TROISIÈME LEÇON
Messieurs,
Vous connaissez les nombreux travaux auxquels se sont livrés les physiologistes pour décider la question de savoir par quel mécanisme s’opère l’absorption. J’ai été moi-même pendant plusieurs années à tourner autour de ce fait fondamental , cherchant par le raisonnement et par la voie de l'expérience quel rôle les systèmes veineux et lymphatique jouaient dans cette fonction importante. Mais tel n’est plus aujourd'hui le point en litige. Nul doute en effet que les vaisseaux lymphatiques ne puissent absorber ; puisque leurs parois, comme celles des veines, sont poreuses et susceptibles d’être imbibées par les liquides avec lesquels elles se trouvent en contact. Rappelez-vous maintenant la division que nous avons établie dans le mécanisme de 1 absorption ; nous y voyons deux phénomènes entièrement distincts: d’une part, imbibition locale du liquide; d’une autre part, transport du liquide imbibé dans le torrent de la circulation. La première propriété est commune aux deux
ordres de vaisseaux ; mais , quant à la seconde , frouv'ons-nous réunies dans chacun les conditions nécessaires pour qu’elle puisse s’effectuer? Je me suis assuré que dans la plupart des circonstances les vaisseaux lymphatiques ne sont point remplis de liquide, ni traversés par un courant intérieur; aussi le plus souvent ils ne sont pas, ils ne peuvent être agents de l’absorption. Les veines^au contraire, chargées de rapporter sans cesse le sang de la périphérie au centre, doivent à juste titre être considérées comme les voies habituelles, par lesquelles les liquides sontahsorhés. Et, d’ailleurs, ceque la disposition anatomique devait faire pressentir, les expériences nombreuses que j’ai faites à ce sujet ne conlirment-elles pas pleinement ces résultats ? Il n’y a qu’une grande absorption, l’absorption du chyle , qui fasse exception à cette loi générale; elle est d’un ordre tout à fait distinct et méritera de notre part une étude spéciale.
De même qu’il est des corps plus ou moins poreux , de même aussi les différents liquides ont plus ou moins d’aflinité pour les surfaces qu'ils doivent imbiber. Prenez de l'eau , metlez-la en contact avec un (issu, vous verrez qu elle s'imbibe moins vite que l’alcool, et l’alcool moins vite que l’éther. Cette dernière substance est à peine introduite dans l’économie que déjà ses effets se manifestent ; pourquoi donc cette rapidité d'action? Faut-il supposer qu’elle agit immédiatement sur les extrémités des nerfs ? Une semblable explication n'est plus admissible aujourd’hui , et l’on se rend parfaitement compte des phéno-
mènes dont on est témoin , si l'on songe à la rapidité avec laquelle l'éther est absorbé , puis transporté par les courants sanguins vers les centres nerveux.
Si je prends un morceau de peau de chamois, que je plonge l’une de ses extrémités dans de l’eau colorée, et l’autre dans une solution alcoolique, que va-t-il se passer ? Vous le voyez, l’imbibitiôn s’effectue beaucoup plus vite pour l’alcool que pour l’eau. C’est ainsi que si vous introduisez dans votre .estomac un verre d’eau-devie , par exemple, vous éprouvez presqu’immédiatement les effets généraux de la liqueur , tandis qu'un verre d’eau simple sera long-temps sans manifester son action. Si je viens à substituer de l’étber à la solution alcoolique, l'imbibition est plus rapide encore.
Ce sont là des expériences sur lesquelles le physicien insiste peu, et elles sont à ses yeux à peu près insignifiantes; mais pour nous, médecins, elles nous offrent un intérêt immense, car c’est à elles que se rattachent une foule d’indications thérapeutiques. Vous vous garderez bien de prescrire à dose égale une solution aqueuse, alcoolique ou éthérée de tel médicament ; car son énergie d’action dépend surtout de la rapidité avec laquelle il pénétrera par les membranes absorbantes.
La température des liquides influe-t-elle sur la manière dont ils s’imbibent ? L’expérience va répondre à celte question. Je mets dans un verre de l’eau à 00" , dans un autre de l’eau à \ 5°; je place ensuite dans chacun l’extrémité d’un linge,
qu'observez-vous ? Si le liquide dont la température est la plus élevée s’imbibe beaucoup plus promptement que l’autre, il n’est donc pas indifférent de prescrire à un malade des boissons froides ou chaudes, non seulement sous le rapport de l’absorption , mais aussi quant aux effets consécutifs. En effet, il y a une imbibition de dedans en dehors comme il y en a une de dehors en dedans, et vous concevez alors que la température influera aussi bien sur l’exhalation que sur l’absorption. Des boissons chaudes provoquent donc uneimbibilion rapide. L’empirisme en a fait une règle aussi ancienne que L’homme.
Il faut voir maintenant si les différents tissus du corps se comportent de même quand ils s’imbibent. Voici la pâte d’un lapin que j’ai séparée par une section nette du corps de l’animal, et que j'ai mise quelque temps à macérer dans de l’encre. En disséquant avec soin le membre , nous trouvons que la peau offre moins de traces d'imbibition que le tissu cellulaire où la matière colorante apparaît beaucoup plus haut. Les veines et les artères sontaussi moins pénétrées par la solution. Vous voyez aussi qu'à travers cel te membrane séreuse disposée en libre, je liquide s imbibe avec la plus grande facililé.
La plèvre et le tissu cellulaire sont les parties qui absorbent le plus dans l’économie animale, et cependant les effets consécutifs d’un poison injecté dans l’un et l’autre tissu sont loin d’être aussi rapides. Vous vous rappelez combien a été prompte la mort de l'animal dans la plèvre duquel j’ai introduit pendant la dernière séance quel-
qucs gouttes d’une solution alcoolique de noix: vomique; pourquoi donc, quand j'injecte cette même substance dans le tissu cellulaire d’un lapin, son action se fait-elle attendre plus long-temps ? Les conditions d’imbibition ne sont-elles pas les mêmes? Si, elles sont les mêmes, mais ce sont les moyens de transport qui ne sont pas également distribués. Au-dessus de la plèvre, membrane essentiellement celluleuse , vous trouvez une très grande quantité de vaisseaux sanguins , ce qui vous explique la rapidité de transport du liquide imbibé : dans le tissu cellulaire, au contraire , qui n’est traversé que par quelques vaisseaux assez rares , l’imbibition a beau être active , la matière absorbée n’est transportée qu’en petite quantité à la fois vers les centres nerveux.
Je vais injecter dans le péritoine d'un lapin la même substance vénéneuse, et bien que le phénomène de l'imbibition doive être le même que pour la plèvre , puisque l’une et l’autre membrane appartiennent à la classe des séreuses, néanmoins vous voyez qu’ici les effets du poison sont loin d’être aussi rapides. Vous aviez sans doute pressenti d’avance ces résultats. Carpuisque le péritoine n'est point pourvu d’un aussi grand nombre de vaisseaux sanguins que la plèvre, le liquide que l’on injecte dans sa cavité doit être transporté avec plus de lenteur dans le courant du sang. L’est là le fait que je voulais surtout vous faire constater.
Les membranes séreuses et le tissu cellulaire sont des surfaces par lesquelles il n’est, pas d’usage
en médecine de faire introduire les substances médicamenteuses ; aussi leur étude n’offre-t-elle pas l'intérêt de celles qui servent le plus ordinairement de voies d’absorption , je veux parler des surfaces pulmonaires et intestinales. Jetons un rapide coup d'œil sur la propriété de ces membranes , envisagée quant aux phénomènes de l’absorption.
Aucun organe n’est aussi abondamment pourvu de vaisseaux que le poumon. Son tissu tout entier, quelle que soit la manière dont on envisage sa structure intime , est formé par des entrecroisements de canaux saneuins ou aériens. Ceux-ci ne ser-
vaut ([uc de moyen de conduite à la substance qu’on veut faire absorber > n’entrent point en ligne de compte. Mais ce qu’il nous importe surtout de constater , c’est ce nombre prodigieux de vaisseaux sanguins qui constituent le parenchyme même de l’organe pulmonaire. x\ussi vous allez voir avec quelle rapidité l’absorption s’effectue par cette voie sur l’animal vivant. Chez l’homme on fait souvent pénétrer par le poumon des substances médicamenteuses, non point sous la forme liquide, bien que tout récemment un médecin l’ait conseillé, mais sous la forme gazeuse. Il est donc du plus haut intérêt pour nous de bien connaître ce mode d’absorption.
Après avoir mis à nu la trachée-artère de ce chien , et introduit dans sa cavité le siphon d’une seringue remplie d’eau tiède, je vais injecter le liquide dans les ramifications de l’arbre bronchique. Vous avez vu ce qui vient de se passer.
L’animal s'est d’abord violemment agité, la suffocation paraissait imminente , puis tout est rentré dans l'ordre, et maintenant que le liquide a été absorbé, la respiration s'exécute aussi librement qu’avant l’expérience. Vous connaissez tous l’histoire de Dessault, qui, ayant par erreur fait pénétrer la sonde œsophagienne dans le larynx d’un malade, injecta du bouillon dans les bronches et ne s’aperçut de sa méprise qu’après y être revenu à plusieurs fois. Cependant le malade n’en éprouva point d’accidents graves.
Nous allons maintenant injecter dans la trachéeartère du même animal quelques gouttes d’une solution alcoolique de noix vomique. Pourquoi les effets du poison ont-ils été si prompts? pourquoi la mort a-t-elle été si subite? Parce que le poumon est abondamment pourvu de vaisseaux, et que le sang a moins de chemin à parcourir pour arriver aux centres nerveux. C’est en vertu de celle double disposition que l’activité de l’absorption pulmonaire l’emporte sur celle du tissu cellulaire, du péritoine, et même de la plèvre.
Dans les diverses expériences que nous avons fai les avec la noix vomique, il est une question que nous ne pouvons expliquer, savoir pourquoi 1 introduction de celte substance dans l économie vivante produit le tétanos. Ceci rentre dans celle physiologie vitaleque nous ne pouvons interpréter. Mais quant a ce qui regarde 1 imbibition locale en elle-même, et le transport delà matière imbibée, ce sont des phénomènes dont nous connaissons parfaitement le mécanisme et l’explication.
Dans la prochaine séance nous étudierons spécialement l’absorption qui s’opère à la surface de la muqueuse gastro-intestinale , car c’est par cette voie que les aliments, les boissons et les substances médicamenteuses pénètrent le plus souvent dans l’économie.