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SEIZIÈME LEÇON

Messieurs ,

Nous avons consacré la séance dernière à vous montrer l’influence exercée sur la circulation capillaire par les modifications que peut éprouver le sang dans sa viscosité. Ces résultats sont constants , et je ne pense pas qu’il puisse rester dans vos esprits le moindre doute sur le mécanisme de leur production. Si j’avais eu à ma disposition les instruments nécessaires , vous auriez pu suivre des yeux les différentes phases de l’expérience. C’est ainsi qu’en mettant à nu une artère mésentérique d'une grenouille, et en injectant dans sa cavité une liqueur visqueuse, on voit par l’inspection microscopique cette liqueur s’arrêter dans le vaisseau , un engorgement sanguin s’y former, et tous les phénomènes de l’obstruction se développer d’une manière consécutive.

Vous vous rappelez le chien dans les veines duquel nous avions injecté une solution concentrée de sublimé. L’animal , ainsi que je l’avais prévu, a succombé dans le courant de la journée. Nous

allons probablement retrouver les mêmes altérations cadavériques que nous avons déjà eu l’occasion de vous signaler précédemment.

Les poumons ne forment qu’un tissu dense et compacte; ils ont perdu une partie de leur élasticité, ils sont gorgés d’un sang noirâtre. Les cavités droites du cœur sont distendues par des caillots fibrineux; leur membrane interne est fortement colorée en noir. Quant aux cavités gauches, elles sont affaissées sur elles-mêmes et à peu près vides.

Quelles altérations devons-nous rencontrer dans le canal intestinal? "Vous savez que chez les individus qui ont succombé à l’empoisonnement par le sublimé corrosif, on trouve de larges plaques d’un rouge livide disséminées dans toute la longueur du tube digestif. Elles sont produites par l’extravasion du sang dans le tissu cellulaire sous-nuqueux par suite de l'obstruction des vaisseaux qui rampent dans l’épaisseur des parois de l'i/itestin. Cependant nous ne trouvons point ici c'allération bien appréciable ; la face interne du conduit digestif conserve à peu près sa couleur rosée ordinaire. A quoi cela peut-il tenir? A ce que laminai était en train de digérer quand nous avons fait notre expérience; or la présence de la mature chyleuse a garanti en partie l’intestin de l’îction de la substance vénéneuse. L’estomac seuhment est un peu plus rouge que dans l’état normal , et sa membrane interne est notablement ramollie par suite de 1 action chimique du suc gastrique. Cette dernière substance en effet dissout les parois de 1 estomac après la mort, de la même manière que

pendant la vie, elle dissout les substances alimentaires. C’est Hunter qui le premier a appelé l’attention des physiologistes sur ce ramollissement cadavérique qui peut aller jusqu à la perforation , et dernièrement INI. Carswell a public un mémoire fort intéressant sur ce meme sujet.

Je vais revenir aujourd’hui sur cette injection de matière cérébrale que nous avons faite dans notie dernière réunion. Telle est en effet la rapidité avec laquelle l’animal a succombé , que j’ai pensé qu’outre l’action physique déterminant l’oblitération des vaisseaux sanguins , il ne serait pas impassible que cette substance eût en outre des propriétés délétères. Ceci n estqu un soupçon que nous pouvons du reste facilement éclaircir. Voici quelle est la marche que je compte suivre pour arriver à un résultat positif.

Pour s’assurer qu’une substance est nuisible autrement que par sa viscosité, il fuit, avant de la faiie pénétrer dans l’économie , la réduire en partielles tellement déliées qu’elles puissent circuler lbrement dans les vaisseaux les plus ténus. Or il ex s te en nous des appareils chargés de celte espèce da tamisation. Vous pouvez introduire impunémeit dans votre estomac des liqueurs huileuses parce que , avant de passer dans le système chyleux, elles sont soumises à une élaboration particulière qui les divise et subdivise a 1 infini. Qu’est-ce qu’un ganglion lymphatique ? Ce n est que l’entréacement d’une multitude de petits vaisseaux, dont le diamètre est tellement étroit qu il

ne peut recevoir que des globules extrêmement petits. Mais il est un système veineux spécial qui nous offre les conditions les plus favorables pour notre expérience; je veux parler de la veine porte. En effet, le sang qui circule dans ce vaisseau ne peut arriver dans les cavités droites du cœur qu’à la condition qu’il aura préalablement traversé le parenchyme du foie , organe éminemment propre à tamiser les substances déversées dans sou tissu. Je crois inutile de vous rappeler la disposition du système veineux abdominal. Les boissons et autres matériaux nutritifs absorbés à la surface de l’intestin sont charriés par des vaisseaux qui ne tardent pas à se réunir en un tronc commun, le tronc delà veine porte; ce tronc lui-même se divise et se subdivise en pénétrant dans le foie, enfin de la réunion de ses ramifications capillaires dans le parenchyme de cette glande résultent les veines sushépatiques qui s’ouvrent directement dans la veine cave inférieure. Si donc on injecte dans une branche de la veine porte une substance délétère seulement par sa viscosité, il ne devra point en résulter d accidents notables; en effet , cette substance, avant d’arriver au poumon, aura été suffisamment divisée dans les vaisseaux capillaires du loie. Si au contraire elle est vénéneuse de sa propre nature, si son action est physiologique et non plus mécanique, vous devrez voir se manifester tous les symptômes de l’empoisonnement aussitôt qu elle aura passé dans le torrent de la ciiculation. Faisons maintenant l’expérience sur un chien.

Je mets à nu une anse intestinale , et j’introduits dans une des branches de la veine porte la canule d’une seringue d’Anel, remplie de la même émulsion cérébrale dont nous nous sommes servis dans la dernière séance. Je pousse maintenant l’injection. 11 faut avoir soin d appliquer une ligature au-dessus de l’ouverture faite au vaisseau , afin de prévenir la sortie de la liqueur , et son épanchement dans la cavité abdominale. Je réduis maintenant l’intestin.

Vous voyez déjà que la substance n est point délétère de sa nature; car l’animal ne paraît rien éprouver encore , bien qu elle soit déjà passée dans la circulation. Ainsi les scrupules que j'avais sur l’explication mécanique que je vous avais donnée du phénomène ne sont point fondés, llest donc bien plus probable que l’émulsion cérébrale injectée dans la veine jugulaire n’agit qu’en déterminant l’obstruction des vaisseaux capillaires du poumon. Voilà une première preuve.

Maintenant je voudrais poursuivre cette expérience , et voir ce qui arriverait en injectant cette substance directement, vers le cerveau. Vous savez, en effet , combien sont rapides les symptômes d’empoisonnement que développe un agent vénéneux , par son contact avec la pulpe nerveuse. Si donc nous n’avons que des effets produits par 1 obstruction des vaisseaux capillaires et du cerveau , il sera bien évident pour nous que l’émulsion cérébrale est fort innocente de sa nature, et qu’elle n'agit <pie comme obstacle mécanique a la circulation. Ij(inôme chien va nous servir a cettesecondeexpei ience.

Je mels a découvert l’a i tère carotide , et je l énifiasse dans une anse de lil Vous avez pu remarquer avec quelle facilité nous sommes arrivés sur le vaisseau , puisqu’un seul coup de bistouri nous a suffi. Mais outre 1 habitude que Mugi années d expérience ont pu nous donner dans ce genre cl opération , je vous ferai remarquer à cette occasion, que les chiens sont dans des conditions très favorables pour la ligature de la carotide primitive. Il n’y a chez eux qu’un vestige de veine jugulaire interne; aussi, vous ne voyez accollée à 1 artère qu’une petite veinule, dont la lésion ne pourrait être suivie d’une hémorrhagie giave. La veine jugulaire externe , au contraire, est très volumineuse ; mais sa position superficielle fait qu’on peut aisément l’éviter. Chez l’homme, il n en est pas de même. La veine jugulaire interne, beaucoup plus volumineuse que la carotide , à laquelle elle est intimement accollée, se gonfle incessamment sous 1 influence des mouvements respiratoires , et elle se précipite au-devant de l’instrument. Aussi l’opérateur est-il obligé de procéder avec beaucoup de circonspection , de peur de l’intéresser; car sa lésion amènerait une hémorrhagie probablement mortelle, il est prudent de se servir, pour isoler l’artère , du doigt ou d’instruments mousses. 11 faut prendre garde aussi de blesser le nerf pneumo-gastrique, situé entre l’artère et la veine , sur un plan postérieur, et placé

dans la même gaine celluleuse tjue ces deux vaisseaux.

Je pousse maintenant l’injection. A peine la li-

queur est parvenue au cerveau, que vous voyez l’animal se débattre violemment ; il paraît en proie à une anxiété extrême; il se roule sur luimême, en inclinant fortement la tête du cùté où le liquide a été injecté. Et, chose assez remarquable , l’œil du même côté est convulsé en haut; il est aussi agité' d’un tremblement particulier, qui donne à la figure de l’animal une expression singulière.

Ces symptômes me paraissent appartenir plutôt à une obstruction mécanique des vaisseaux capillaires du cerveau, qu’à un empoisonnement véritable; ce qui , du reste, est parfaitement d'accord avec les résultats que nous avons obtenus précédemment.

Nous allons faire une dernière expérience sur du charbon animal , tamisé et porphyrisé. Cette substance a été réduite en globules , d'une ténuité telle , que je ne serais pas surpris qu'ils fussent moins volumineux que ceux du sang. On est obligé de se servir d’eau légèrement gommeuse pour tenir en suspension cette poussière charbonneuse; car si on faisait usage d'eau commune, elle se précipiterait aussitôt au fond du vase. Je mets à nu la veine jugulaire. Comme cet animal nous avait déjà servi il y a quelque temps pour une autre expérience, vous voyez que le vaisseau est oblitéré au-dessus du point où existe sa première valvule, et il ne reste , par conséquent, de perméable que la portion dans laquelle le sang pouvait refluer pendant la respiration. J'injecte plein ma seringue de la liqueur. Laissons s écouler

quelques instants, afin que la substance ait le temps (1 agir. Eh bien! l’animal paraît assez Iran-» quille; seulement, ses mouvements inspiratoires sont un peu accélérés. J'injecte une nouvelle seringue. Oh ! ici les accidents les plus graves éclatent ; l’animal s’agite et pousse des cris. Il a déjà succombé. Je suis néanmoins porté à supposer que la mort , dans ce cas , a plutôt été déterminée par la quantité du liquide injecté, que par la nature même de ce liquide. En effet, telle est la ténuité microscopique des molécules de charbon , qu’il me semble qu elles ont pu circuler dans les vaisseaux capillaires.

Ouvrons maintenant l’animal. Tous les tissus, vous le voyez , offrent une coloration noire manifeste. On distingue cette même coloration à travers la membrane muqueuse qui tapisse les gencives et les voies aériennes. Les vaisseaux de l’intestin et du mésentère se dessinent par des lignes noirâtres, qui serpentent dans diverses directions. Enfin, le tissu pulmonaire offre une teinte bronzée manifeste.

Vous trouverez peut-être que j'ai un peu trop multiplié ces expériences; mais telle est l’importance que j’attache à ce mode d’étude, qu’il me semble que c’est le seul qui puisse laisser dans vos esprits des impressions nettes et durables. Saris doute l’anatomie est une science de la pl us haute importance ; il est impossible sans elle de s’expliquer le mécanisme de nos fonctions organiques. Mais pourquoi fait -on si peu d'expériences physiologiques? quand on suit avec tant de patience

le moindre filament nerveux, quand on scrute avec tant de soin le plus minime détail de structure, pourquoi négliger un mode de recherches si fécond en résultats utiles" pour la connaissance et le traitement des diverses maladies!

Est-ce donc uniquement pour connaître jusque dans ses plus minutieuses particularités l’anatomie du cadavre, que l’on se donne tant de labeur ! Pour tout esprit droit l’anatomie n’est et ne doit être qu’un moyen d’arriver aux connaissances physiologiques , qui seules mettent en lumière le jeu réciproque des organes et des fluides dont la réunion merveilleuse compose l’être vivant.

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