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DES BRUITS ANORMAUX DU COEUR

Vous savez que, même dans l’état normal, on entend quelquefois vers le cœur, d’une manière acci-

dentelle, des bruits particuliers que Laënnec a décrits sous le nom de bruits de soufflet. Ils consistent dans une sorte de vibration soutenue qui se prolonge pendant un temps appréciable. Et alors, tantôt le tic-tac de l’organe s’entend encore distinctement, tantôt il disparaît et est remplacé par ces sons de création nouvelle. L’auscultation est un précieux moyen d’arriver à une analyse précise de ces bruits anormaux, qui présentent d'ailleurs une foule de nuances ; souvent même , quand on applique la main sur la région précordiale, on éprouvé un ébranlement vibratoire très évident, que j’ai appelé bruit de frottement , car il résulte du frottement du sang contre les parois des vaisseaux. Mais dans quelles circonstances ces sons drennent-ils naissance? La physique nous fournit à ce sujet peu de lumières. On sait bien qu’en faisant vibrer une colonne d’air dans un tuyau llexible ou inflexible , on produira des bruits variables par leur nature et leur intensité. On connaît aussi la théorie des anches, et môme on en a fait une heureuse application au mécanisme de la voix humaine. Mais quand il s’agit du passage des liquides à travers un tuyau élastique , et des vibrations qu’ils déterminent en frottant contre ses parois, la science est à peu près muette. Aussi nous avons été forcé de recourir à des expériences directes , pour pouvoir déterminer le mode de production et la nature de ce bruit de souffle.

Bruit de souffle. — Si l’on prend un tuyau en gomme élastique, et qu’on le fasse traverser par un courant de liquide , du moment que celui - ci

n’exerce qu'une pression légère sur les parois, on n entend aucune espèce de vibration sonore. Maintenant si vous augmentez la quantité du liquide, de manière qu'il en pénètre plus dans le tuyau qu’il n’en peut sortir dans un temps donné ; alors vous obtenez des résultats importants à noter. Les parois du cylindre élastique se dilatent par suite de la pression exercée à l’intérieur de leur cavité , elles éprouvent même une sorte de frémissement, très sensible à l’oreille armée du stéthoscope , et qui a une analogie frappante avec le bruit de souffle. Chaque fois qu’une nouvelle ondée de liquide est lancée dans le tuyau , chaque fois aussi les vibrations acquièrent une plus grande intensité. Ainsi donc il y a certaines limites difficiles à fixer, au-delà desquelles un tuyau distendu par un courant liquide, devient le siège de bruits semblables à celui qui nous occupe.

Vous concevez maintenant comment il peut se faire que chez le même individu, tantôt vous entendrez un bruit de soufllc , tantôt vous ne pourrez plus l’entendre. Les propriétés physiques des artères sont analogues à celles d’un tuyau en caoutchouc , du moins quant aux conditions d’élasticité. Aussi il est naturel de supposer que tout courant liquide qui distendra ces vaisseaux , amènera des bruits semblables h ceux que nous produisons d’une manière artificielle. Eh bien ! ce que la théorie nous a fait pressentir, l’observation clinique vient le confirmer. Vous savez que les individus pléthoriques, que

ceux qui sont atteints d’une hypertrophie du cœur

se plaignent sans cesse de bourdonnements dans les oreilles et de bruissements qui les tourmentent quelquefois jusqu’au point de les faire tomber dans une sorte d’aliénation, souvent le médecin ne peut constater par ses propres sens ces divers phénomènes; mais les malades en ont la conscience, et ils disent qu'ils sentent des battements tumultueux dans leurs oreilles et qu’ils entendent leur sang circuler dans ses vaisseaux. Ne verrezvous là qu’une simple exaltation nerveuse, qu’un simple accroissement delà sensibilité? Vous commettriez une bien grave erreur dont les conséquences pourraient être fatales pour les jours du malade. Aussi , bien loin de rapporter à quelque affection de l’organe de l’ouïe les symptômes que vous observez , vous dirigerez vos moyens de traitement de manière à diminuer la masse du sang ou à modérer I impulsion du coeur. Car vous vous rappelez ce que nous avons dit il n'y a qu’un instant. Des tuyaux flexibles parcourus par un courant liquide éprouvent des vibrations sonores quand leurs parois sont soumises à un certain deoré de tension. Or telles sont , chez ces malades , les conditions physiques dans lesquelles se trouve le système artériel ; telle est , à n’en pas douter, l’origine de ces bruits variés intérieurs dont sans cesse ils se plaignent.

Voici maintenant une seconde cause du bruit de souille. On sait depuis long-temps que si on applique sur une artère le stéthoscope en appuyant de manière à déprimer les parois du vaisseau , le sang, au moment où il franchit le point rétréci,

fait entendre un murmure particulier. C’est une sorte de frémissement vibratoire, qui paraît composé de grains très-petits, et qui a une analogie frappante avec le bruit de souffle provenant de la distension des tuniques artérielles. Il résulte de l’ébranlement qu’éprouve le sang en passant d’un endroit plus large du vaisseau dans un endroit plus étroit.

Ainsi donc, deux causes manifestes favorisent le développement du bruit de souffle; d’une part distension trop grande des parois artérielles, d’une autre part rétrécissement du diamètre de ces vaisseaux.

N’y a-t-il pas dans la texture même des tuyaux élastiques que parcourent les liquides , des conditions physiques spéciales capables de donner naissance à des bruits ? Je suis très porté à l’admettre. Ainsi, supposez que l’artère a perdu le poli de sa surface interne, et que la membrane qui la tapisse offre des concrétions inégales et rugueuses, le sang, en frottant contre les parois du vaisseau, produira des vibrations dont les grains seront plus gros et moins nombreux. Or tel n’est pas, vous le savez, le caractère du bruit de souffle, proprement dit , dont les grains , au contraire , sont excessivement fins. Nous reviendrons sur ces variétés de vibration, en parlant des bruits de râpe , lime, etc.

11 est assez difficile , dans ces différents cas , d’établir quelle est la part des liquides et quelle est la part des parois dans la production de ces divers ébranlements sonores. La science n’est point assez avancée pour qu’on puisse, à cet égard, donner

une explication bien rigoureuse; on est obligé de s’en tenir à des suppositions plus ou moins vraisemblables. Aussi nous nous contentons pour le moment de constater les faits , nous réservant plus tard d’essayer à dévoiler leur mécanisme pour les interpréter d’une manière satisfaisante.

Indépendamment de ces causes, dont l’influence favorise la production du bruit de souffle, il y a dans l’économie vivante d’autres circonstances où ce même bruit prend naissance. Qu’une personne tombe en syncope à la suite d’une saignée copieuse ou d’une hémorrhagie quelconque qui aura produit en peu de temps une abondante perte de sang; souvent, si vous venez à ausculter, vous entendrez, outre le tic-tac du cœur, un bruit de souille des plus manifestes. Nous n’avons point encore cherché à reproduire dans nos expériences ce phénomène ; il est probable toutefois qu’avec des tuyaux élastiques semblables à ceux dont nous nous servons habituellement, nous parviendrions à imiter assez fidèlement ces vibrations sonores. Déjà nous savons qu’un certain degré de tension dans les parois d’un artère, favorise le développement du bruit de souille ; faut-il admettre aussi qu’un certain degré de laxité dans les tuniques du vaisseau les rend plus propres à éprouver de la part du sang un ébranlement vibratoire ? C’est à l’expérience et non à la théorie à répondre à cette supposition qui n’a rien que de très vraisemblable.

Ce même bruit de souille s’observe encore chez les filles cblorétiques. Il n’est pas rare non plus de le rencontrer chez les individus épuisés par de

longues maladies, à la suite, par exemple, des fièvres typhoïdes, et, chose singulière , il disparaît à mesure que la santé revient et que l’embonpoint succède à l’amaigrissement. Comment se fait-il que sous l’influence de cet état particulier del économie un pareil bruit vienne à se développer l Ce sont là encore des questions du domaine de 1 empirisme , car les explications physiques nous manquent complètement. Il est très probable quel état particulier du sang, sa viscosité augmentée ou diminuée , joue ici le principal rôle , je dis seulement que cela est probable ; car je n’ai point encore un assez grand nombre de faits pour pouvoir 1 affirmer d'une manière positive. Mais comme dans les maladies, telles que la chlorose et le typhus, il y a une altération manifeste du sang , une modification notable de ses éléments ; je suis très porté à admettre que les degrés variables de viscosité de ce liquide sont une des principales causes de la production de ce genre de bruit de souffle.

Rappelez-vous bien que je ne confonds pas dans une description commune ce bruit de souffle avec les bruits de râpe , de lime, de scie, etc. Ceux-ci en effet sont très différents relativement à leur origine, ou du moins ils se développent dans des circonstances toutes spéciales. Aussi nous en traiterons à part. Je ne parle ici que du bruit de souille dont le caractère particulier est d être temporaire , de n’exister qu’un certain moment, puis de disparaître, en un mot de ne point être lié à une lésion organique constante et permanente. Les autres sons anormaux au contraire sont persistants

comme la cause qui leur a donné naissance, ils sont très fréquemment l’indice d une altération quelconque de nos organes circulatoires, tandis que le véritable bruit de souille se rencontre dans l’état de santé le plus parfait.

Bruit musical. Nous avons vu que les liquides, en passant à travers un point rétréci d’un tuyau élastique, produisaient un bruit particulier. On conçoit maintenant que les modifications de forme et de nature de ce rétrécissement peuvent influer sur la persistance de ces vibrations sonores et même leur faire prendre un autre caractère. C’est d’ailleurs ce qu’apprend l’expérience. Vous connaissez l’ingénieux instrument d’acoustique, qui a reçu de son inventeur, M. Cagnard-Delatour, le nom de Sirène. C’est un tuyau cylindrique en cuivre, terminé supérieurement par une table percée, à égale distance, de trous disposés sur un cercle déterminé. Au-dessus est un plateau mobile, pouvant tourner autour d’un axe d’un mouvement plus ou moins rapide. Ce plateau est aussi percé d un nombre égal d’ouvertures correspondant exactement à celles de la table par leur position et leurs distances respectives. Enfin l’instrument est muni d un tuyau, porte-vent. Voici maintenant en quoi consiste le jeu de la Sirène. Quand on vient à pousser de l’air dans la boite , on imprime au plateau un mouvement circulaire, de sorte que les ouvertures dont il est percé sont successivement béantes on fermées, suivant qu’elles sont parallèles à celles de la table ou qu’elles cessent de leur correspondre. C est de cette alternative de passage et d’in-

terruption do l'air à travers les trous des deux surfaces que naissent ces vibrations sonores qui montent par nuances insensibles du ton le plus grave au ton le plus aigu. Si maintenant au lieu de pousser de l’air dans 1 instrument vous y substituez de l'eau , vous obtenez un son qui se rapproche beaucoup de celui que vous avez déjà produit.

M. Savard avait aussi remarqué depuis longtemps que dans les tuyaux d’orgue on parvient également à développer des vibrations sonores soit qu’on y pousse de l'air, soit qu’on y pousse de l’eau ; seulement le son est modifié dans son timbre et son intensité.

Ainsi vous voyez que ces résultats , quoique peu nombreux, nous fournissent déjà des renseignements utiles pour l’explication de certains bruits musicaux qui se développent quelquefois dans les artères. En effet ces bruits, par cela même qu'ils prennent naissance dans un appareil hydraulique, sont entièrement du domaine de la physique. On peut jusqu’à un certain point les reproduire dans des tuyaux élastiques, et pour cela il suffit de tendre leur parois de manière à diminuer leur diamètre. Le liquide que l’on injecte vient alors heurter contre le point rétréci, et le fait vibrer à la manière des lèvres d’une anche , ou par un mécanisme semblable a celui de ces petits instruments avec lesquels les enfants imitent la voix de Polichinelle.

Laënnec, dans son immortel ouvrage sur l’auscultation, rapporte plusieurs observations où il a entendu distinctement ce bruit musical, et même

il a pu en noter le chant avec exactitude. Je me rappelle moi-même avoir eu l’année dernière dans mon service à l’Hôtel-Dieu une femme chez laquelle on entendait manifestement le sol au moment de la contraction des ventricules. Seulement la note n était pas très juste , et elle se rapprochait du solclièze. Cette malade, que M. Cagnard-Delatoura examinée avec attention, est sortie de l’hôpital aussitôt qu elle a été guérie de l’affection pour laquelle elle y était entrée; c était, je crois, un érysipèle ; aussi nous ne pûmes constater quelle altération des ori hces artériels, pulmonaires ou aortiques, avait produit ce bruit musical. Je m’applaudis, dans l’intérêt de cette femme , de lui avoir rendu la santé, mais dans 1 intérêt de la science il est à regretter d être privé des renseignements qu’aurait fournis 1 examen anatomique des parties.

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