VINGTIÈME LEÇON
Messieurs ,
Vous vous rappelez cet animal que nous avons sacrifié à la fin de la dernière séance, afin d’examiner l’état de son appareil respiratoire. C’est moimême qui avais coupé sur lui le nerf pneumo-gastrique du côté droit , et en disséquant avec soin l’ancienne cicatrice, j’ai parfaitement reconnu que la section du nerf avait été complète, et qu’un pouce et demi de sa longueur, à peu près , avait été retranché , ainsi que vous allez vous - même pouvoir vous en assurer. Cependant le poumon est dans l’état le plus normal; il serait impossible, en le comparant avec celui du côté opposé, de trouver dans son aspect ou sa texture la moindre différence. Quand je l'insuffle , son parenchyme aérien obéit et se laisse librement distendre. L’eau que j’injecte par l’artère pulmonaire revient par les veines correspondantes ; ainsi les vaisseaux capillaires devaient être perméables au sang pendant la vie.
Ces résultats sont fort curieux ; d’autant plus que je ne crois pas qu’on ait eu l’occasion d’examiner le poumon après que six mois s’étaient écoulés depuis la section d’un des nerfs delà huitième
paire. Comme les animaux éprouvent, à l’instant où l’on a coupé ce nerf, des troubles notables dans la respiration , il faut bien admettre qu’avec le temps l’organe pulmonaire peut recouvrer toute la liberté et toute l’intégrité de ses fonctions.
Examinons maintenant le point où le nerf a été coupé. Le bout supérieur s’est gonflé , et il forme une espèce de mamelon dur , résistant , ne se laissant point déprimer par les doigts qui le pressent ; le bout inférieur présente aussi une sorte de renflement olivaire; mais il est moins volumineux, et sa consistance est plus molle et plus flasque. Bien qu’un pouce et demi du nerf ait été retranché, sa continuité n’est pourtant point interrompue, car ses deux extrémités paraissent réunies par une véritable cicatrice. Vous voyez en effet, qu'il existe entre elles un cordon cellulo-fibreux, qui rétablit manifestement les communications entre les bouts divisés. Mais quelle est la nature intime de cette cicatrice? Est-ce une reproduction nouvelle de la substance nerveuse ? Est-ce un tissu fibreux analogue à celui qu’on observe après la guérison des fractures de la rotule ou delà rupture des tendons ? Ces opinions ont été soutenues par des anatomistes également recommandables; cependant ni l'une ni l'autre ne me parait être l’expression fidèle de la vérité. Examinez ce qui se passe après l’opération que vous avez été obligé de pratiquer pour faire la section du nerf. Le foyer de la plaie , d’abord tuméfié , ne tarde pas à se couvrir de bourgeons celluleux; ses parois se rapprochent, se mettent en contact , et finissent par
se réunir au moyen de l’adhésion de leurs surfilées. Toutes les parties situées au centre de la solution de continuité , se trouvent ainsi comprises dans line cicatrice commune ; mais peu à peu chacune reprend sa position normale, et il 11e reste plus au fond de la plaie qu’un cordon résistant , provenant de T inflammation adhésive, dont le tissu cellulaire ambiant avait été le siège. Tel est le mécanisme d’après lequel s’opère la réunion des deux bouts du nerf qui a été divisé.
Il est des physiologistes qui pensent que, si on laisse un ou deux mois d’intervalle entre la section d’un nerf et la section de l’autre, les animaux survivent ; si alors on vient à diviser de nouveau le nerf, en incisant la cicatrice, on a les mêmes effets que quand on coupe le nerf lui-même. Ces résultats viendraient assez à l’appui de l’opinion de ceux qui pensent qu’il se fait une véritable reproduction du tissu nerveux excisé. Tou jours est-il que clans le cas que nous avons maintenant sous les yeux , la cicatrice avait pu transmettre comme le nerf lui-même l'influence de l’innervation.
Il paraît aussi que quand on établit un courant galvanique dans le nerf au-dessus de la cicatrice , on voit se développer des phénomènes de contractilité dans l’œsophage, par l’intermédiaire du cordon fibreux. Mais comme tout corps humide a la propriété de transmettre le contact électrique, ou ne peut tirer aucune conséquence rigoureuse de ces faits.
Afin de compléter nos recherches sur l’influence (pie l’innervation exerce sur la circulation capil-
lairc du poumon , nous allons faire de nouveau sous vos yeux la section des deux nerfs pneumogastriques.
Voici un chien sur lequel je veux couper la huitième paire. Je fais une incision entre le hord interne du muscle sterno - mastoidien, et j’arrive sur la gaine commune aux nerfs et aux vaisseaux. En général , il faut plutôt se servir d’une tige mousse , quand on veut isoler le nerf, que de rinstrument tranchant, car, en déchirant le tissu cellulaire, vous n’êtes point exposé à blesser quelque organe important.
Je sépare avec le manche de mon scalpel le nerf de la veine et de l’artère, et c’est lui seul vnaintenant que je soulève avec ma sonde. L’animal ne donne aucun signe de douleur. Il est des cas où le nerf paraît jouir au contraire de la sensibilité la plus exquise , car à peine on y touche qu’on provoque, aussitôt des cris et des mouvements convulsifs. Je retranche maintenant la valeur de six à sept lignes du cordon nerveux. L’animal n'a point, encore accusé la moindre douleur.
Voici le nerf du côté opposé que je vais mettre à nu. Il n’y a encore aucun trouble notable dans la respiration, mais il est probable qu’il n’en sera pas de même après la section de ce second nerf , car jamais je n’ai vu la vie se prolonger plus de trois ou quatre jours après cette opération. Je pratique maintenant cette section. Vous voyez que l’animal n’a manifesté aucune douleur, il paraît même fort calme, et sa respiration s'exécute librement. Cependant de graves accidents ne vont pas
tarder à se manifester, et je vous rendrai compte, dans notre prochaine réunion , des lésions qu’offrira le poumon , car l’animal doit nécessairement succomber.
Voici un autre chien sur lequel je vais également couper les deux nerfs pneumo-gastriques. A peine j’ai eu incisé les téguments que l’animal s’est agité violemment en poussant des cris aigus; aussi, à en juger par son mode d’excitabilité spéciale, il est présumable que la section des nerfs de la huitième paire sera douloureuse. Et en effet , vous venez de voir qu’au moment où je les ai incisés, l’animal a éprouvé un petit mouvement convulsif. Comparez maintenant les effets opposés qu’une même opération vient de déterminer sur ces deux chiens égaux à peu près par la force et par l’âge. Le premier reste toujours assez calme, il garde un repos parfait ; ses mouvements respiratoires se succèdent avec liberté. Le second, au contraire, se débat en tous sens, et parait en proie à une anxiété des plus vives, la suffocation est imminente. Dans les efforts de déglutition qu’il opère en mettant en jeu toutes ses puissances inspiratoires, il avale des quantités assez considérables d’air. Le voilà maintenant qui vomit. Vous savez, en effet, que dans l’acte des vomissements, l’estomac, au lieu de se contracter se dilate , et même c’est pour favoriser cette dilatation que l’animal, par un mouvement instinctif, avale ainsi de l’air. Du reste , ces deux expériences, dont les résultats immédiats sont si differents, doivent vous montrer la nécessité de ne jamais s’empresser de conelure d’un fait isolé; ce n’est
que par de nombreuses observations répétées avec tout le soin, toute l’exactitude possible, qu’on peut arriver à déduire quelques considérations légitimes.
Maintenant, messieurs , M. Stirling va répéter devant vous son procédé de la perplication; ensuite il fera l’application de la méthode qu’il a proposée pour la pupille artificielle. Cette méthode consiste à emprunter un lambeau de cornée transparente à un animal, et à le greffer sur l’œil d’un autre animal. Vous sentez de quelle importance il serait, de pouvoir ainsi appliquera l’homme cette ressource précieuse de rendre la vision; car souvent la cécité dépend de l’opacité, de la cornée, les autres membranes et les divers milieux de 1 œil étant dans une intégrité parfaite.
M. Stirling prend un chien pour sujet de 1 expérience. 11 commence par faire une incision sur le trajet de l’artère carotide , puis après avoir mis à nu le vaisseau , il le coupe à sa partie moyenne. Isolant alors le bout supérieur des tissus voisins , il met à nu un demi pouce à peu près de sa longueur; puis avec les mors de la pince recourbée, il saisit l’orifice béant de l’artère et l’engage dans une espèce de boutonnière qu’il a pratiquée avec la pointe deson bistouri. Il répète la même manœuvre sur le bout inférieur. Puis, abandonnant alors l’animal à lui-même , on voit que l'espèce de nœud fait avec les tuniques artérielles , oppose à l’effort du sang une résistance énergique, car il n’y a aucune apparence d hémorrhagie; il réunit la plaie par première intention, et fait ensuite reconduire
1 animal à sa loge, afin qu’on puisse observer ce qui arrivera ultérieurement pour la cicatrisation delà blessure.
Cette perpUcation a été exécutée avec beaucoup de dextérité ; l’opérateur n’a pas mis sensiblement plus de temps par ce procédé , qu’il n'en faut pour passer une ligature autour d une artère-
M. Stirling procède ensuite a l’opération de la pupille artificielle. Il fait d’abord à une ligne de la cornée transparente, une incision quadrilatère, intéressant la sclérotique, la choroïde et la rétine , car l’humeur vitrée est mise à nu; détachant alors le segment formé par ces trois membranes, il résulte de eette perte de substance une ouverture qui est destinée à livrer passage aux rayons lumineux. Adaptant ensuite exactement à la circonférence de cette ouverture, un lambeau quadrilatère de cornée transparente qu’il a empruntée à un autre lapin, l’opérateur le fixe par deux points desuture.Ilse sert pour cela d'une petite aiguille très fine, garnie d’un cheveu, et place ces deux points de suture diagonalement l’un à l’angle supérieur, l’autre à l'angle inférieur de la plaie.
M. Stirling affirme que dans les expériences qu'il a répétées précédemment , cette cornée d’emprunt, sans conserver toute sa transparence , reste néanmoins perméable aux rayons lumineux.
Sur un autre lapin, M. Stirling pratique la même opération; seulement au lieu de tailler un segment de cornée sur lin animal de la même espèce , il
emprunte ce segment à la cornée d'un chien. Il assure que les résultats sont les mêmes; il préfère même ce dernier procédé , car la membrane est , dit-il , plus forte et plus résistante.
Nous verrons dans quelques jours ce qu’il adviendra de ces tentatives, et quel genre d’application on peut en faire à la chirurgie.