‹ Leçons sur les phénomènes physiques de la vieChapitre 32 sur 43 · ANIMALE · texte numérisé non relu

ANIMALE

Vous savez que le son se développe par suite de l’élasticité des corps. Prenez une tige métallique

fixée par une de ses extrémités, et déplacez son extrémité libre, vous la verrez, après de nombreuses oscillations qui diminuent peu à peu d’amplitude, revenir à sa direction première. Le mouvement imprimé à la tige est-il lent , vous n'aurez qu'un simple phénomène d'élasticité; ce mouvement au contraire est-il rapide, les oscillations se succèdent avec plus de vitesse, alors se développent , soit dans l’air, soit dans la tige des vibrations moléculaires accessibles à nos sens. Ces vibrations se passent dans tous les corps pondérables de la nature ; et leur étude si importante pour le physicien , ne l’est pas moins pour le physiologiste , puisqu’elles jouent un très-grand rôle dans diverses fonctions de l’économie animale.

Il importe desavoir que ces différentes vibrations peuvent être le résultat de causes mécaniques aussi nombreuses que variées. Quand on frappe sur un corps solide, que se passe-t-il ? par suite de l’ébranlement communiqué aux molécules qui le constituent, on développe des vibrations, lesquelles peuvent, ou bien rester concentrées dans ce corps, ou bien se transmettre dans l’air environnant, de manière à produire un son. Or, dans le mécanis- . me de la formation d’un son , il y a deux temps bien distincts qu’il faut se garder de confondre. Dans le premier, les molécules du corps solide entrent en vibration; dans le second ces vibrations se communiquent à l’air ambiant et deviennent alors perceptibles à l’oreille. Ainsi, l’existence de ce fluide élastique est indispensable pour la propagation du son , ce qu’on prouve en physique par

l’expérience suivante : On place sous la cloche de la machine pneumatique un mouvement d’horlogerie muni d’un timbre ; on fait le vide ; et alors bien que le marteau frappe le timbre, aucun son ne se fait entendre. Pœnd-t-on un peu d’air, on distingue un petit bruit qui devient de plus en plus intense suivant que la masse d’air qui pénètre sous la cloche est plus considérable. Ainsi donc le son ne peut se propager dans le vide.

Mais il est une distinction importante qu’il faut établir dans les vibrations qui se développent dans les corps solides , distinction sur laquelle M. Cagnard Delà tour a particulièrement insisté. Vous verrez que c’est sur elle que repose en grande partie la théorie de l’acoustique animale. Je dis donc qu’il peut se produire dans l’intérieur des corps solides, des vibrations, non susceptibles de se transmettre par l’air, et qui ne deviennent appréciables que quand il y a communication directe entre ces corps et l’oreille de l’observateur. Je les appellerai avec M. Cagnard-Delatour , sons solidienSf afin de les distinguer des vibrations qui peuvent se transmettre ou se développer dans l’air. Vous verrez quand nous étudierons les divers bruits produits dans l’économie , de quelle importance il . sera pour nous de ne pas confondre les vibrations sonores ordinaires , de ces vibrations solidiennes. N’est-ce pas pour avoir négligé cette distinction qu’on a donné des explications si vicieuses du douille bruit du cœur ? Ainsi la thëoriedes sons aériens ne peut s appliquer à celle des sons solidiens. Vous savez tous qu’un observateur dont l’oreille est ap-

pliquée à l’extrémité d’une longue poutre de bois, entend le bruit qu’on détermine en effleurant légément l’autre extrémité avec les barbes d’une plume ; tandis que les personnes les plus voisines ne perçoivent point le moindre frémissement. Eli bien! vous avez là un exemple de vibrations solidiennes.

Le stéthoscope lui-même est un simple instrument de physique. Laënnec, cet excellent observateur, imagina d’abord d’ausculter avec un cylindre fait avec du papier, et il se contentait, dans le principe, d'interposer entre son oreille et lapoitrinedu malade , le cahier de visite roulé sur lui-même. Mais bientôt il reconnut que par ceprocédé, le son n’étaittransmisqu’imparfaitèment; et il fut conduit par l’expérience, à substituer au papier un cylindre de bois. Il est probable que Laënnec ne se rendait pas complètement compte de-la manière dont agissait l’instrument dont il était l’inventeur; praticien avant tout, il était peu versé dans les connaissances physiques. Cependant, ainsique je vous le disais, le stéthoscope n’a pour usage que de nous transmettre les vibrations solidiennes développées dans les organes; ce n’est que dans des cas trèsrares , qu’il sert de véhicule aux sons aériens. Pourquoi quand vous voulez ausculter un individu, appliquez-vous sur les parois thoraciques, votre oreille nue ou munie du stéthoscope? Parce que les bruits que vous voulez percevoir sont des bruits solidiens. Vous auriez beau chercher à entendre à une certaine distance les battements du cœur d’une personne à l’état normal , vous ne pourriez re-

cueillir aucun son. Ces vibrations produites dans les corpssolides ne peuvent être transmises que par des corps solides; il faudrait, pour qu’elles fussent sensibles à distance, qu’elles se transformassent en vibrations aériennes. De même une personne incomplètement sourde n’entend pas le bruit d'une montre située près de son-oreille ; et au contraire elle l’entend très-bien quand on vient à la placer entre ses dents. En effet, dans ce cas encore, le son est transmis de proche en proche par des corps solides jusqu à l’organe destiné à en percevoir la sensation.

Mais si des sonssolidienspeuventdevenirdessons aériens , réciproquement des sons aériens peuvent devenir des sons solidiens. C’est surtout dans ces derniers temps que les physiciens se sont spécialement occupés de l’étude de ces phénomènes, qui a été pour eux l’objet de nombreuses et importantes découvertes. Une expérience très-simple suffit pour démontrer l'influence des vibrations sonores sur les vibrations que l’on détermine dans les corps solides. Prenez de la baudruche souple et élastique, etfixez-la par ses bords sur un cadre circulaire de manière a ce qu’elle offre une tension assez marquée; déposez à sa surface quelques grainsde sable coloré, puis approchez à quelque distance un timbre que vous faites vibrer avec l’archet. Aussitôt la membrane est ébranlée par des oscillations rapides, les grains de sable sautillent, et, suivant la nature du son produit, affectent des dispositions particulières des ligures déterminées.

Celte expérience vous démontre, de la manière

la plus manifeste, que des vibrations aériennes peuvent se transmettre aux corps solides. Mais ce n’est pas tout : les liquides eux-mêmes ressentent l'influence des sons développés , même à de très grandes distances. Vous sentez combien ceci est. important pour nous, puisque la connaissance de ces faits nous rend compte d'une foule de bruits produits dans l’organisme. M. Savard , qui s’est, surtout occupé de ces phénomènes physiques , a remarqué que des jets d’eau, qui s’échappent par des orifices très fins, sont influencés, à d’assez grandes distances , par la nature variée des sons que l'on fait entendre, suivant que les vibrations transmises par l’air, ont tel ou tel caractère , le liquide qui tombe affecte des formes différentes.

Ce qu’il nous importe surtout de bien connaître, c’est le mode de transmission du son. Je crois inutile de vous répéter que je ne veux m’occuper ici que de ce qui a rapport aux questions physiologiques et pathologiques. Chaque fois que vous appliquez votre oreille sur le thorax d’une personne que vous voulez ausculter , vous procédez à un acte physique , peut-être sans vous en douter. Et pourtant cet acte, tout simple qu’il vous paraît, ne laisse pas que d’offrir de sérieuses difficultés, quand on veut le soumettre à une analyse rigoureuse. M’étant occupé cette année, d’une manière toute spéciale , de la théorie des bruits anormaux du cœur, j’ai voulu chercher dans les ouvrages de physique des renseignements sur la nature des sons que développent dans des tuyaux élastiques des courants de liquides. Eh bien ! la science est

muette a cet égard. Aussi les médecins qui ont voulu donner l’explication de ces différents bruits sont-ils tombés dans les erreurs les plus grossières. Et comment eut-il pu en être autrement? La théorie physique n’existant pas, il était bien impossible qu’ils en fissent de justes applications. C’est pour remplir cette lacune dans la science que je me suis livré à des recherches spéciales, dont j’aurai 1 honneur de vous communiquer les résuh lats dans la suite de ces séances.

Mais revenons à l’étude du son. Je vous disais que tous les corps solides, liquides ou gazeux sont susceptibles de le transmettre. Vous savez aussi que quel que soit son timbre et son intensité, il se propage dans l’air avec la môme vitesse; seulement quand l’air est raréfié le son se transmet moins bien , quand au contraire il est condensé , il se transmet beaucoup mieux. Des expériences récentes ont montré que dans une atmosphère à 10° il parcourt environ 340 mètres par seconde. Du reste cette transmission de son ne se fait qu’aux dépens de son intensité ; de sorte qu’il suit dans sa propagation, la loi des actions à distance.

Les liquides sont d’excellents conducteurs du son, et ils l’emportent de beaucoup sur les gaz par la rapidité et l’exactitude avec lesquels ils le transmettent. On estime à 1453 mètres par seconde, la vitesse de la marche du son à travers l’eau. Ceci est surtout important à connaître pour le médecin. C’est ainsi que dans certains épanchements pleurétiques le bruit que fait l’air en pénétrant dans les ramifications bronchiques, devient beau-

coup plus sensible pour l’oreille appliquée sur la paroi pectorale. Vous connaissez tous ce retentissement particulier de la voix que Laënnec a désigné sous le nom d’egophonie. Ce n’est qu’une conséquence physique et matéfielle-du passage du son à travers le liquide qui comprime le tissu pulmonaire. L'expérience la plus vulgaire ne démontret-elle pas chaque jour cette propriété des liquides de transmettre les vibrations sonores? Qui ne sait qu un nageur plongé dans l’eau entend la voix d'un interlocuteur placé sur le rivage?

Les corps solides, vous ai-je dit, sont aussi d’excellents conducteurs du son. Ils jouissent de cette faculté à un degré d’autant plus prononcé qu’ils sont eux-mêmes plus élastiques et plus aptes à entrer en vibration. Aussi quand vous voulez percevoir un bruit développé dans un corps solide, vous préférez appliquer immédiatement votre oreille que de vous servir de l’intermédiaire de l’air. Pourquoi ausculte-t-on au lieu d’écouter à distance ? Parce que pour pouvoir distinguer des vibrations solidiennes, il faut que le son soit transmis par un corps solide ou liquide ; les fluides aériformes n’étant pas d’aussi bons véhicules des sons de cette nature.

Il faut bien connaître toutes ces questions de physique , pour se permettre d inventer des instruments. Vous connaissez toutes les modifications que I on a fait subir au stéthoscope de Laënnec , chacun ayant voulu le perfectionner à sa manière. Mais il s’en faut de beaucoup que ces essais aient toujours été heureux. Vous voyez étalés sur ma table

les principaux échantillons de ces différents genres de stéthoscope perfectionnés, et parmi le nombre il en est peu qui me paraissent construits d’après de sages indications physiques. En voici, par exemple, un qui me paraît fort bizarre; j’ignore quel estson auteur. Il est composé d’une sorte de long boyau élastique, terminé par un renflement à ses deux extrémités, dont l’une doit être appliquée à l’oreille de l’observateur, et l’autre sur la paroi thoracique. Je défie qu’avec un pareil instrument on puisse arriver à apprécier des nuances délicates. Les substances telles que le caoutchouc , ne transmettent point les vibrations à la manière d’un corps solide et vibralile. Ne savez-vous pas que dans les machines à vapeur, on entoure les différents rouages de disques élastiques, afin d’amortir l’intensité du bruit ?

Cet autre que vous voyez est un stéthoscope vaginal. Il est formé par une longue tige en bois , recourbée à une de ses extrémités; celle-ci doit être introduite par le vagin et appliquée sur l’enveloppe membraneuse du fœtus, tandis que l’autre extrémité sera mise en contact avec l’oreille. Ce mode d’auscultation me semble rationnel, etl’instrument construit d’après des principes d'une physique raisonnable. Toutefois il vaudrait mieux qu'il ne fût composé que d’une seule pièce, au lieu d’être articulé à sa partie moyenne, carie son se transmet bien mieux dans un cylindre dont la continuité n’est pas interrompue. C’est un accoucheur , M. Nauche, qui a imaginé cet instrument. Voici sans doute le but qu'il s’est proposé. 11 a voulu , en ap-

pliquant le cylindre acoustique sur le col de futérus où sur les membranes elles-mêmes , diminuer la longueur du trajet que le son doit parcourir , quand on ausculte à travers la paroi abdominale. On conçoit en effet que , comme les liquides sont bons conducteurs du son, les vibrations solidiennes, développées par le cœur du fœtus , se transmettent à travers les eaux de l’amnios, au stéthoscope appliqué à l'oreille de l’observateur.

Je ne pousserai pas plus loin l’examen de ces instruments qui sont tous construits d’après le modèle proposé par Laënnec ; ils représentent un cylindre de bois , car cette dernière substance parait être la plus convenable pour la transmission des sons solidiens. Le stéthoscope le plus généralement employé aujourd’hui, est celui de M. Louis, dont le principal avantage est dans ses petites dimensions. Enfin un jeune docteur, M. Montault, m’a remis au commencement de cette séance, un instrument pareil à celui de M. Louis, si ce n’est qu’il y a adapté un moyen de mensuration; c’est un ruban divisé, sur une de ses faces, en centimètres , sur l’autre , en pouce et en lignes , et qui s’enroule sur un axe mobile , placé à une extrémité du cylindre.

Tant est-il que les stéthoscopes ne sont autre chose que la preuve physique de la transmission duson par les corps solides. C’est ainsi qu’on peut juger des modifications que subissent les bruits développés dans les parenchymes par les lésions survenues dans leur texture. Le tissu du poumon est-il raréfié comme dans l’extrême vieillesse, l’oreille

appliquée sur la paroi pectorale, perçoit à peine le faible murmure de la respiration,- si au contraire ce tissu devient dense et compact par suite de l’accumulation de tubercules en une masse solide , ' ous entendez alors 1 air penetrer bruyamment dans les ramifications bronchiques.

Voilà un premier aperçu sur la production et la tiansmission du son dans les différents corps de la nature. Comme je ne fais point ici un cours de physique, je liai fait qu’eiïleurer ces questions, mon but n étant que de vous donner quelques idées générales sur des phénomènes qui vont être 1 objet de nos études ultérieures. Mais persuadez— ''ous bien que sans des notions bien précises sur le mécanisme physique de ces bruits , vous pourrez tout au plus imaginer des suppositions ingénieuses, mais jamais vous ne parviendrez à établir une théoiie sur des bases solides et véritables.

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