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PERMÉABILITÉ AUX GAZ

Nous ne vous ferons point l’histoire de toutes * les modifications que les vapeurs ou les gaz introduits dans l’économie exercent sur le jeu de nos organes ; nous voulons surtout nous arrêter sur la manière dont ces lluides se comportent relativement à la porosité de nos membranes. Ces questions sont pour le physiologiste du plus haut intérêt. En effet, s’il est rare que le contact passager d’un liquide ou d’un solide sur nos tissus amène la cessation de la vie, combien de fois n'a-t-on pas vu la simple émanation de produits gazeux déterminer immédiatement la mort ?

Tout le monde sait que, pour conserver un gaz, il n’est pas indifférent de le renfermer dans un

flacon do verre ou dans un sac membraneux. Supposez que vous ayez rempli une vessie d’hydrogène très pur, et que vous l’ayez laissée plusieurs jours dans votre laboratoire. Si vous venez à analyser ensuite ce gaz, que trouverez-vous? Qu'il est altéré dans sa composition; car en approchant une bougie allumée, il détonne ; ce qui vous indique qu’il s’est mélangé avec de l’oxygène qu’il a emprunté à l'air atmosphérique. Laissez-vous s’écouler un temps plus long encore, l’hydrogène disparaît en grande partie, et est remplacé par de l’air simple. Or, il n’en sera pas de même pour un flacon, l’hydrogène conservera sa pureté tant qu’on ne le mettra pas en contact direct avec l'atmosphère. À quoi tient cette différence? Vous l’avez déjà soupçonné. Des parois en verre ne sont point poreuses comparativement à des parois membraneuses, et si les premières mettent un obstacle insurmontable au déplacement des gaz, les secondes au contraire permettent leur libre passage à travers leur propres tissus. Aussi les aéronautes ont-ils la précaution de garnir leur ballon d’un vernis qui s’oppose à la perméabilité des étoffes destinées à contenir l’hydrogène; sans cela la légèreté spécifique du gazdisparaîtraitpar suite de son mélange avec l’air ambiant.

Il faut que vous soyez bien pénétré de ce fait important, savoir : que toute membrane vivante est perméable aux gaz. Cesouvertures imperceptibles dont sont criblés les tissus organisés sont autant de voies par lesquelles les fluides aéri formes peuvent s’insinuer. Comment expliquer cette transformation du sang veineux en sang artériel , sinon

par le passage de l’air inspiré à travers la membrane qui tapisse les ramifications bronchiques? Nous pouvons d’ailleurs reproduire artificiellement ce phénomène. Voici un sac de baudruche que j’ai rempli de sang veineux ; vous voyez que par son contact avec l’oxygène de l'air au moyen des porosités de la membrane, ce liquide acquiertla couleur rouge; il tend même à devenir écarlate. Quand vous venez de faire une saignée, le même acte physique se reproduit, pourvu toutefois que le sang extrait de la veine ne soit pas recouvert par une couenne ; car celle-ci s’opposerait au contact de l’air atmosphérique.

Cette simple expérience nous montre en petit ce qui se passe en grand dans l’appareil pulmonaire. En effet, par la respiration , l'air pénètre à travers les tuyaux bronchiques jusqu’au réseau capillaire du poumon , et là il se trouve en contact avec le sang veineux par l’intermédiaire d’une membrane mince et poreuse. Quelle que soitd’ailleursla disposition intime du parenchyme pulmonaire , que ce soient des cellules , ou bien, comme on l’a prétendu dans ces derniers temps, un tissu caverneux, le phénomène reste le même. Remarquez par quel admirable artifice la nature a su multiplier à l’infini des surfaces limitées dans une enceinte aussi étroite que la cavité thoracique. Ces nombreux vaisseaux ramifiés en tons sens , et s’entrecroisant dans toutes les directions, vous expliquent comment le sang veineux, après avoir parcouru tous nos tissus, est sans cesse vivifié par son mélange avec 1 oxygène de l’air extérieur.

L’appareil pulmonaire est un appareil essentiellement physique dont la structure est en rapport avec l’importance de ses fonctions. Au lieu d’un tissu vasculaire et aérien , supposez une masse dense et compacte, comment le sang sera-t-il en rapport avec le fluide destiné à lui rendre ses qualités artérielles ? C’est ainsi que vous vous expliquez ces troubles qu’entraîne dans l’économie toute altération organique du parenchyme pulmonaire. C’est encore par le môme mécanisme que les animaux à poumons peu spongieux, tels que les reptiles , les crocodiles, les grenouilles, ont besoin de consommer dans un temps donné beaucoup moins d’air que les mammifères.

Ce n’est pas seulement à la surface pulmonaire que s’opère cette conversion du sang veineux en sang artériel; car la peau elle-même peut servir à la respiration. On a fait des expériences à cet égard, et elles confirment pleinement cette proposition. Ainsi on a mis une grenouille en contact par son enveloppe tégumenteuse avec l'air extérieur, après avoir eu soin préalablement de l’empêcher de respirer , et on a vu qu elle vivait plus long- temps que quand son corps restait plongé dans l’eau. Donc la peau de cet animal offre des phénomènes analogues à ceux qui se passent dans le poumon ; ce que l’on conçoit d’autant mieux qu’elle n’est pas recouverte d’un véritable épiderme. Aussi je ne puis trop insister sur ce fait impor tant, qui a en physiologie des conséquences si graves, savoir que toute membrane vivante est perméable aux gaz. Partout où vous mettrez en

contact avec l’air des vaisseaux sanguins, qu’ils appartiennent à l’intestin ou à toute autre surface de nos organes, partout vous aurez une véritable respiration.

Il y a, pour cette perméabilité aux gaz, un phénomène analogue à celui que j’ai désigné sous le nom d’imbibition à double courant. Le poumon , par exemple, nous offre ce double passage simultané du dehors an dedans et du dedans au dehors. Car en même temps quel’oxygènede l’air traverse la membrane pour aller vivifier le sang, en même temps aussi ce sang laisse échapper par exhalation une certaine quantité d’acide carbonique qui franchit en même temps la même membrane pour se mêler à l’air expiré. De même aussi, quand vous renfermez de l’hydrogène dans une vessie, ce gaz s’échappe en partie à travers les porosités delà membrane, et est remplacé par de l’air atmosphérique.

Quant à l’explication du phénomène de la perméabilité aux gaz, elle ne peut être la même que pour l’imbibition des liquides. On conçoit en effet que ceux-ci s’insinuent dans les porosités des membranes en vertu des lois de l’attraction et de la capillarité; mais les conditions physiques des gaz et des vapeurs sont loin d’être identiques. Aussi le mécanisme de leur introduction ne peut être identique. Les liquides sont com} osés de molécules qui adhèrent l'une à l'autre; les molécules des gaz au contraire tendent sans cesse à se séparer et à se répandre dans l'espace , animées de cette force de tension qui leur est propre. Vous

connaissez tous les belles expériences que M. Gay- Lussac a faites sur ce sujet. Aussi je crois que, dans l’état actuel de nos connaissances , c’est par la tension des gaz qu'on peut expliquer leur pénétration dans les pores des corps solides.

Quoi qu’il en soit, vous voyez qu’il n’est pas indifférent que les organes de la respiration se trouvent en contact avec telle ou telle sorte de gaz, 'puisque tous ne sont pas propres à entretenir la vie, et qu’un grand nombre ont la fatale propriété de la détruire. Aussi le praticien doit-il connaître et les circonstances dans lesquelles ces gaz délétères peuvent se développer, et les moyens de combattre les accidents qu’ils déterminent. N’est-ce pas là un beau sujet de recherches? Ne vaudraitil pas tnieux, dans l’intérêt delà science et de l’humanité, exiger des jeunes médecins des connaissances précises sur ces questions d’une utilité pratique, que de les examiner seulement sur des détails minutieux d’une fine anatomie, qu’ils auront bientôt oubliés.

Relativement à ces différents gaz, il y a encore quelques faits qu’il faut que vous connaissiez. C’est une chose fort remarquable que l’air qui peut entretenir la vie est justement et uniquement celui au milieu duquel la nature nous a placés. Du moment que sa composition est modifiée, soit pav la présence de principes étrangers, soit par 1 addition ou la soustraction d’un de ses éléments constituants, la mort arrivera inévitablement. Composez une atmosphère artificielle avec de l’oxygène, de 1 hydrogène, de l’azote, de l'oxidc

de carbone , et l’animal plongé dans chacun de ces gaz ne tarde pas à périr par asphyxie, c’est-àdire, par défaut de respiration. On peut, il est vrai, voir la vie se prolonger un peu plus long-temps dans un mélange d’oxygène et d’hydrogène, mais la mort sera encore la terminaison nécessaire.

Il est d’autres gaz qui ne sont pas seulement impropres à vivifier le sang nécessaire à l’entretien de la vie, mais qui jouissent de propriétés spéciales et éminemment délétères. Ainsi il suffit de la présence de quelques atomes d’hydrogène sulfuré dans l’air pour que l’animal soit tué instantanément. Or , remarquez que ces phénomènes ne s’effectuent que par suite de cette perméabilité des membranes. Si celles-ci jouissaient d’une sorte de choix instinctif qui leur permit de laisser passer certains gaz et de repousser les autres, sans doute ce serait là des conditions fort heureuses. Si seulement la surface pulmonaire n’était perméable que pour l’air atmosphérique, composé de ses éléments dans des proportions normales, nous serions à l’abri d’une foule de causes de maladies. Mais malheureusement il n’en est pas ainsi. Vous sentez combien il importe au médecin d’avoir une connaissance exacte de ces faits, puisque l’on a tenté le traitement de plusieurs affections de poitrine par l’inspiration de certains gaz et de certaines vapeurs. Or il faut bien se rappeler que ces substances ne s’arrêtent pas à la surface du poumon , mais qu’elles pénètrent dans le torrent de la circulation en passant à travers les parois des vaisseaux capillaires. Le

mélange des fluides médicamenteux avec l’air atmosphérique peut quelquefois être utile; ainsi on a employé dans certains cas avec avantage des inspirations de chlore, d'acide prussique et autres vapeurs : mais il faut une grande circonspection dans l’usage de semblables moyens , puisque l’oxygène lui-même, ce gaz éminemment vital, ne tarde pas, quand il est respiré pur, à déterminer la mort.

Ce n'est pas seulement sous un point de vue scientifique qu’il importe au médecin d'étudier la perméabilité de nos membranes pour les gaz ; car il trouve dans la pratique de nombreuses occasions de faire l’application de ce que ses recherches lui ont appris. Il y a une foule de circonstances où l’homme est exposé à respirer des gaz nuisibles. Ainsi un ouvrier, travaillant dans une mine, ou dans une fosse d’aisance, pourra être frappé d’une asphyxie subite par suite d’un dégagement d’acide carbonique , d’hydrogène su lfuré, ou de tout autre fluide délétère; un individu aura tenté de s’ôter la vie en s’enfermant dans sa chambre au milieu de vapeurs de charbon. Irez-vous dans ces circonstances impérieuses prescrire des sangsues et des tisanes , ou bien aurezvous recours à des procédés chimiques pour combattre des accidents développés par des agents chimiques eux-mêmes? Je ne puis trop insister sur la nécessité de se familiariser avec l’étude de ces importantes questions. Vous devez connaitre, vous médecins, les propriétés physiques des gaz, les circonstances dans lesquelles ils se

dégagent, les accidents qu’ils peuvent produire sur l’homme, et le traitement que chacun exige ; car ce traitement doit être modifié suivant la nature du fluide qui a pénétré dans l’organe pulmonaire.

Je me rappelle un fait qui m’a singulièrement frappé. Il y a quelques années que , pendant la nuit, une chambre où plusieurs personnes étaient couchées, se trouva tout d’un coup remplie de gaz hydrogène carboné , provenant d’un tuyau d’éclairage. Toutes ces personnes ne tardèrent pas à être prises d’une fièvre typhoïde des plus graves. Je n’hésite pas à l’attribuera l’influence exercée par ce gaz sur le sang avec lequel il s’était mélangé par l’acte de la respiration. Et d’ailleurs, dans les pays marécageux , ne voit-on pas les émanations du même gaz déterminer , chez ceux qui les respirent, les lièvres les plus meurtrières.

Ce que je dis ici des gaz, s’applique également aux vapeurs qui jouissent de propriétés physiques parfaitement analogues. Ainsi la même force de tension leur permet de pénétrer à travers les porosités de nos membranes. C’est ce que l’expérience la plus vulgaire nous met à même chaque jour de constater. Quiconque passe dans un appartement nouvellement peint , ne larde pas à voir son urine exhaler une odeur de violette , par suite de l’absorption de la vapeur de térébenthine répandue dans l'atmosphère. Quand on a séjourné quelque temps dans un amphithéâtre où des particules animales putréfiées sont mêlées à

l’air ambiant, les gaz intestinaux acquièrent une fétidité caractéristique qui se rapproche de celle des matières en putréfaction qui ont pénétré par les porosités de nos tissus. Qu’ai-je besoin de multiplier des exemples de ce genre? Ce que je voulais vous faire bien saisir, c’est que les vapeurs entrent dans l’économie et en ressortent avec une égale facilité. Aussi il n’est pas indifférent que l’air qui pénètre dans vos poumons tienne en suspension telle ou telle substance, car elle réagira sur vos organes, suivant le degré d’énergie qui lui appartient. Innocente, elle pourra exercer une influence utile; délétère, elle peut tuer avec la rapidité de la foudre. Qui de vous ne connaît l’action si terrible de l’acide prussique? Telle est la rapidité avec laquelle cette substance si éminemment vénéneuse se volatilise, qu’une portion delà liqueur se congèle en même temps que l’autre portion se réduit en vapeur.

Quand vous êtes appelé à exercer la médecine dans une localité quelconque, ayez toujours égard aux conditions atmosphériques, et surtout aux émanations dont l'air peut être chargé. Le voisinage de la mer, la proximité d’un marais , l’habitation dans une chambre bien aérée, l’entassement de plusieurs individus dans un même appartement, toutes ces modifications en un mot, dans la composition de l’air que l’on respire, exercent une influence immense sur la production de certaines maladies et. sur les indications thérapeutiques qu’elles réclament. Combien d’affections morbides réputées contagieuses, reconnais-

sent pour cause unique l’altération de l’atmosphère par des miasmes émanés de foyers putrides ?

Pressé par le temps, je regrette de ne pouvoir vous développer plus en détail ces considérations importantes sur la perméabilité aux gaz. Mais afin que ces faits restent mieux gravés dans votre mémoire, je terminerai cette séance par une expérience sur la rapidité avec laquelle une vapeur délétère agit sur l’économie en traversant nos membranes.

Voici un petit flacon rempli d'acide prussique anhydre. Après l’avoir débouché, je le passe assez rapidement sous les narines d’un petit cochon d'Inde, et vous voyez que, pour avoir respiré quelques atomes de la vapeur qui en émane, l’animal est tombé sans mouvement. N’y a-t-il pas moyen de le rappeler à la vie ? Nous allons essayer. Je prends maintenant de l’ammoniaque concentré, et j applique le nez du petit animal sur la vapeur qui s’en échappe : vous le voyez s’agiter, pousser des cris ; il semble sortir de son sommeil léthargique, et je ne doute pas qu'il ne survive à notre expérience. Supposez un homme empoisonné par le même acide, vous devriez aussitôt recourir à l'inspiration de vapeurs d’ammoniaque ou de chlore, seul moyen de l’arracher à une mort certaine. De môme, si l’agent vénéneux était de l'hydrogène sulfuré, la première indication à remplir serait de faire respirer du chlore gazeux. Or, remarquez que notre traitement dans ces diverses circonstances est toujours basé sur cette propriété des membra-

va

nés de se laisser traverser par les gaz et les peurs. En présence de semblables faits, qui oserait encore contester la nécessité des connaissances physiques, si l’on aspire à pratiquer, avec quelque supériorité , l'art médical ?

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