DE LA POROSITÉ ET DE LTMDIBITION
La porosité consiste dans l'existence de petits espaces, placés dans le parenchyme même des corps. On peut dire, en règle générale, que celte propriété appartient à tous les corps de la nature, ou du moins à presque tous, si Ton veut s’en tenir aux vérifications expérimentales; car il est des substances tellementdisposées, qu’on ne peut rigoureusement démontrer qu elles sont poreuses. C’est en vertu de celte porosité qu’un liquide passe à travers un filtre , qu’un corps plongé dans l eau se gonfle, et qu’exposé ensuite à l’air libre , il reprend son volume; car on ne peut concevoir ce retour sans l’existence de petits intervalles, destinés au passage du fluide. Ma mission n’est point tic vous exposer ici la porosité sous le rapport physique; ce qui m importe, c’est de vous démontrer qu’elle existe dans les tissus animaux et dans les corps vivants.
Hichat, d’accord avec les physiologistes de son époque, prétendait que les phénomènes de la po-
rosité, disons plutôt de l’imbibition, 11e devaient point avoir lieu dans les tissus vivants; car, d’après sesidées, les propriétés vitales soutiennent une lutte continuelle contre les lois physiques, dont elles parviennent toujours à surmonter les efforts, tant que la vie persiste. Cette doctrine se rapproche assez de l’opinion des anciens sur le combat de ce qu'ils appelaient le grand et le petit monde. Malheureusement tout cet appareil de forces vitales, luttant sans cesse contre les lois générales de la nature, tombe devant l’expérience la plus simple. Mettez un liquide en contact avec une surface quelconque du corps d’un animal vivant, il s’imbibe dans les tissus, et même beaucoup mieux qu’il ne s'imbiberait après la mort. Vous voyez combien ces faits sont graves, puisque des doctrines médicales tout entières sont basées sur de semblables erreurs, lîiehat disait : « Une membrane séreuse est une » surface absorbante, mais une surface absorbante, » vitale ; elle sait faire un choix entre le bon et le » mauvais, admettre ce qui convient à l’économie, » refuser ce qui lui est contraire. » Si, partant de semblables principes, vous venez à en faire l’application dans votre pratique, et qu'un virus quelconque, le virus rabique, par exemple, étant mis en contact avec une surface absorbante, vous vous
rroyez dispensé d’agir, vous reposant sur l’intelligence des petites bouches, votre malade courra de grandes chances de devenir hydrophobe. Que la flèche empoisonnée d’un sauvage ait pénétré dans vos tissus, direz-vous avec sécurité : « Oh ! » les orifices absorbants ont trop de tact pour ou-
» vrir la porte à l’agent délétère î » Des erreurs de celte nature sont trop palpables pour avoir besoin de commentaires; il suffit de les énoncer.
L’expérience va vous prouver que ces membranes vivantes , dont on a tant vanté les propriétés vitales, absorbent tout bonnement et tout simplement comme une membrane inerte. Quand je mets sur cette feuille de papier une goutte d’une solution d’iode dans l’eau , vous voyez ce qui se passe; la matière colorante reste au centre , tandis que la partie la plus liquide s’échappe et s’étend, à la circonférence. Supposons maintenant qu’un homme ait reçu au bras une forte contusion, du sang s’épanche, une ecchymose se produit en un point limité du membre. Qu’observez-vous le surlendemain de l’accident? Le point coutus est noir. Les téguments offrent dans le voisinage une coloration jaune, qui quelquefois s’étend jusqu a l’épaule et à l’avant-bras. Si vous vous rappelez les phénomènes d’imbibition que vous venezd’observersur cette feuille de papier, vousaurez l’explication toute nalurelledecequis’estpassé chez l’homme. En effet, la partie noire du sang reste à l’endroit où il a été versé, puis de proche en proche, le sérum, chargé de la matière colorante jaune, s’infiltre dans les tissus. Qu’y a-t-il de vital, je vous le demande , dans un semblable phénomène? Vous ne pouvez admettre que ce sont les absorbants qui ont transporté la matière colorante , car l'imbibition ayant lieu également au-dessousdu point lésé, il faudrait alors leur supposer une marche rétrograde.
Prouvons maintenant par des expériences (pie l'absorption des liquides, quelle que soit leur nature, s’opère à la surface des tissus vivants.
Vous me voyez injecter dans la cavité abdominale de ce lapin line solution aqueuse d’iodurc de potassium iodurée. Suspendons un instant l’expérience, afin de donner le temps au liquidede s’imbiber; mais rappelez-vous que si vous attendiez troplong-temps, vous ne pourriez plus le retrouver, car il serait déjà passé dans le torrent de la circulation. L’abdomen de l’animal étant ouvert, vous apercevez la tunique séreuse de l’intestin , pénétrée par l'injection dont elle offre la coloration , car le liquide a passé en s’imbibant à trave ,3 les parois de*, vaisseaux. Si je mets quelques gouttes de la même solution sur l’estomac , encore doué de toute sa vie, vous voyez le phénomène d’absorption se produire sous vos yeux par un mécanisme identique. Cette force, par laquelle un liquide s’insinue dans les porosités d'un corps, est quelquefois assez énergique pour surmonter les résistances les plus puissantes. C’est ainsi qu’un coin de bois enfoncé dans un bloc de pierre, peut, en s’imbibant d’eau, le faire éclater.
J’injecte maintenant devant vous quelques gouttes d’une solution alcoolique de noix vomique dans la plèvre d’un lapin. Vous l’avez vu , à peine le poison a-t-il touché la men\brane séreuse que l’animal a éprouvélaraideurtétaniqueet est tombé privé de vie. Pourquoi donc les petites bouches intelligentes de Bichat ont-elles livré passage à uneliqueur M. 2
aussi irritante que l’alcool, chargé d’un principe aussi éminemment vénéneux que la noix vomique?
Si maintenant j’enfonce dans la cuisse d’un autre lapin une petite (lèche enduite à sa pointe d’un peu d’extrait alcoolique de noix vomique (et il faut que cette substance ne soit point trop molle , car clic serait essuyée en traversant la peau, et elle pourrait ne pas pénétrer dans les tissus), l’animal ne parait d’abord rien éprouver. Pourquoi dans le cas précédent la mort a-t-elle été instantanée, tandis que dans celui-ci elle survient moins rapidement? En voici la raison. Dans toute absorption il y a deux phénomènes bien distincts, qu’il faut se garder de confondre : 1° introduction locale du liquide par imbibition ,2° transport de ce liquide dans le torrent de la circulation. Vous placez dans la cuisse une substance vénéneuse et solide; il faut, pour qu’elle puisse être absorbée, qu’elle soit délayée et qu’elle passe à l’état liquide. Dans la plèvre se trouvent réunies les conditions les plus favorables à l’absorption , car, vous avez là une vaste étendue de surface , et un nombre considérable de vaisseaux; dans un muscle, au contraire, la circulation est beaucoup moins active, et les vaisseaux beaucoup moins nombreux. Vous pouvez donc vous rendre parfaitement compte de toutes les particularités de ces phénomènes. 11 s’est déjà écoulé cinq minutes depuis que nous avons introduit lallècbe. Voici l'animalquicommenecà paraître inquiet, déjà ses membres sont agités par un tremblement caractéristique. Eh! bien, il pc tient qu'à moi d’empêcher -qu’il ne périsse. Vous l’avez vu,
à peine j’ai en serré fortement le membre avec ma main, appliquée au - dessus de la blessure, les symptômes de l’empoisonnement ont été suspendus, et l’animal maintenant est tranquille. Que s’est-il passé? Ai-je empêché l’imbibition d’avoir lieu? Non, je t’essaierais en vain, mais en interceptant la circulation , je me suis opposé à ce que le sang veineux, chargé de la substance délétère , ne revint vers les centres nerveux. Ce que je fais sur cet animal, pourquoi ne le ferais-je pas aussi bien sur l’homme ? On sait, de temps immémorial, qu'en appliquant une ligature sur le membre blessé, on empêche les effets de la morsure de la vipère. Ce que l’empirisme avait appris , la physiologie vous en rend parfaitement raison. Je lâche maintenant la patte de l’animal, et à l’instant même, vous le voyez, il est tombé mort.
Ainsi , voilà des phénomènes physiques dont nous connaissons la théorie, et que nous pouvons modifier à notre gré. Si nos tissus n’étaient point poreux, s’ils n’étaient point perméables pour les liquides et doués de la faculté de s’imbiber, rien de semblable à ce que vous venez de voir ne serait arrivé. Vous sentez quel immense parti la médecine peut retirer de connaissances aussi précises sur la nature des phénomènes qui se passent dans l’économie vivante. Toute la théorie de l’absorption des alimentsliquides, des boissons, des médicaments,' etc., quelle que soit la voie par laquelle on les fasse pénétrer, repose sur les phénomènes de l’imbibition, et n’en est qu’une conséquence rigoureuse. J’ai inoculé sous l’épi-
derme d’un chien un atome de ia bave d’un homme hydrophobe, et au bout de quarante jours l’animal était enragé, fournissant lui-même des onces de liquide, dont chaque atome était capable de transmettre le mal à un autre être vivant. Se passe-t-il dans ces inoculations autre chose que des phénomènes d’imbibition ?
Cette séance, nous l’avons consacrée bien moins à vous présenter des faits importants, qu’a vous faire sentir Futilité des études dont nous allons nous occuper pendant ce semestre. Oui, l’analyse expérimentale des phénomènes physiques de la vie est la partie la plus importante , la plus utile et la plus brillante de la médecine; sans elle, vous pourrez devenir peut-être un habile empirique, mais jamais un savant médecin.