l’humeur aqueuse est sépa rée du cristallin par la membrane capsulaire; cette même membrane est en contact par sa partie postérieure avec le cristallin et l’humeur vitrée. N’est-ce pas là un double appareil? l'humeur vitrée elle-même n'est-elle pas divisée en une multitude de cloisons par les replis de sa membrane qui se réfléchit en tout sens ?
Ce serait là un sujet fort curieux de recherches. M. Bourjot Saint-11 ilaire m’a dit s’être assuré que quand on* met en contact avec de l’eau le cristallin, on voit cette lentille se gonfler et se fendiller, cëqui rappelle ces espèces de cataractes étoilées. Ne serait-il pas possible d’arriver un jour à expliquer le mécanisme de la formation de ces cataractes par le phénomène de l’endosmose, et de faire pénétrer par voie d’imbibition des substances capables de rendre au cristallin sa transparence?
L’endosmose s’exerce dans l’état de repos comme dans l’état de mouvemens. Si tous faites passer un liquide à travers un vaisseau ou une membrane disposée en tuyau, qui sera elle-même plongée dans un liquide de nature différente , il se fera une double imbibition de dehors en dedans, et de dedans en dehors. Il y a longtemps qu’en faisant des expériences , je me suis
aperçu de ce phénomène auquel j'avais d’abord attaché peu d attention. Mais ce mode d’imbibition est digne du plus haut intérêt ; car dans l’économie vivante , c’est surtout par des vaisseaux traversés par des courants sanguins que se passecet endosmose.
Voici une expérience que j’ai faite pour montrer ce phénomène de limbibition à double courant. Vous prenez un œuf et vous enlevez avec précaution une partie de la coquille de manière à mettre à nu sa première membrane. Ensuite vous placez cet œuf dans un vase contenant un peu d’alcool , après avoir percé son extrémité libre d’un trou qui vous permettra d observer ce qui va se passer. Vous voyez-là les résultats d’une double imbibition ; car par l’influence de l’endosmose l’alcool a traversé la membrane pour aller se combiner avec l’albumine qui est coagulé, et qui s’échappe par l’ouverture faite à l’œuf : d'une autre part cet albumine est sorti à travers la membrane pour se mêlera l’alcoool renfermé dans le vase y aussi vous voyez cet alcol trouble et offrant des flocons blanchâtres albumineux en suspension.
Nous reviendrons encore sur l’étude de ces phénomènes qui sont en général peu connus et qui néanmoins méritent à plus d’un titre de fixer 1 attention des physiologistes et des médecins.