‹ Leçons sur les phénomènes physiques des corps vivantsChapitre 12 sur 24 · POISSONS ÉLECTRIQUES. — COURANT PROPRE DE LA GRENOUILLE · texte numérisé non relu

POISSONS ÉLECTRIQUES. — COURANT PROPRE DE LA GRENOUILLE

Dans la leçon précédente je vous ai démontré que les actions chimiques qui ont lieu dans la fibre musculaire vivante y développent de l'électricité que l'on peut rendre manifeste au moyen d'une expérimentation convenablement dirigée. Le courant musculaire est une propriété générale de l'organisme vivant. Je vais aujourd'hui vous entretenir du développement d'électricité propre à certains animaux.

Nous connaissons cinq poissons doués de cette propriété, ce sont : la raja torpédo, \e gymnotus electricus , le silurus electricus , le tetrodon electricus et le trichiurus electricus. Deux de ces poissons seulement, la torpille et le gymnote, ont été étudiés avec soin. Le premier surtout a été l'obi et de nombreuses recherches. Ce sera donc de la torpille que nous nous occuperons plus spécialement. ,

Si l'on saisit une torpille vivante avec les mains, on ne tarde pas à ressentir une forte commotion aux poignets et aux bras ; elle est comparable à celle que produit une pile à colonne de cent à cent cinquante éléments, chargée avec de l'eau salée. Si l'on cory;inue à tenir l'animal entre les mains , ces secousses se succèdent quelquefois

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avec tant de rapidité que bientôt il devient impossible de la soutenir plus longtemps ; mais lorsqu'un certain temps s'est écoulé, l'animal perd sa vivacité, les secousses sont moins énergiques , même si l'on a la précaution de le tenir dans un grand vase plein d'eau salée. Cette secousse est assez forte pour être ressentie sans être directement en contact avec l'animal qui la donne; les pêcheurs connaissent cette particularité , et ils sont avertis de la présence de la torpille au milieu de tous les autres poissons qui se trouvent dans leurs filets, au moment où ils versent des seaux d'eau pour les laver; toutes les fois que le jet en est continu , ils ressentent une secousse spécialement dans les bras ; elle est perçue , même à de grandes distances, dans l'eau où la torpille se trouve plongée, et celle-ci paraît être douée de cette faculté afin de pouvoir tuer les poissons dont elle se nourrit.

Les premiers observateurs s'aperçurent bientôt de l'identité du phénomène que présente la torpille avec la décharge électrique ; ils s'assurèrent que si l'animal était entouré de matières isolantes , si on le touchait avec des baguettes de cire d'Espagne, de verre, etc., la secousse n'avait plus lieu, qu'au contraire on la ressentait immédiatement si, au lieu de i^ésine ou de verre, on se servait d'eau, de linges mouillés ou mieux encore de corps métalliques. Walsh est allé plus loin; il est parvenu à démontrer par des expériences, aujourd'hui généralement admises , que les deux surfaces opposées du corps de la torpille sont les pôles où se trouvent les électricités contraires au moment de la décharge. Il en résulte qu'on l'obtient la plus forte possible en réunissant le

ventre et le dos du poisson, au moyen d'un conducteur, et le corps de l'observateur peut en tenir lieu. On a pensé à une certaine époque qu'il suffirait de toucher avec un conducteur un point quelconque du dos ou du ventre de la torpille , pour en obtenir la secousse , et que par conséquent il était inutile de faire communiquer, ainsi que nous l'avons dit, les deux faces opposées de l'animal; mais il est bien démontré aujourd'hui que cette condition est indispensable, et que si l'on réussit à avoir la secousse en touchant la torpille en un seul point avec un conducteur métallique tenu entre les mains , ce fait résulte de ce qu'elle n'est pas isolée, et que le circuit est complet et se fait à travers le sol et le corps de l'observateur. Cependant si la torpille est isolée au moyen d'un plateau de résine sur lequel elle repose par une de ses faces, on obtient une légère secousse si on touche l'autre du doigt ; mais vous vous rendrez parfaitement compte de cette particularité quand nous vous aurons exposé les lois de la distribution de l'électricité sur le corps de cet animal, au moment de sa décharge.

La secousse de la torpille est accompagnée de tous les phénomènes propres à la décharge ou au courant électrique. Les grenouilles préparées à la manière de Galvani, disposées sur le corps de la torpille, éprouvent des contractions à chaque secousse qu'elle donne, lorsqu'elle est excitée; ce même effet a lieu alors même qu'elles sont placées à quelques mètres de distance de la torpille, pourvu qu'elles reposent, ainsi qu'elle, sur un linge mouillé. Si la grenouille, préparée comme nous l'avons dit, est tenue avec la main et est mise en contact

avec un point du corps de la torpille au moyen de l'extrémité de ses nerfs , elle éprouve des soubresauts à chaque secousse de celle-ci. Cependant ces contractions cessent si la torpille est isolée ou si la grenouille est suspendue au moyen d'un fil isolateur. Malgré cette précaution, le contraire a lieu quand une longue portion de son filament nerveux est étendue sur le corps de la torpille. Ce fait est analogue à celui dans lequel on reçoit la secousse dans les doigts lorsque la torpille est isolée.

Lorsque l'on distribue plusieurs grenouilles sur un grand nombre de points de la superficie de cet animal , d'abord elles éprouvent toutes des soubresauts à chaque décharge du poisson ; mais à mesure que sa vigueur diminue , on s'aperçoit que celles qui les éprouvent le dIus longtemps sont celles qu'on a placées sur les côtés de l'animal , près de la tête , c'est-à-dire que les points qui conservent le plus longtemps la faculté de faire contracter les grenouilles , sont ceux qui correspondent à deux organes particuliers, situés latéralement et symétriquement vers l'extrémité céphalique du poisson. Quand on met les deux extrémités des fils de platine d'un galvanomètre médiocrement sensible au contact du dos et du ventre delà torpille, et qu'on l'irrite à l'effet d'en obte-

nir la décharge, on voit, au moment où les grenouilles se contractent, l'aiguille du galvanomètre dévier brusquement, puis immédiatement revenir en arrière, osciller et s'arrêter à 0'', même si l'on continue à tenir le circuit fermé; une nouvelle décharge du poisson ayant lieu, le même phénomène se reproduit. A l'aide de cet instrument, on a pu prouver que, dans la décharge de la torpille, le courant est dirigé dans le galvanomètre du dos au ventre du poisson, en sorte que le dos représente le pôle positif d'une pile, et le ventre le pôle négatif. Si Ton explore avec l'extrémité des fils du galvanomètre les divers points du corps de la torpille au moment où. la décharge a lieu, on s'aperçoit, d'une manière encore plus évidente qu'en se servant de grenouilles, qu'au commencement de l'expérience on obtient les signes du courant, en établissant le circuit entre n'importe quels points du dos et du ventre, mais que lorsque l'animal s' affaiblit, on doit toucher la partie du corps qui correspond aux points nommés organes électriques, pour rendre manifeste l'existence du courant. 11 est singulier d'observer qu'en touchant simultanément deux points de la même face, dorsale ou abdominale, de l'un de ces organes, les signes du courant se laissent apercevoir, mais beaucoup plus faibles que ceux qu'on aurait eus en établissant le circuit entre les deux faces opposées. Pour réussir à produire la déviation de l'aiguille en touchant avec les fils du galvanomètre deux points appartenant à la même surface du poisson, il est indispensable que l'un des fils soit mis en contact avec une partie voisine de la périphérie de l'organe électrique, et que l'autre fil occupe un point

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presque diamétralement opposé au premier. On a alors les signes du courant, et celui-ci se trouve toujours dirigé dans le galvanomètre du fil le plus voisin de la ligne médiane de l'animal à celui qui en est le plus éloigné : on les obtient encore avec le galvanomètre en tenant un des fils en contact avec la face abdominale ou dorsale de l'un des organes, et en introduisant l'autre dans l'intérieur de l'organe lui-même. Le courant est constamment dirigé du fil qui touche la superficie dorsale, ou qui en est le plus voisin, à l'autre fil.

Si, au lieu de faire usage du conducteur du galvanomètre, on emploie un fil métallique dont une portion est tournée en spirale et dans l'intérieur duquel est introduite une aiguille en acier, et que l'on touche les deux faces de la torpille avec les extrémités du fil, la décharge magnétisera cette aiguille. La direction du magnétisme produit parla décharge du poisson est constante, c'est-àdire qu'elle est même que celle du courant indiqué par le galvanomètre, quels que soient d'ailleurs la grosseur du fil de la spirale, la longueur du circuit, le diamètre de la spirale elle-même, la longueur et la grosseur de l'aiguille d'acier, et sa trempe.

Si l'on place la torpille sur un plan isolant, en disposant sur chacune de ses faces un disque de platine, qu'on y superpose deux morceaux de papier de même dimension , après les avoir imbibés d'une solution d'hydriodute de potasse , et qu'enfin on ferme le circuit en mettant en communication les disques par un fil de platine , on ne tarde pas à constater qu'après un certain nombre de décharges données par le poisson , il se forme une tache

d'une couleur jaune rougeâtre autour de l'extrémité du fil de platine qui touche le morceau de papier placé sur le platine du côté du ventre. Celui qui est sur le disque de platine en contact avec le dos , se colore également , mais plus faiblement. La solution qui imprègne le papier est donc décomposée par le courant de la torpille, et l'iode se porte au pôle positif.

On peut aussi arriver à apercevoir l'étincelle au moment de la décharge; l'appareil employé à cet effet est très -simple : on place une torpille très-vivace sur un large plateau métallique, comme serait celui d'un électrophore parfaitement isolé, et l'on met au-dessus du poisson un disque tenu au moyen d'un manche isolant. Chacune de ces deux parties de l'appareil est munie d'un fil métallique ; sur leur extrémité supérieure on attache avec de la gomme deux feuilles d'or , qui , par conséquent , pendent par en bas. On dispose les plateaux de manière à rapprocher beaucoup les deux feuilles l'une de l'autre. En comprimant le poisson avec le plateau supérieur, et en mettant les deux feuilles d'or presque en contact, on voit fréquemment passer l'étincelle de l'une à l'autre ; mais on comprend aisément que ce phénomène soit difficilement aperçu ; en effet , il faut saisir le moment de la décharge et disposer en cet instant les deux feuilles d'or à une distance telle que l'étincelle puisse se produire.

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Tous les phénomènes de la décharge et de la secousse de la torpille doivent donc être attribués à un courant électrique; l'appareil où il est produit consiste en deux organes particuliers nommés organes électriques de la torjnlle. Chacune des faces de ces organes possède un état électrique opposé : la face dorsale est positive et la face abdominale est négative. La torpille donne volontairement la décharge , et toute irritation venant du dehors n'agit sur l'organe électrique que par l'intermédiaire de la volonté de l'animal; et, en effet, comme la décharge passerait à travers son corps lui-même s'il n'existait pas des circuits extérieurs et des conducteurs pour la recevoir, il en résulte que l'animal, ou n'en donnerait plus , ou cesserait immédiatement d'en donner s'il était hors de l'eau, ou s'il n'était pas touché , ou s'il l'était par des corps isolants. Ce n'est donc pas sans raison que la nature a placé dans un liquide conducteur les animaux doués de cette faculté.

Les propriétés du courant de la torpille semblent se rapprocher davantage de celles du courant électrique proprement dit que de celles, de la décharge de la bouteille.

Examinons maintenant la décharge de la torpille comme fonction physiologique, par conséquent , étudions quelle influence ont sur elle les diverses parties de l'organe luimême, celles qui l'environnent ou qui ont avec lui quelques rapports, ainsi que les circonstances qui ont action sur l'état de vie de l'animal électrique.

Si l'on a soin d'opérer rapidement, sur une torpille très-vivace , l'ablation d'un de ses organes électriques en le séparant des cartilages et des téguments 'qui le cou-

vrent et l'environnent, en laissant intacts seulement les gros troncs nerveux qui s'y distribuent, on aperçoit aisément que toutes ses diverses parties, téguments, cartilages , etc., n'ont aucune influence sur la décharge.

En effet, en couvrant cet organe, ainsi séparé de la torpille, avec des grenouilles préparées, si l'on appliqi;e les conducteurs du galvanomètre sur ces deux faces et si l'on irrite les nerfs , on verra les grenouilles se contracter, l'aiguille dévier, indiquant un courant qui circule comme à l'ordinaire dans le galvanomètre de la face dorsale à la face abdominale de l'organe.

En agissant de cette manière , on observe un autre phénomène très- curieux qui consiste en ce qu'on obtient la décharge tantôt dans une portion de l'organe électrique, tantôt dans une autre. Il suffit pour cela d'irriter séparément chacun des nerfs de l'organe même, et l'on voit se contracter, non pas toutes les grenouilles qu'on y a disposées , mais quelques-unes seulement , c'est-à-dire celles qui occupent un des points où se ramifie le nerf irrité.

On ne peut obtenir ces décharges que pendant un espace de temps très-court.

Cependant, si l'on irrite le nerf en le faisant traverser par un courant électrique , l'organe ainsi séparé a la faculté d'en donner pendant un temps plus considérable. Le courant qui passe à travers le nerf de l'organe électrique de la torpille obéit aux mêmes lois que celles qui règlent son action sur les muscles. Au moment oii le courant commence à circuler dans le nerf de cet organe , il excite la décharge ; s'il continue

à le traverser, elle n'a plus lieu; mais on peut l'avoir de nouveau en interrompant le courant.

Tant que l'organe est très-frais et vient d'être séparé de l'animal vivant , les phénomènes que nous venons de décrire appartiennent au courant direct , c'est-à-dire marchant dans le sens de la ramification du nerf, aussi bien qu'au courant invei^se. A mesure que l'action du courant s'affaiblit les phénomènes changent, c'est-à-dire que le courant direct n'excite plus la décharge qu'à son entrée, et l'inverse au moment de son interruption. Le même résultat a lieu, ainsi que nous le verrons, lorsque le courant porte son action sur les nerfs mixtes , et excite la contraction des muscles.

On observera encore que pour que le courant appliqué sur les nerfs y excite la décharge, on doit agir sur des points de plus en plus voisins de leur extrémité périphérique, à mesure que la vitalité de l'organe électrique ainsi séparé va s'éteignant. Il résulte encore de ces faits que la circulation du sang n'est pas absolument nécessaire à la décharge électrique , puisque l'organe conserve cette faculté lors même qu'il est séparé de l'animal, certainement privé de sang, et que la circulation ne s'y fait plus.

Quant au parenchyme même de l'organe, on a vu la décharge y continuer même après l'avoir percé , coupé en plusieurs sens , et cela quand même il était complètement séparé de la torpille : cependant il cesse d'être propre à produire ces phénomènes si on coagule l'albumine qui le compose en grande partie , en le plongeant dans l'eau bouillante ou en le mettant en contact avec un acide.

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De tous ces faits résulte la preuve de l'influence de la volonté de l'animal sur la décharge , influence qui s'exerce au moyen des nerfs qui se rendent à l'organe.

Ces nerfs ne sont donc ni des nerfs de sensations, ni des nerfs de mouvement ; ils n'ont d'autres fonctions que celle de mettre en jeu l'organe dans lequel ils se distribuent, de l'exciter à remplir son rôle.

Il était important d'étudier l'influence que le cerveau exerce sur la décharge :

dans ce but j'ai mis à découvert , par une incision horizontale de la boîte aponévrotique, le cerveau d'une torpille vivante ; j'ai disposé sur son corps les grenouilles préparées et le galvanomètre, afin d'apercevoir comment et dans quel moment la décharge avait lieu.

Si l'on irrite les premiers lobes du cerveau ( les lobes olfactifs) , il n'y a pas de décharge : il en est ain^ des lobes optiques et du cervelet. Ces trois premiers renflements du cerveau peuvent être enlevés sans que la torpille soit privée de la faculté de donner la décharge.

En cet état il ne reste plus qu'un quatrième lobe, que

j'ai appelé lobe électrique ; à peine celui-ci est-il touché que les secousses ont lieu , et suivant que l'on touche la partie gauche ou la partie droite, l'organe correspondant les donne. On peut enlever tous les autres lobes du cerveau sans que la fonction électrique en soit altérée : le quatrième lobe déchiré, elle est détruite pour toujours, même en laissant les autres intacts.

Ce qui est non moins extraordinaire, c'est que lors même que la torpille a cessé de donner des décharges, si on irrite le lobe électrique, elles recommencent de nouveau, et, si on le blesse, on en obtient encore de très-violentes, que j'ai vues dans quelques circonstances, rares il est vrai , avoir une direction inverse de celle qu'elles ont ordinairement.

Pour compléter l'étude des phénomènes que présente la torpille, je dois ajouter que ce poisson cesse de manifester ces propriétés électriques quand il est plongé dans de l'eau à environ 0° ; mais qu'il les reprend lorsqu'on le met dans de l'eau à la température de 4- 15° ou 20° centig. On peut répéter ces alternatives un certain nombre de fois sur le même animal.

Dans l'eau chaude à environ -f- 30**centig., la torpille cesse bientôt de vivre , et meurt en donnant un grand nombre de violentes décharges.

Lorsqu'elle est plongée dans l'eau et qu'on l'irrite souvent, surtout en la comprimant autour des yeux, elle donne beaucoup de secousses, puis elle cesse, même si on continue à l'exciter. Au bout de quelque temps de repos elle reprend ses facultés .

Les poisons narcotiques, la strychnine, la morphine.

administrés à haute dose, la font rapidement périr, après avoir donné un grand nombre de décharges fortes et rapides ; à petites doses , ces poisons plongent la torpille dans un état de surexcitation dans lequel la plus petite irritation suffit pour procurer des secousses. Placée sur une table, j'ai vu qu'alors un coup donné sur celle-ci occasionnait la secousse. Touchée ala queue, on l'obtient immédiatement; mais si on coupe la moelle épinière , les parties situées au-dessous de la section ne sont plus capables de la donner : c'est donc une décharge produite par action réfléchie sur la moelle épinière.

Les analogies entre les contractions musculaires et la décharge de la torpille sont complètes : tout ce qui détruit, augmente, modifie l'une, agit également sur l'autre.

Quant au gymnote, autre poisson électrique qui se trouve dans quelques lacs des Indes , je ne pourrai vous en dire que quelques mots, car il a été peu étudié. Je regrette de ne pouvoir vous rapporter ici un long passage de l'ouvrage du célèbre Humboldt, dans lequel il décrit 1^ chasse que font les Indiens aux anguilles électriques : ils contraignent des chevaux et des mulets à se jeter dans les marais fangeux où vivent ces poissons ; ceux-ci commencent à lutter en donnant aux chevaux et aux mulets des décharges très-violentes et très-nombreuses : et il n'est pas rare qu'ils en fassent périr quelques-uns. Après un long combat , les gymnotes , harassés de fatigue , surnagent et s'approchent des bords des marais, et alors les chasseurs parviennent à en tirer quelques-uns de l'eau, après les avoir accrochés avec des harpons liés au bout de cordes. Les observations de Humboldt ont prouvé

que les décharges de ce poisson ont lieu, comme pour la torpille, sans la nécessité d'aucun mouvement musculaire , et que , le cerveau enlevé , ce phénomène n'a plus lieu, même si l'on irrite la moelle épinière. Il resterait à étudier, mieux que cela n'a été fait jusqu'à présent, l'influence que peuvent avoir les diverses parties du cerveau sur le phénomène électrique. La manière dont se fait la pêche de ce poisson suffit pour prouver que sa décharge est volontaire, que cette fonction s'affaiblit quand il l'exerce trop souvent, et qu'elle se rétablit par le repos.

Faraday, qui a pu faire des expériences sur un gymnote arrivé vivant à Londres , est parvenu à obtenir de la décharge de ce poisson tous les phénomènes du courant électrique, c'est-à-dire l'étincelle, la décomposition électro-chimique, l'action sur l'aiguille magnétique, etc. Faraday a essayé d'établir une comparaison entre la secousse donnée par ce poisson et une batterie de bouteilles de Leyde chargée au maximum. D'après ce physicien, la décharge de cet animal serait égale à celle d'une batterie de quinze bouteilles de 3500 pouces carrés anglais de superficie armée. Après un pareil résultat, il n'y •a pius lieu d'être surpris si un cheval succombe à de nombreuses décharges successives données par le gymnote.

Le résultat le plus important auquel soit arrivé Faraday est celui qu'il a obtenu relativement à la direction delà décharge de ce poisson. L'extrémité céphalique est le pôle positif, et l'extrémité opposée le pôle négatif; en sorte que le courant circule dans le galvanomètre de la tête à la queue de l'animal. Cette disposition explique la

ruse que l'on a vue employée par le gymnote lorsqu'il donne la secousse pour tuer un poisson : il se reploie, en sorte que sa victime reste dans la concavité formée par son corps.

Moi-même j'ai pu récemment faire des études sur un gymnote qui vit depuis plusieurs mois à Naples dans le palais du roi. Tous les faits observés par Faraday ont été facilement vérifiés sur celui de Naples. Le seul résultat important et nouveau que j'aurais obtenu consisterait en la faculté qu'a ce poisson de décharger à volonté ou la totalité ou seulement une partie de son organe. Cependant de nouvelles recherches sont nécessaires pour confirmer ce fait. On ne sait rien des autres poissons électriques, et je ne peux que vous en donner les noms.

En quoi consite l'organe des poissons électriques ? Quel est l'appareil électrique qui a des analogies avec cet organe ? Il est bien difficile de satisfaire parfaitement à ces questions. L'organe électrique de la torpille se compose d'un certain nombre, quatre cents à cinq cents, de masses prismatiques comparables à des grains de riz adossés l'un à l'autre, et composées chacune de vésicules superposées. De cette disposition générale, il résulte que l'organe entier a l'aspect d'un rayon de miel. Chacun des prismes qui le composent présente un certain nombre de diaphragmes qui le divisent perpendiculairement à son axe , et qui , en réalité , ne seraient autre chose que les parois aponévrotiques des masses vésiculaires voisines. Des ramifications nerveuses se distribuent sur ces parois ou diaphragmes , ceux-cirésultent défibres élémentaires façonnées en mailles

disséminées sur les parois des vésicules et terminées en anse dans le lobe électrique, et probablement de la même manière aussi sur les parois des vésicules. De cette façon, les rameaux nerveux de cet organe formeraient un grand nombre de circuits fermés , dont chacun aurait une anse dans le lobe cérébral et une autre dans la paroi de la vésicule de l'organe. J'extrais ces observations anatomiques des importantes recherches faites par mon ami le professeur Savi et confirmées par Robin : elles se trouvent dans un mémoire publié dans mon ouvrage déjà cité. La grande ressemblance , ou , pour parler plus exactement, l'identité de structure de toutes ces vésicules, conduit à admettre qu'elles sont le véritable organe élémentaire de l'appareil électrique ; la vérité de cette hypothèse est encore démontrée par l'identité de leur composition ; car toutes sont pleines d'un même liquide , dense et formé d'environ ^ d'eau et de r^ d'albumine et d'un peu de sel marin. L'expérience prouve directement que chacune de ces vésicules forme l'organe élémentaire de l'appareil électrique. J'ai enlevé sur une torpille vivante un morceau d'un de ses prismes , gros environ comme la tête d'une forte épingle; je l'ai mis en contact avec le nerf de la grenouille galvanoscopique , et j'ai observé fréquemment des contractions dans la grenouille en piquant le fragment du prisme avec un morceau de verre ou avec un corps pointu quelconque. Si vous réfléchissez maintenant que chacun des prismes se compose d'un très-grand nombre de vésicules ou organes élémentaires , que Hunter a compté quatre cent soixante-dix prismes dans un seul des organes de la torpille , vous comprendrez que , la dé-

charge devant être proportionnelle au nombre de vésicules , elle sera nécessairement très-forte .

L'organe électrique est donc un véritable appareil multiplicateur.

Volta pensait que c'était une pile mise en activité par l'animal lui-même , en comprimant son organe et établissant ainsi les contacts entre celui-ci et la peau. Mais les expériences que nous vous avons rapportées n'ont nullement confirmé cette hypothèse. On a dit, dans ces derniers temps, que l'organe électrique était analogue à une spirale électro-magnétique, que la décharge était un phénomène ô! exti^a-courant ou dì induction.

Si l'on admet, ainsi que l'observation microscopique le prouve , que dans chaque vésicule existe un filament nerveux , il est difficile de découvrir l'analogie entre l'appareil électrique de la torpille et une spirale électrodynamique.

Faisons une hypothèse que nous verrons plus tard être appuyée par quelques faits ou tout au moins par de puissantes analogies.

Supposons que chaque fois que l'irritation nerveuse arrive à une des vésicules élémentaires de l'organe de la torpille, les deux électricités se séparent. La chaleur qui agit sur la tourmaline , sur quelques métaux cristallisés, sépare les deux électricités : l'action chimique agit de même; les actions mécaniques , frottement, pression , se comportent de la même manière ; supposons qu'il en soit ainsi de l'irritation nerveuse sur la vésicule de l'organe électrique. L'identité de structute et de disposition de chacune des vésicules fera que chacun des prismes

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deviendra une pile, mais seulement pour l'instant infiniment petit de la durée de l'irritation , et , par conséquent, l'organe entier sera un appareil multiplicateur qui ne restera qu'un instant chargé, puisqu'il est au milieu de corps conducteurs . La décharge aura lieu partie en dehors dans le milieu environnant , et partie dans l'intérieur de l'organe ; mais d'autant plus en dehors que ce milieu sera meilleur conducteur que l'intérieur de l'organe. Qu'on se souvienne que nous avons démontré par expérience que cette décharge avait réellement lieu dans la partie interne. Il résulterait de cette hypothèse que les états électriques contraires devraient toujours se trouver à l'extrémité des prismes dans le sens de la longueur , et que leur intensité serait proportionnelle à la longueur de ces prismes , c'est-à-dire au nombre des cellules dont chacun est composé. Il est important de remarquer que ces hypothèses sont confirmées par l'expérience.

En effet, les ^^.-^^^^^^^^^^^^ positions î'sla- ^""^^^^^^^^^^^^^^ ^ tives des pôles ^^^^^^^^^B^

dans le gymnote correspondent à celles des pôles de la torpille quant à l'extrémité des prismes. Dans le premier de ces poissons , les prismes sont étendus le long de l'axe, du corps de l'animal, c'est-à-dire qu'ils vont delà queue àia tête ou vice versa; dans le second, au contraire, les prismes ont leurs extrémités en contact avec le dos et le ventre. Ainsi donc , dans le gymnote , les pôles sont la queue et la

tête , et dans la torpille on les trouve sur le dos et le ventre.

Il resterait à examiner la direction du courant du silure ; si l'on devait s'en tenir à la structure de l'organe dans ce poisson , il faudrait admettre que les deux pôles sont pour lui, comme pour le gymnote, à la tête et à la queue.

L'intensité des décharges électriques est la plus forte possible dans les points de l'organe qui sont les plus voisins de la ligne médiane ; là aussi la hauteur des prismes et le nombre des filaments nerveux sont le plus considérables.

L'anatomie microscopique peut encore rendre un grand service à la physique, en étudiant l'organe électrique des poissons , et particulièrement en établissant exactement la distribution des filets nerveux dans l'organe ou cellule élémentaire. Cette cellule paraît avoir des dimensions plus considérables dans le silure , par conséquent c'est dans ce poisson que la structure doit en être étudiée.

C'est certainement un phénomène analogue à l'induction électrique, qui a lieu dans l'organe électrique ; la constance de la direction de la décharge suppose une direction déterminée dans l'action de la force nerveuse ; et cette supposition n'est pas sans fondement si l'on considère que l'excitation du quatrième lobe et des nerfs électriques de la torpille n'a aucun autre effet que de produire la décharge.

Enfin je dois encore vous parler d'un autre phénomène d'électricité animale qui avait présenté jusqu'ici par sa spécialité quelque analogie avec ceux que nous avons observés dans les poissons électriques : je veux parler du courant proj)re de la grenouille .

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Galvani découvrit, et tous les physiciens ont pu l'observer après lui, qu'une grenouille, préparée suivant sa méthode ordinaire , se contracte lorsque l'on amène en contact les nerfs lombaires avec les muscles de la cuisse ou de la jambe. Nobili, le premier, étudia ce phénomène avec le galvanomètre. Voici son expérience fondamentale : une grenouille, préparée à la manière habituelle, est placée entre deux petits verres contenant de l'eau distillée, de manière à ce que, d'un côté, les nerfs lombaires, de l'autre côté, les jambes, plongent dans le liquide. Les choses ainsi disposées , on ferme le circuit en plongeant dans les deux verres les deux extrémités en platine du galvanomètre. Observez l'aiguille, elle dévie, et de 0'' où elle était, elle atteint 5\ 10" et même 15", Vous voyez que la direction de la déviation indique un courant qui. circule dans la grenouille des jambes au nerf, c'est-à-dire des jambes à la partie supérieure de l'animal.

Ces signes de courant augmentent d'intensité si , au lieu de me servir d'une seule grenouille, je compose une pile avec un certain nombre de ces animaux.

Cette disposition est très-facile à comprendre. Je me sers de la table vernie dont je vous ai déjà parlé en traitant du courant musculaire; j'y place des grenouilles préparées de telle manière que les nerfs de la première touchent les jambes de la seconde, et les nerfs de la seconde les jambes de la troisième, et ainsi de suite. J'ai ainsi une pile dont une extrémité est formée par les jambes , et l'autre par les nerfs. Je plonge les deux pôles de cette pile dans les deux cavités de la table qui

contiennent de l'eau légèrement salée ou distillée; dans celle-ci je mets également les deux extrémités des fils du galvanomètre. Vous voyez l'aiguille dévier et vous indiquer, précisément comme dans l'expérience de Nobili , l'existence d'un courant assez énergique qui circule des jambes aux nerfs, dans chacune des grenouilles qui composent la pile. J'ai répété et varié de mille manières différentes cette expérience; elle m'a conduit à reconnaître : que la déviation de l'aiguille est proportionnelle au nombre de grenouilles qui composent la pile; qu'elle est plus considérable quand on emploie une solution saline alcaline, et beaucoup mieux encore une solution acide, que lorsqu'on se sert d'eau distillée; que, quel que soit le liquide employé, la direction du courant est constante ; il circule toujours dans la pile, des pieds à la partie supérieure de la grenouille.

En répétant les expériences que nous venons de faire, vous remarquerez que , dans le moment oii le galvanomètre indique la présence et la direction du courant, les grenouilles se contractent.

Ces contractions sont analogues à celles qu'observa Galvani; elles ont lieu toutes les fois que l'on complète le circuit avec un corps conducteur quelconque, comme, par exennple, une mèche de coton ou un morceau de papier imprégnés d'eau, ou un liquide conducteur quel qu'il soit , pourvu que la disposition soit telle que celle de ces substances conductrices qu'on a choisie communique d'un côté avec les nerfs, de l'autre côté avec les muscles de l'animal; ces contractions s'observent encore au moment où l'on interrompt le circuit.

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