QUATRIÈME LEÇON
Messieurs,
Vous avez vu que les liquides ne s'imbibent pas de la même manière dans les divers (issus, et qu’un tissu étant donné, tel liquide mettra plus de temps que tel autre à s’imbiber. La qualité du liquide est la circonstance qui influe le plus ; ainsi des substances très volatiles comme l’alcool , l’éther , l'acide prussique, pénètrent à travers les porosités des tissus beaucoup plus rapidement que de l’eau distillée. Vous avez vu aussi que plus la température est élevée, plus l’imbibition est prompte, et qu’un corps très dense s’imbibe moins vite qu’un corps très poreux. Ces phénomènes . vous les connaissez maintenant, et je n’entrerai point dans de plus longs détails à ce sujet, car je tomberais inévitablement dans des répétitions fastidieuses. Mais comme ce qui se passe dans nos petits appareils de physique se passe de même dans le grand appareil de l’économie vivante , je vais entrer dans quelques considérations relatives à l’application de ces faits à la thérapeutique.
Tous les tissus, disons-nous, sont susceptibles d imbibition ; les dents elles-mêmes, malgré leur
dureté, sont soumises à cette loi générale; vous savez qu'il est des peuples qui ont l’usage de se colorer les dents. Il y a cependant un tissu qui semble faire exception. Chaque jour, en effet, je puis manier impunément des substances éminemment délétères. Combien de fois ne m’est-il pas arrivé de recevoir sur les mains, sur le visage, des quantités assez notables de l’écume que les individus hydrophobes lancent sur les personnes qui les entourent. Or, vous savez que le caractère essentiel de cette salive est de transmettre la contagion , et que l’atome le plus délié , la molécule la plus fmc du virus rabique sullit pour développer chez l’individu sain cette épouvantable maladie. Et pourtant, je ne suis point encore hydrophobe. Pourquoi donc , dans de semblables circonstances, celte salive n "a-t-elle pas transmis la rage? Parce qu elle est tombée sur une peau intacte, et protégée par celte couche particulière appelée épiderme. Si en effet vous trempez la pointe d’une lancette dans la salive d’un homme hydrophobe, et que vous la portiez sous l’épiderme d’un chien, vous verrez, au bout de quarante jours environ , l’animal devenir enragé, et cela constamment, sans aucune espèce d’exception. Vous comprenez combien il est important de savoir, pour votre propre sécurité, dans quelle circonstance lo virus sera ou ne sera pas absorbé par la peau. Eh bien! c’est encore à une propriété physique qu’il faut rapporter l’explication de ce phénomène.
L’épiderme ne s’imbibe qu’avec une extrême lenteur, aussi l’a-t-on comparé à juste litre à une
couche de vernis , destinée à garantir la surface de la peau. C’est sa présence qui empêche l’absorption du virus par le même mécanisme qu’une couche de vernis protège un corps contre limbibition des liquides avec lesquels il est mis en contact; avec cette différence toutefois, que la propriété de l'épiderme n’est que momentanée. Si, en effet , le séjour du virus sur la surface cutanée se prolongeait pendant plusieurs heures, il est probable que l’épiderme finirait par s’imbiber. Voyez ce qui se passe quand vous appliquez un cataplasme sur une partie quelconque du corps. Au bout de vingtquatre heures vous ti ouvez que l’épiderme a changé de nature et de transparence, il est devenu épais, opaque ,car l’eau a fini par pénétrer dans son parenchyme. Ainsi ce n’est qu’une sorte de vernis temporaire, qui s’imbibe, lentement il est vrai , à la manière des autres tissus.
La méthode endermique , née de mes travaux sur l imbibition , n’estaulrc chose que l’application littérale des faits que je viens de vous exposer. Au moyen d’un vésicatoire on soulève l’épiderme , puis on l’enlève , et l’on se trouve alors en rapport avec le réseau des vaisseaux capillaires disposés à la surface du chorion , vaisseaux dans lesquels il se fait une circulation active. Mettez maintenant en contact avec cette surface dénudée une substance médicamenteuse, solideou liquide, elledevra nécessairement passer dans le torrent circulatoire, car vous trouvez réunies toutes les conditions physiques de l’imhibition. Ce sont là des faits d une applicationjournaliére. J’ai maintenant dans
mes salles à l'IIôtel-Dieu une femme atteinte d’un cancer d’estomac, qui lui cause les douleurs les plus atroces. Je ne suis parvenu à lui procurer du soulagement qu’en lui faisant appliquer à l’épigastre un vésicatoire que l’on panse chaque jour en saupoudrant sa surface avec un sel de morphine. Comment agit cette substance médicamenteuse ? Délayée d’abord dans la sérosité que sécrète le derme mis à nu , elle s’imbibe dans les vaisseaux capillaires sous-jacents, et est transportée, par les courants sanguins, vers les centres nerveux dont elle modifie la sensibilité exaltée. Telle est la théorie de l’absorption par la méthode endermique. Tout autre agent thérapeutique , appliqué sur un point quelconque de la peau dépouillée de son épiderme , serait absorbé par le meme mécanisme que je viens de vous exposer.
C’est ainsi que de véritables crimes ont pu être commis par cette voie d’imbibition. M. Persil citait l’observation d’un curé qui mourut empoisonné après s’ètrc fait panser son cautère par son domestique. Celui-ci , en effet , avait placé deux grains de sulfate de strychnine dans la petite cavité du cautère et remis le pois par-dessus. Ce phénomène s’explique aisément, car cette surface dénudée réunissait les conditions physiques nécessaires à l’absorption.
On a dit qu’en plongeant un individu dans un bain tenant en dissolution des substances médicamenteuses , du deuto-chlorure de mercure, par exemple, il n’y avait point d’absorption par la surface cutanée et que par conséquent les effets nuisibles de cette substance n’étaient pas à redouter.
il faut s 'être bien assuré qu'il 11'y a sur la peau aucune excoriation, aucun bouton ulcéré, car si malheureusement l’épiderme était détruit en quelque point, bientôt vous verriez apparaître tous les symptômes d’un empoisonnement.
Voulez -vous inoculer chez l’homme la variole ou la vaccine , vous déposez légèrement sous l’épiderme, avec la pointe d’une lancette, un atome de la matière que vous voulez faire imbiber. Pourquoi êtes-vous obligé de vous servir d’un instrument? Parce que l’épiderme intact et non perforé s’opposerait à l’absorption de la substance que vous auriez mise à sa surface. Je diraià cette occasion qu’il suffit dans ce cas d’atteindre la face interne de la couche épidermique, sans pénétrer les vaisseaux sanguins sous-jacents. 11 y aurait même de l'inconvénient à ce que la petite piqûre saignât, car le sang en s’échappant pourraitentraîneravec lui la matière que vous voulez faire absorber, et alors les effets de l’inoculation manqueraient.
C’est pour faciliter l'imbibition de l’épiderme qu’on administre par la voie des frictions certaines substauces médicamenteuses. Si l'on se contentait de les appliquer sur la surface de la peau, protégée par sa couche inorganique, il n’y aurait point d’absorption. Mais par un frottement prolongé, et surtout ayant soin de choisir de préférence les endroits où l’épiderme est le plus mince, on fait facilement parvenir les médicaments au réseau vasculaire du cliorion. D’autres parties sont choisies quelquefois pour servir de voie d’absorption; ainsi, des frictions mercurielles sont faites sur
les gencives, sur la face interne des lèvres et des joues. Pourquoi choisit-on de préférence ces (issus ? A cause de leur nature éminemment poreuse et vasculaire, double propriété qui explique à la fois et la facilité avec laquelle l’imbibition s’effectue et la rapidité du transport de la substance absorbée dans le torrent de la circulation.
11 existe d’autres surfaces dans l’économie animale, qui par leur structure ont quelqu’analogie avec la/ peau: je veux parler des membranes muqueuses. Celle qui tapisse le canal intestinal nous offre de nombreuses variétés dans sa disposition , suivant qu’on l’examine à la voûte palatine, à la langue , aux gencives et dans toute la longueur du tube digestif, jusqu’à l’orifice inférieur du rectum. Chez l’homme le scalpel ne démontre d'épiderme muqueux que depuis les lèvres jusqu’au cardia, où il semble se terminer par des franges irrégulières. Dans l’estomac lui-même, comparez sous le rapport physique l’aspect de la portion splénique et de la portion pylorique. Dans la première* vous rencontrez moins de mucus et moins de vaisseaux sanguins; dans la seconde un réseau vasculaire très riche, recouvert de muscosités abondantes. 11 est un fait surtout que je dois vous faire remarquer, c’est que la sécrétion du mucus intestinal n’est point un phénomène entièrement vital, et qu’il dépend en partie des lois physiques. En voulezvous la preuve ? Enlevez soigneusement, en grattant avec le scalpel, cette couche muqueuse en un point quelconque de l’estomac, vous retrouverez le lendemain une nouvelle couche rie mucus dé-
posée ù la place où vous aurez expérimenté la veille. Or, puisque cette sécrétion s’est opérée sur un tissu non vivant, il faut bien qu’il se soit passé là quelque chose île physique. Quels sont les usages de ce mucus ? Il est évidemment destiné à empêcher le contact immédiat des substances introd uites dans l'estomac avec le réseau vasculaire qu’il revêt. On peut donc le considérer à juste titre comme analogue à l’épiclerme de la peau , puisqu'il sert ainsi que lui d’enveloppe protectrice. 11 s’en rapproche aussi par sa composition chimique, car les expériences de Berzélius ont démontré que l’épiderme n’est autre, chose que du mucus desséché; mais il s'en faut de beaucoup que ce mucus résiste autant que l’épiderme à l’imbibition, il se laisse bientôt pénétrer par les diverses substances qui doivent être absorbées, et ne leur oppose le plus ordinairement qu’un obstacle faible et passager. C’est la présence de cet enduit muqueux qui explique pourquoi l’absorption est moins rapide sur la surface de l’estomac que sur celle de la plèvre , car vous savez que les membranes séreuses ne sont recouvertes par aucune couche inorganique.
Voici l’estomac d’un cheval. C’est surtout sur cet animal qu’on peut voir combien la muqueuse diffère, quant à scs propriétés physiques, suivant le point où on la considère. Examinez comparativement la portion splénique et la portion pylorique de ce viscère. Je vous ferai remarquer, puisque l’occasion s’en présente, que le véritable pylore du cheval répond à l'orifice œsophagien, car c’est là
qu existe un anneau fibreux élastique, ayant pour usage de s’opposer à toute espèce de régurgitation. Aussi, dit on généralement que cet animalne vomit pas. Quand on provoque les contractions des parois abdominales, telle est la résistance de cette espèce de sphincter , qu’on a vu l’estomac se déchirer dans les efforts infructueux de vomissement. Mais revenons à l’examen de la membrane muqueuse. Vous voyez qu’elle paraît divisée en deux compartiments bien distincts : l’un, qui correspond à l’orifice œsophagien , est blanc, opaque, à peine recouvert de mucosités , n’offrant par la dissection que peu de vaisseaux sanguins ; l'autre, au contraire , qui avoisine le pylore , est velouté, recouvert d’un enduit muqueux abondant , et parcouru par de nombreuses ramifications capillaires. Si l’on pouvait isoler ces deux surfaces sur l’animal vivant, et expérimenter sur chacune d’elles, je suis certain que l’absorption serait trois ou quatre fois moins active dans la portion splénique que dans la portion pylorique. Rappelez -vous , en effet, les conditions qui favorisent l’imbibition , et la disposition anatomique des surfaces que vous avez sous les yeux. Dans l’une, mucus très dense, ressemblant à l’épiderme, peu de vaisseux sanguins; dans l’autre, mucus très mou , vaisseaux sanguins abondants.
Nous pouvons prouver par des expériences la plupart des faits que l’analogie seule nous ferait admettre, et vous verrez de la manière la plus manifeste, que le mucus intestinal, tout en ralentissant l’imbibition, n’y met point un obstacle aussi
complet que l’épiderme cutané. Je plonge la pâlie de ce lapin dans une solution alcoolique de noix vomique , substance dont vous connaissez l’activité. Voilà déjà quelques instants que l’expérience dure, et cependant aucuns symptômes d’empoisonnement ne se sont manifestés. Et en effet, il en est de la patte de l'animal comme de la main de l’opérateur; la présence de l’épiderme s’oppose à l’i inhibition de l'agent vénéneux dans le réseau vasculaire du cliorion. Je vais maintenant injecter par le rectum dans le gros intestin de l’animal , un quart de gros de cette môme solution alcoolique; observez ce qui va se passer. La surface muqueuse dans ce point reçoit moins de vaisseaux sanguins que celle de l’estomac ou de l'intestin grêle , et celte disposition anatomique vous explique la lenteur de l’absorption de la substance délétère. Déjà l’animal paraît inquiet, il semble s’occuper de sa sensation intérieure , ses membres se raidissent, il est mort. Comparez maintenant les résultats que nous venons d’obtenir , avec la rapidité de l’imbibition à la face d’une membrane séreuse telle que la plèvre.
Si vous venez à faire l'application de ces faits à la thérapeutique, vous sentirez combien il importe au médecin de connaître les conditions physiques de Y intestin , et les qualités imbibilives des différents liquides qu'il veut faire pénétrer dans l’économie. Chaque jour on prescrit des lavements chargés de substances médicamenteuses. Est - il indifférent dans ces cas d’employer une solution aqueuse ou bien une solution élhéréc? Vous injec-
tcz un demi-gros d'éther dans le rectum , et bientôt vous reconnaissez l’odeur de cette substance dans la transpiration pulmonaire, tant son absorption est facile et rapide. 11 en est du camphre comme de l’éther ; à peine il a été mis en contact avec la surface muqueuse de l'intestin , que déjà la transpiration pulmonaire traduit au dehors son odeur caractéristique. Cette exhalation qui s’opère à la face interne du poumon n’est elle-même qu’un simple phénomène d’imbibition sur lequel je me réserve plus tard d’appeler et de fixer votre attention.
C’est donc à celte couche de mucus qui, comme une sorte d’épiderme , recouvre les membranes muqueuses, qu’il faut rapporter la lenteur avec laquelle certaines substances sont absorbées. En voulez -vous une preuve! Observez ce qui va se passer quand je vais appliquer sur la conjonctive d’un lapin une goutte d’acide prussique, le plus énergique de tous les poisons , quand cette substance est pure. A peine le liquide a eu touché la paupière que l’animal est mort. Et cependant vous n’avez là qu’une surface peu étendue, parcourue par des vaisseaux blancs qui ne laissent pénétrer les molécules qu'avec lenteur. Mais d’une part la propriété de s’imbiber que cet acide possède à un si haut degré , d’une autre part aussi 1 absence d’une couche inorganique sur la muqueuse palpébrale, vous expliquent la rapidité des effetsde ragent vénéneux. Ce n’est encore ici qu’un simple phénomène physique, sans aucune altération vitale des tissus , car les vaisseaux sanguins qui
rampent à la surface du globe oculaire n’offrent pas même la plus légère trace d’altération.
II résulte des considérations dans lesquelles je viens d’entrer avec vous , et des expériences exécutées sous vos yeux, que plus une surface absorbante est étendue, plus ses vaisseaux sanguins sont nombreux, plus aussi les effets de l’imbibition devront être rapides. Je me propose de revenir encore sur un sujet aussi important , et de passer en revue quelques autres questions relatives aux absorptions locales et au traitement des empoisonnements par morsures d’animaux vénéneux. Ce sera l’objet de la séance prochaine.