‹ Leçons sur les phénomènes physiques de la vieChapitre 33 sur 43 · VINGT-DEUXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT-DEUXIÈME LEÇON

Messieurs,

Je ne reviendrai pas sur les considérations générales dans lesquelles je suis entré dans la séance dernière; nous allons maintenant étudier, par la voie expérimentale , les différents bruits qui se produisent dans le corps de l’homme.

\ ous vous rappelez la distinction importante et fondamentale que nous avons établie entre les vibrations solidiennes et les sons aériens ; je crois avoir assez longuement insisté sur la nécessité de ne point les confondre. Ge qu'il importe aussi de bien connaître , c’est le mode de production du son. En effet, il n’est pas indifférent qu’il résulte d’un frottement ou d’un choc; tel son provenant de l’alongement d’un corps élastique n’est pas celui que détermine un simple ébranlement moléculaire. Toutes ces questions sont plutôt du domaine de la physique que de la physiologie proprement dite; mais telle est l'importance qu’elles acquièrent en séméiotique, que le médecin ne peut négliger leur étude sans s’exposer à donner des

interprétations vicieuses et erronées des phénonomènes soumis à son observation.

Quand un corps solide est heurté par un autre corps solide, il en résulte un bruit de choc. C’est ainsi que quand elles sont rapprochées brusquement , les deux mâchoires , les arcades dentaires frappent l’une contre l’autre, et l’on obtient ce qu’on appelle le claquement des dents.

C’est là un exemple bien sensible d’un bruit de choc développé dans l’économie. Remarquez , je vous prie, les caractères particuliers de ce bruit, car il nous faudra dans un instant, bien le distinguer de ceux qui se produisent autrement que par la rencontre de deux corps solides.

Voici à quels signes vous pourrez facilement le reconnaître : Tout bruit de choc estnet, court, instantané. Pourquelesonputse prolonger, il faudraitque les corps se trouvassent dans des conditions d’élasticité toutes spéciales. C’est ainsi que quand le marteau frappe le timbre d’une horloge , les vibrations ne s’arrêtent pas subitement, et elles sont encore perceptibles à l’oreille pendant quelques instants. Mais tel n’est point ce que l’on entend communément par bruit de choc ; et la meilleure idée que vous puissiez vous en faire, c’est, je le répète, le claquement des dents.

Voulez-vous un autre exemple d’un son développé dans l'économie par la rencontre brusque de deux corps solides? Observez ce qui se passe quand on réduit une luxation. À l’instant où la tête de l’os entre dans la cavité articulaire , le chirurgien entend un bruit sec et caractéristique. Quelle a été

la cause de ce bruit ? Évidemment le choc des deux surfaces articulaires , au moment où leurs rapports se trouvent subitement rétablis. Je suis aussi porté à croire que le petit claquement que l'on fait entendre en se tordant les doigts est de la même nature. Comment, en effet, le produit-on? En détournant un peu les surfaces articulaires de leur contact immédiat. Or, celles-ci sont lisses, polies, élastiques; enun mot, elles réunissent les conditions favorables au dé veloppementd’un bruit parle choc.

Vous savez que quand on ausculte ces bruits du cœur du fœtus à travers les parois abdominales de la mère, on entend manifestement le tic-tac de l’organe. Mais de plus l’oreille perçoit des bruits dépendant évidemment de ce que le corps du fœtus vient heurter les parois de l’utérus , ce choc , vous le pensez bien, ne peut jamais être très intense; d’abord, parce que la matrice est molle et peu élastique ; en second lieu , parce que le fœtus est plongé au milieu des eaux de l’amnios. Or, les liquides apportent un obstacle assez grand au choc des corps solides; ainsi, deux boxeurs qui lutteraient dans l’eau ne pourraient se faire d’aussi graves contusions que s’ils sont dans l'air. Néanmoins vous distinguez manifestement des bruits résultant du contact subit du fœtus contre les parois utérines; mais remarquez que ce ne sont là que des vibrations solidiennes, qui ne sont point de nature à se transmettre par l'air ; aussi pour les entendre, êtes-vous obligé d’appliquer immédiatement l’oreille sur l’abdomen, ou bien de vous servir du cylindre acoustique.

11 y a une autre espèce de bruit de choc dont la connaissance exacte exqite un immense intérêt sous le point de vue physiologique et pathologique. Je •veux parler de celui qui résulte du choc du cœur contre la paroi pectorale. C’est là une question délicate sur laquelle on est loin d’être d’accord, malgré les nombreuses recherches auxquelles on s’est livré dans ces derniers temps. Combien de théories ont déjà été proposées pour l’explication de ce phénomène de simple physique? Sans doute les efforts des médecins qui ont cherché , par des travaux consciencieux , à trouver la solution de ce problème sont louables et honorables; et s’ils ont été infructueux, il faut surtout l’attribuer à l’état peu avancé des sciences physiques, quant à V objet qu’ils avaient à examiner. Avant de pouvoir appliquer les lois physiques à l’étude des bruits du cœur, il eût fallu les découvrir, ces lois; car, ainsi que je vous l’ai fait observer, la science est loin d’être faite à cet égard.

L’année dernière, plusieurs médecins honorables se réunirent à Dublin , afin d'associer leurs travaux et leurs lumières pour décider cette grande et importante question des bruits du cœur. Les résultats auxquels ils sont parvenus ne me paraissent point être l’expression rigoureuse des faits ; mais on ne peut trop applaudir à l’intention qui les a guidés; c’est toujours ainsi qu’il faudrait procéder dans les sciences.

Nous allons maintenant vous soumettre nos opinions à cet égard. Nous répéterons sous vos yeux les expériences sur lesquelles nous appuyons la

théorie que nous avons proposée, et qui nous semble la seule exacte. Ce sera toujours avec empressement que nous accueillerons les objections que vous pourrez nous adresser sur les conséquences que nous déduirons des faits soumis à votre observation. Car , avant tout, c’est la vérité qu il importe de trouver. Il vaut mille fois mieux avouer franchement qu’on s’est trompé, et qui ne se trompe? que de s’obstiner par amour-propre, ou par tout autre motif, à défendre une théorie défectueuse. Pour moi , jë suis prêt à renoncer à mes opinions sur la nature des bruits du cœur, aussitôt qu on m’aura démontré quejc me suis égaré. Mais, quant à présent, je déclare hautement que mes convictions sur le sujet qui va nous occuper, sont pleines et entières.

Page 1