CINQUIÈME LEÇON
Mf.ssif.ur s ,
S’il est des eirconstances où le médecin se sert de la voie de l’absorption pour faire pénétrer dans les tissus organisés desagents médicamenteux, il en est d’autres bien plus impérieuses où il doit prévenir l’imbilion de certaines substances et par suite leur transport vers le système nerveux. Supposez un individu mordu par un chien enragé, quelle indication première avez-vous à remplir? Empêcher d’abord l’imbibition du virus rabique, si toutefois il en est encore temps, car malheureusement dans la plupart des cas, plusieurs heures se sont déjà écoulées depuis l’événement lorsque vous êtes appelé. Et cependant comment se fait-il que souvent on ne voit point se développer d’accidents à la suite de morsures qui n’ont point été soignées, ou du moins qui n'ont été soignées que par des moyens plus ou moins ridicules? Car, vous le savez , chaque pays a ses sortilèges et ses remèdes de bonne femme. Dans telle localité on vante les merveilleux effets de l’omelet te , dans telle autre l’cllicacilé admirable d'un onguent mystérieux. Et ce que je dis de ces moyens absur-
des ne peut-il pas aussi s’appliquer à cette foule de médicaments que des praticiens fort distingués d’ailleurs prescrivent à l’intérieur pour neutraliser les effets du virus inoculé ? Qu’arrive-t-il donc dans ces cas où, après une morsure non traitée, il ne survient pas d’accidents? Sur vingt individus mordus par un chien enragé , il en est chez lesquels ces conditions d’imbibition n'ont point eu lieu. Tantôt l’épiderme n’aura été qu’effleuré, et la bave n’aura pu pénétrer à la surface vasculaire du chorion, tantôt la dent de l’animal aura été essuyée parles vêtements et les divers tissus qu'elle a traversés , et alors vous n'avez plus que les conséquences d’une simple blessure. Sur six; chiens que j’avais fait mordre par un chien enragé , trois seulement sont devenus hydrophobes, les trois autres n’ont rien éprouvé parce que sans aucun doute le virus rabique n’avait point été déposé dans un point où il pût être absorbé. C’est ainsi que quand un loup malade de la rage se jette sur un troupeau , toutes les bêtes mordues ne seront point inévitablement atteintes du même mal, Pa’ 'ce que, je le répète, il est des circonstances accidentelles qui empêcheront l’imbibition de la bave contagieuse.
Avant qu’une saine théorie ne nous eût fait connaître les moyens rationnels de prévenir l’absorption du virus déposé dans nos tissus, l’empirisme guidé par un instinct aveugle parvenait déjà aux mêmes résultats. Un homme est mordu par un chien enragé, et avec un fer chaud on cautérise profondément la blessure. Que s’est-il passé ? Une
opération toute chimique. Vous avez détruit toute espèce de matière animale déposée par la dent infectée , et ainsi les mystérieux phénomènes de la rage ne sont plus à redouter. Mais si malheureusement la plaie était profonde , et que la cautérisation n intéressât qu'une couche superficielle de tissus , les accidents consécutifs de l’épouvantable maladie ne manqueraient pas de se manifester. Quand on a affaire à un individu pusillanime qui redoute l’application du fer incandescent, on peut toucher avec un caustique liquide' la partie mordue, et prévenir ainsi le développement de la rage, en détruisant en même temps le ■virus et les tissus qu’il a touchés.
On a recommandé aussi de bien laver la blessure avec de l’eau fraîche ou tiède , de la faire saigner abondamment; ces moyens sont rationnels et doivent souvent être avantageux. En effet, on peut entraîner ainsi les particules de salive redoutable qui ont été déposées; mais un praticien sage ne sera pas tranquillisé par de simples lotions , car quelques atomes ont pu déjà s’imbiber dans le tissu cellulaire ou les vaisseaux sanguins; et la prudence exige que tout le trajet de la morsure soit cautérisé.
Ou a beaucoup parlé des ventouses à l’occasion des blessures empoisonnées, et on leur attribuait une sorte d’action merveilleuse. Eh bien analysez avec moi ce qui se passe dans l’application d’une ventouse comme moyen de s'opposer au développement de la rage , vous n’y venez qu'un phénomène de simple physique. Je suppose qu'un animal a été blessé par la flèche
empoisonnée d’un sauvage, si cette flèche est arrachée à l'instant où elle a pénétré dans les tissus , peut-être ne verra-t-on se développer aucun accident, car il faut un certain temps pour que la substance vénéneuse soit dissoute et emportée au sein de l'économie par les courants sanguins. Aussi l’observation a-t-elie appris à ces peuples barbares que plus le corps vulnérant séjourne dans la plaie, plusses effets sont redoutables; et c’est pour parvenir à ce but que leurs flèches sontdisposées de manière à entrer facilement dans les chairs, mais au contraire à ne pouvoir ressortir , car les dents et les saillies anguleuses dont elles sont hérissées s’opposent à leur retraite du sein des tissus. Vous savez qu’il y a très long-temps qu’on a recours à la succion pour remédier à ces sortes de blessure, et cette pratique ne peut être que fort avantageuse, car on aspire en même temps et le sang et le poison qu’il tient en dissolution. Mais si la plaie est profonde, la succion, loin de donner issue à l’agent vénéneux, l’emprisonnera pour ainsi dire au milieu des parties molles, car ne s’exerçant que sur une surface voisine de la peau, elle rapprochera les lèvres de la solution de continuité. Aussi dans ce cas le virus sera facilement absorbé! C’est par un mécanisme parfaitement analogue à la succion qu’agissent les ventouses. Que se passe-t-il quand vous appliquez une ventouse sur une blessure produite par une arme empoisonnée? Vous faites le vide c’est-à-dire que la surface qu elle recouvre se trouve soustraite à la pression atmosphérique, et
comme les parties plus profondes sont toujours soumises «à cette môme pression, il s’en suit que les liquides se trouvent aspirés du centre à la superficie. Mais remarquez que la ventouse est surtout utile en suspendant la circulation capillaire à la circonférence de la plaie , car si l’on n’a pu prévenir l’imbibition du virus, du moins on s’oppose à son transport par les vaisseaux sanguins. L’emploi de ce moyen est donc très rationnel ; toutefois je me hâte d’ajouter qu'il n’offre pas une certitude complète. Si en effet la blessure était profonde, qu’elle eût été faite par un animal dont les dents canines sont très longues, tel que le loup, par exemple, vous aurez beau alors suspendre par l’application d’une ventouse la circulation à la superficie du derme, les vaisseaux profonds seront toujours traversés par un courant sanguin , et ils pourront absorber et transporter au loin le principe délétère. Ainsi donc à la rigueur on peut se contenter d’une ventouse pour la morsure d’une simple vipère, car le virus n’est point assez actif pour compromettre la vie du malade : mais s’il s’agissait d’un animal dont le venin fût plus actif, le médecin devrait recourir à la cautérisation, seul moyen de détruire avec certitude jusqu’au moindre atome de l’agent septique.
Je me rappelle avoir été chargé il y a quelques années par l'académie des sciences d’examiner un moyen proposé comme une sorte de spécifique contre la morsure des animaux vénimeux. C’était une petite pierre verte, insoluble, qu'un voyageur enaitde rapporter des Indes où elle jouit d une
grande célébrité. Voici les expériences dont je lus témoin. Ce monsieur ayant fait mordre par une vipère plusieurs lapins, me dit : si maintenant je touche avec la pierre la blessure de ces animaux, je vais neutraliser les effets du poison et prévenir le développement d’accidents consécutifs. Je lui lis observer que pour que l’expérience fût plus concluante, il fallait d'abord examiner ce qui allait arriver aux lapins en ne leur faisant rien. Nous attendîmes donc. Mais quelle ne fut pas la surprise du voyageur de voir que ces animaux n'éprouvaient pas le moindre effet de la morsure de la vipère? Il convint avec la meilleure foi du monde qu’il s’en était laissé imposer par de trompeuses apparences , et il resserra sa petite pierre après avoir répété sur d’autres lapins la même expérience sans avoir vu se développer chez aucun les moindres accidents.
Vous voyez avec quelle réserve on doit se prononcer sur l’efficacité de tel ou tel remède. Si le reptile eût été irrité, que la saison eût été plus chaude, il est probable que la morsure aurait été suivie de symptômes d’empoisonnement, que l’application de la petite pierre n’aurait pu ni prévenir ni combattre.
Supposons maintenant que vous êtes appelé auprès d’une personne qui vient d’être mordue par un animal vénimeux, quelle première indication avez-vous à remplir ? Puisqu’on 11e peut pas toujours savoir exactement jusqu’à quelle profondeur la dent a pénétré dans les tissus, il faut d’abord empêcher le transport du virus en appli-
quant une ligature au-dessus de la blessure. C'est ce que font instinctivement les ouvriers qui travaillent dans la forêt de Fontainebleau; quand ils ont été mordus par une vipère, ils serrent très fortement avec leur mouchoir le membre au-dessus du point où il a été blessé. La circulation veineuse se trouvant ainsi interceptée, Fimbibition locale s'effectue il est vrai , mais le poison ne peut être transporté vers le cœur. Une fois donc la ligature appliquée , il faut détruire avec le caustique ou le fer incandescent tous les tissus que la dent de l’animal a touchés , car il peut se faire que déjà une partie de l'agent vénéneux ait pénétré par voie d’imbibition. Faisons maintenant sur Fanimal vivant l’application des principes que je viens de vous énoncer.
J’enfonce dans la patte de ce lapin une petite allumette enduite d’extrait alcoolique de noix vomique, observons ce qui va se passer. Comme la substance vénéneuse est solide, et que les vaisseaux avec lesquels elle se trouve en contact sont peu nombreux , il faut du temps pour qu’elle soit dissoute et transportée dans le torrent de la circulation. Voilà les premiers symptômes qui apparaissent, les membres offrent de la rigidité. Si je serre fortement la cuisse avec une ligature, aussitôt, vous le voyez , les accidents sont suspendus. En effet, j intercepte la circulation , et j’empêche le poison imbibé d être transporté vers le système nerveux. Mais ce n’est pas tout, il faut maintenant détruire les tissus que le virus a touchés ; aussi vous voyez qu’avec un pinceau imbibé d acide sulfurique, je
cautérise tout le trajet de la plaie par laquelle j’ai introduit l'allumette empoisonnée. Si l’expérience a été bien faite, je peux maintenant couper la ligature, et la circulation pourra se rétablir sans danger pour l'animal. (Au moment où M. Magendie ôte la ligature , l’animal est pris de convulsions tétaniques et tombe sans mouvement sur la table, on le croit mort). Il parait, continue le professeur, que nous n’avons pas détruit avec le caustique. tout le poison déposé dans la blessure , ou que déjà une trop grande partie était passée dans les veines ; je vais séparer le membre du tronc afin d’examiner l’état des parties. ( La douleur produite par la section de la patte rappelle à lui l’animal qui se redresse aussitôt, et cherche à s’échapper). Je suis bien aise de eet incident, reprend M. Magendie qui partage l’hilarité de l’auditoire , car cela me fait songer que j’ai omis de vous indiquer l’amputation du membre blessé comme moyen de prévenir l’absorption du virus. C’est là sans doute une ressource extrême, mais il est des circonstances où il faut y avoir recours , ce sont celles où l’on n’a point d’autre moyen à sa disposition, et où l’agent délétère est très actif. Vous avez peut-être entendu parler de cet homme qui faisait métier de montrer des serpents pour de 1 argent, et cpii fut mordu un jour à la main par un serpenta sonnette, animal essentiellement vénimeux. Il ne se trouva là que des personnes ignorantes qui firent appliquer des sangsues et des cataplasmes au lieu d’attaquer directement le principe .virulent, et cet homme succomba en peu d instants. Sa femme continua d’exercer le même
métier, d autant plus que l'accident arrivé à son mari avait acquis au serpent une célébrité qu elle savait exploiter à son profit. Le même animal ayant mordu peu de temps après au doigt le domestique qui le faisait voir, cette femme, instruite par l'expérience du premier accident n’hésita pas à couper aussitôt avec un tranchet le doigt qui venait d’être blessé, et prévint ainsi le développement d’accidents qu’elle savait être mortels. Plus heureux que son maître , le domestique en fut quitte pour une légère mutilation.
Vous vous rappelez quelles conséquences thérapeutiques nous avons déduites de l’étude de l’absorption pour les différents tissus de l’économie vivante. Mais il est des circonstances locales qui peuvent empêcher l'imbibition des liquides, et il est un fait sur lequel je dois appeler votre attention. Quand vous voulez mettre à nu le réseau vasculaire du chorion , il n’est pas indifférent d’employer tel ou tel procédé pour enlever la couche épidermique. Je me rappelle qu’un jour que je faisais des expériences en public sur l’absorption , je versai sur la peau de l’animal de l’eau bouillante afin de produire une phlyctène, et de mettre le derme à nu. Ayant donné issue à la sérosité, j’appliquai sur la surface dénudée la substance que je voulais faire absorber , mais je ne vis rien qui annonçât son passage dans le torrent de la circulation. J’expérimentai avec l’acide pi ussiquc , et les résultats furent complètement négatifs. Alors en examinant la peau, je m’aperçus que son tissu avait été racorni, et en quelque sorte désorganisé par le
contact de l’eau bouillante, que les vaisseaux capillaires avaient été oblitérés, et je compris alors comment l’absorption n’avait pu s’effectuer.
Il en est à peu près de même des frictions ammoniacales. Elles produisent, il est vrai, une vésication très rapide , mais elles altèrent aussi le réseau vasculaire sous-épidermique , et dès lors les conditions d imbibition et d’absorption sont moins favorables.
Certaines altérations organiques delà peauetdes autres tissus se traitent par les caustiques, tels que le sublimé , la pâte arsenicale , le nitrate acide de mercure, etc.; mais il faut, dans l’emploi de pareils moyens , une grande circonspection et une connaissance approfondie des lois qui président à l'absorption. Avez -vous affaire à des surfaces modifiées , à des tissus transformés dans lesquels il n’y a plus de circulation capillaire, vous pouvez sans danger y porter le caustique. Mais si de pareilles applications étaient faites sur une surface' saine , sur un tissu bien organisé où l’absorption se fait régulièrement, vous pouvez voir se développer les accidents les plus formidables. L’histoire de la chirurgie mentionne plus d’un empoisonnement produit de cette manière. L’étude du mécanisme physique de l’absorption pourra seule vous faire éviter de semblables écueils qui compromettent tout à la fois et la vie du malade et la réputation du médecin.