DIXIEME LEÇON
SOMMAIUE: Sécrétion lactée. — Lait, ses principes constituants. — - Sécrétion mammaire, son mécanisme. — Sécrétion du jabot des pigeons analogue à la sécrétion lactée des mammifères. — Influence des nerfs sur la sécrétion du lait. •— Passage des sui)stances médicamenteuses dans le lait.
Messieurs,
Je vous ai dit bien souvent que quelles que soient les analogies qu'on puisse rencontrer entre les phénomènes qui ont été groupés dans la classe des sécrétions, ils présentent tous quelques particularités spéciales qui ne permettent jamais de les identifier. Ainsi , la sécrétion lactée que nous allons examiner aujourd'hui, est bien une vraie sécrétion ; mais cependant nous allons la voir se distinguer immédiatement des autres par son but physiologique et ensuite par son mécanisme. Cette sécrétion est en réalité une sécrétion alimentaire; c'est un aliment que l'organisme maternel des mammifères prépare pour l'enfant qui ne pourra pas immédiatement prendre sa nourriture dans le monde environnant. Cette sécrétion essentiellement intermittente accompagne l'accouchement chez la femme et la parturition chez les animaux ; elle ne dure normalement que pendant le temps nécessaire qu'exige Talimentalion maternelle du petit. Mais Thomme a changé ici à son profit comme en beaucoup d'autres circonstances la destination phy-
siologique des phénomènes naturels. La sécrétion lactée n'est plus seulement un aliment du jeune âge; c'est un aliment de l'adulte, parce que l'homme a prolongé, pour se l'approprier, cette sécrétion lactée chez les animaux domestiques. Nous n'entrerons pas ici dans l'étude hygiénique de la question du lait, considéré comme aliment; nous ne considérerons que les phénomènes physiologiques de la sécrétien.
D'après ce que nous avons dit précédemment, la sécrétion lactée, qui a son siège dans la glande mammaire, est exclusive aux mammifères, et, parmi eux, elle est spéciale à un seul sexe, à la mère. Cependant on a souvent parlé d'une sécrétion lactée chez l'homme. En effet, il ne serait pas impossible que l'excitation mécanique de la glande ait pu produire eu se prolongeant un état fonctionnel, en quelque sorte artificiel, et une sécrétion lactée accidentelle. C'est là, du reste, un moyen employé par les ménagères chez les chèvres ou chez les vaches, lorsqu'elles ont ce qu'on appelle perdu leur année, c'est-à-dire lorsque la fécondation n'a pas eu lieu. La même chose peut se pratiquer chez les femelles vierges d'animaux. Il suflat de faire tous les jours la manœuvre de traire pour qu'au bout de quelque temps la glande excitée par ces manipulations fournisse une véritable sécrétion comme si elle avait été excitée sympathiquement par la gestation et la parturition. Il faut cependant ajouter que dans les cas où la sécrétion est provoquée artificiellement, elle n'est jamais aussi abondante que lorsqu'elle se manifeste normalement.
Chez la femme, la sécrétion lactée est en rapport
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avec Tétat d'excitation normale ou même pathologique de Tappareil génital ; chez l'homme, il paraîtrait en être de même. On a observé, et j'en ai vu pour ma part, des cas de maladies du testicule, de sarcocèle, par exemple, qui avaient amené un gonflement du sein avec une sorte de sécrétion lactée chez [l'homme. On à parlé encore d'une prétendue formation lactée dans certaines tumeurs de testicule qu'on a appelées galactocèle, mais il n'y a là aucun rapport avec le lait. Enfin ^ on a signalé un fait intéressant : c'est un gonflement mammaire et une sécrétion lactée qui survient chez les enfants nouveau-nés des deux sexes et dure pendant quelques jours après la naissance.
Le lait sécrété physiologiquement par la glande mammaire est un liquide complexe qui, comme tous lés liquides sécrétés, peut offrir des variétés nombreuses dans sa quantité et dans sa composition , suivant les divers états organiques qui coïncident avec sa production. Je n'entreprendrai pas de vous donner des moyennes pour représenter ces diverses variations; il suffira,' pour le but que nous nous proposons, de connaître les rapports de connexions que ces variations ont avec certaines conditions physiologiques. Ainsi, l'abondance de la sécrétion lactée, qui peut présenter des différences individuelles, est d'autant plus abondante qu'on la considère à une époque moins éloignée de l'accouchement ou de la parturition. Cette sécrétion est augmentée par une bonne alimentation et diminuée par l'abstinence, etc. Relativement à la composition, le lait offre des différences remarquables, suivant la période à
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laquelle on l'examine. Aussitôt après raccouchement,le lait prend le nom de colostrum, présente certaines propriétés purgatives, et a une composition, une apparence particulière qui le font différer du lait ordinaire. Le lait offre aussi des différences qui sont en rapport a\ec le temps depuis lequel dure Técoulement de la sécrétion ; ainsi on a distingué pour la composition le lait du commencement et de la fin de la traite, etc.
Les principes immédiats constituants du lait sont les uns empruntés au sang, les autres, au contraire, préparés dans la glande. Les substances empruntées au sang sont l'eau, les sels, l'albumine; les substances formées dans la glande mammaire sont la caséine, le beurre, le sucre de lait. Disons quelques mots sur chacune de ces substances en particulier.
L'eau est abondante dans le lait comme dans tous les liquides organiques; elle peut varier chez la femme, de 89 à 78 p. 0/0 ; plus un lait contient d'eau, plus il est ce qu'on appelle pauvre. Le lait contient moins d'eau à mesure quelasécrétion diminue de quantité et qu'on s'éloigne de la parturition; le lait du commencement de l'époque de la traite renferme moins d'eau que le lait de la fin. C'est là une circonstance générale pour tous les liquides sécrétés, pour le sang lui-même, qui renferment toujours d'autant plus d'eau que l'excrétion dure depuis plus de temps. Nous admettrons que l'eau du lait vient en nature du sang. Nous savons que c'est ce qui a lieu pour la glande salivaire et nous n'avons pas de raison pour penser qu'il puisse se faire de l'eau dans la glande mammaire.
L'a/6umtne existe-t-elle dans le lait? cette substance n'est généralement pas signalée comme un des principes constituants du lait. Néanmoins l'albumine existe réellement dans le lait mais en proportion faible et d'autant plus faible que la sécrétion devient plus ancienne. Ainsi, aussitôt après l'accouchement ou la parturition, le colostrum, qui est le premier lait, renferme énormément d'albumine : c'est un liquide qui coagule en masse par la chaleur, tandis que plus tard l'ébullition ne coagule pas sensiblement le lait, et il serait impossible par ce procédé d'y découvrir la présence de l'albumine ; mais on peut employer la coagulation du lait parle sulfate de magnésie qui permet de reconnaître de faibles quantités d'albumine, et on constate alors que le lait renferme toujours des traces de cette substance.
Pour cela on ajoute à froid du sulfate de magnésie en excès dans du lait, de telle façon qu'il en résulte un sorte de pâte qu'on jette sur un filtre ; toute la caséine et le beurre seront retenus sur le filtre avec le sulfate de magnésie en excès, et il filtrera un liquide limpide, débarrassé de la caséine et du beurre, mais qui contiendra de l'albumine et du sucre de lait. Par l'ébullition, on verra, en effet, se faire une coagulation qu'on n'aurait pas pu observer directement dans le lait. On voit ainsi que le sulfate de magnésie a la propriété de séparer la caséine de l'albumine et du sucre de lait.
11 est probable que l'albumine du lait vient du sang, et dans le cas où elle n'en proviendrait pas. il serait difl3cile de le savoir par l'impossibilité où l'on serait de distinguer les deux sources d'un môme corps.
Les sels que le lait renferme sont des sulfates, des phosphates, des carbonates; ce sont des sels qui se rencontrent dans le sang et qui passent directement dans la sécrétion mammaire. La quantité des sels peut varier chez la femme de 0,16 jusqu'à 0,25 pour 100. On voit que la proportion des sels est beaucoup moins considérable dans le lait que dans le sang. On a attribué dans ces derniers temps une grande importance au phosphate dans le lait pour le développement du système osseux chez les enfants.
La caséine est une matière albumineuse spéciale au lait et préparée dans la glande mammaire. Cette substance s'y trouve en raison inverse de l'albumine, c'està-dire que dans le colostrum, alors qu'il y a beaucoup d'albumine, il y a très peu de caséine, tandis que plus tard, à mesure que la caséine se manifeste, l'albumine disparaît pour persister seulement à l'état de tracQs dans le lait proprement dit. Pourrait-on inférer de là que dans la sécrétion lactée la glande mammaire modifie l'albumine du sang et la change en caséine ? On avait cru pouvoir soutenir que la caséine n'est pas formée par la glande mammaire, qu'elle se trouve normalement dans le sang des animaux en lactation, et qu'elle ne fait ensuite qu'être séparée par la glande mammaire. La présence de la caséine, qu'on avait signalée dans le sang des vaches par exemple, ne leur est pas spéciale : car le sang des taureaux renferme tout autant de la substance indiquée comme caséine. Or, d'un autre côté, la matière reconnue comme de la caséine n'en a pas tous les caractères, ainsi qu'on va le
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voir. Pour séparer la caséine du sang, on a d'abord coagulé le sérum ou le sanglotai par la chaleur au bainmarie, puis on a exprimé le liquide qui a pu en sortir. C'est dans ce liquide d'expression filtré, qu'on a cherché les caractères de la caséine. On a fait bouillir ce liquide qui n'a plus coagulé par la simple ébullition, mais qui s'est coagulé dès qu'on y a ajouté une goutte d'acide acétique. Ce serait en effet un caractère de la caséine de ne se coaguler par l'ébullition qu'autant qu'on y ajoute une goutte d'acide acétique. Mais il faut noter qu'ici dans le sang, l'ébullition ne coagule jamais complètement l'albumine à cause de la réaction alcaline du liquide; mais cette albumine, restée soluble à la faveur d'un alcali, se manifeste aussitôt qu'on ajoute un acide. Le sulfate de magnésie est donc un bien meilleur caractère. Or la substance qui reste dans le liquide du sang après ébullition paraît être simplement de l'albumine, car cette substance n'est pas précipitée par le sulfate de magnésie comme la caséine du lait. Dans le lait à l'état normal, la caséine se précipite spontanément par un ferment ou par un acide, et constitue le lait caillé ou fromage ; en arrivant dans l'estomac ce phénomène a lieu aussitôt, et la caséine est toujours digérée après avoir été d'abord coagulée.
f.e beurre ou la graisse du lait est également un principe spécial préparé par la glande mammaire. La butyrine, en effet, ne se rencontre pas dans le sang. La proportion de beurre dans le lait varie considérablement, depuis 2,53 à 3,88 pour 100. On attache une grande importance à ce principe, et alors on a imaginé un grand
nombre de procédés pour doser le beurre dans le lait. M. Leconte se sert pour cela de l'acide acétique cristallisable qui dissout la caséine et sépare le beurre liquide à la surface du lait en faisant chauffer le mélange. Le beurre se trouve à l'état d'émulsion dans le lait ; cette émulsion se sépare ensuite partiellement pour former la crème qui surnage le lait. C'est la ca* seine qui tient le beurre en émulsion ; aussi quand on précipite la caséine du lait, on précipite le beurre en môme temps.
Le sucre de lait se rencontre constamment dans la sécrétion lactée, mais également en proportions qui peuvent varier, il y a chez la femme de 3,2 à 6,24 pour 100 de sucre dans le lait. Il faut encore ranger le sucre de lait parmi les principes sécrétés par la glande mammaire. Ce sucre a pour caractère spécial de fermenter très difficilement, mais il réduit les sels de cuivre dans la potasse comme le glycose, de sorte que nous avons encore ici une glycogénie spéciale, la glycogénie mammaire. Laglycogénie mammaire aurait, comme la glycogénie hépatique, son analogue dans le règne végétal ; on a, en effet, signalé la présence du sucre de lait dans certaines graines, dans les haricots par exemple. Le sucre de lait dérive-t-il d'une sorte de matière amylacée, comme le glycose, ou bien se formerait-il par une sorte de dédoublement analogue à celui qui a lieu dans la formation du sucre avec l'émulsion et l'amygdaline.
Du reste, les procédés glycogéniques peuvent, je crois, offrir de grandes variétés. Ainsi, dans certaines graines oléagineuses, il se forme du sucre sans préexistence
d'amidon ni d'amygdaline. Si l'on examine, par exenapie, des amandes douces, on n'y constate pas de fécule ni de sucre. Mais si l'on broie ces amandes, qu'on les laisse avec un peu d'eau à une température douce pendant un jour ou deux, on constatera qu'il s'est développé une grande quantité de glycose. Aux dépens de quoi ce sucre s'est-il formé ?
J'ai cru trouver du sucre de lait dans le jaune d'œuf pendant l'incubation ; mais ce sont là des recherches que je poursuis et sur les résultats desquelles je ne puis pas encore me prononcer définitivement.
En résumé, l'eau, les sels et l'albumine sont des principes constituants du lait qu'on trouve dans le sang. La caséine, le beurre, le sucre de lait sont des substances qu'on ne rencontre pas dans le sang artériel qui entre dans la glande mammaire, par conséquent nous les considérons comme préparées par la glande, ce qui est confirmé d'autre part parce qu'on n'a jamais vu les principes du lait s'accumuler dans le sang par l'ablation des organes mammaires ou par la suppression de la sécrétion. Tout ce qu'on a pu dire des métastases laiteuses- n'est qu'une assertion gratuite et qu'aucun fait ne justifie. Nous savons que, physiologiquement, les métastases pourraient, à la rigueur, être comprises par les liquides excrétés, mais jamais par les liquides sécrétés. Lorsque la sécrétion lactée est retenue dans la glande, il pourrait se faire qu'il y eût résorption de certains principes du lait; encore c'est là un fait qui n'est pas suffisamment établi.
Abordons actuellement le mécanisme de la sécrétion
lactée. Normalement, la sécrétion lactée est dans une corrélation physiologique directe avec l'utérus et les ovaires. Cette correspondance fonctionnelle sympathique est établie sans aucun doute par le système nerveux, quoiqu'on n'ait à ce sujet aucune démonstration directe. J'avais autrefois coupé chez des femelles de lapin et de cochon d'Inde les nerfs de la glande mammaire, afin de savoir si, à l'époque de la parturition, la sécrétion lactée surviendrait comme à l'ordinaire; malheureusement les expériences n'ont pas été terminées, et ce sont des recherches intéressantes qu'il faudra' reprendre. M. Eckhard a étudié l'influQnce que peut avoir la section des nerfs sur la sécrétion du lait chez les chèvres. Il n'a pas vu que cette influence fût très manifeste, et la section des nerfs inguinaux et lombaire ne détermina pas de diminution sensible dans la proportion du lait sécrété. 11 me semble probable que la section du plexus sympathique doive agir sur la circulation de la glande et sur les conditions mécaniques de la sécrétion. Il y a en outre un résultat que j'ai été surpris de ne pas rencontrer dans l'expérience de M. Eckhard. Il ne dit pas qu'il y ait eu incontinence laiteuse après la section des nerfs de la glande mammaire. Or, cependant, il y a dans le pis un appareil moteur, une sorte de sphincter, animé sans aucun doute par les nerfs. Il arrive, en effet, que souvent les animaux en lactation ne veulent pas laisser couler leur lait quand on les trait. Les ménagères disent alors que la. vache ou la chèvre retient son lait. Ce phénomène de retenue du lait toujours a lieu, et souvent pendant plusieurs jours chez la vache, aussitôt après. qu'on lui a enlevé
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son veau, enlèvement dont elle se plaint aussi par ses mugissements. Il y a aussi des vaches capricieuses qui retiennent leur lait quand ou ne leur donne pas un aliment qui leur convienne, ou par toute autre cause. Mais on peut obvier à cette retenue du lait, en introduisant dans le pis une sorte de sonde de bois ou d'ivoire, et dès lors le lait ne pouvant plus être retenu par le sphincter, coule spontanément. C'est un moyen employé quelquefois au lieu de la traite ordinaire avec les doigts. Tout ceci prouverait, ce me semble, qu'il y a là une action rierveuse qu'il faudrait étudier. D'ailleurs il faudrait, ainsi que je l'ai dit plus haut, non-seulement paralyser la mamelle en coupant tous ses nerfs, mais encore les galvaniser, afin d'exagérer leur influence. On a vu chez la femme quelquefois la sécrétion lactée exagérée durer très longtemps et devenir une cause d'épuisement. On peut penser que la diminution d'action du grand sympathique puisse causer ces phénomènes en activant outre mesure la circulation dans l'organe. Cela paraîtrait en rapport avec l'influence qu'on dit avoir obtenue dans ces cas de l'emploi de l'électricité, qui est un agent de resserrement des vaisseaux par l'excitation portée sur la glande ou sur les nerfs sympathiques.
Le mécanisme de la formation du lait offre de nombreuses particularités. D'abord c'est une sécrétion périodique qui a lieu dans une glande dont la structure diffère sous beaucoup de points des autres glandes en grappes. La glande mammifère est constituée par des cuis-de-sac formés de cellules glandulaires, et annexés
avec des conduits excréteurs. Mais certains de ces culsde-sac glandulaires apparaissent et disparaissent en quelque sorte avec la fonction lactée. Pendant l'intervalle de la lactation, la glande se réduit à une sorte de squelette. Mais lorsque la sécrétion va se manifester, de nouveaux culs-de-sîic glandulaires poussent, bourgeonnent à l'extrémité des conduits galactophores ou sur les anciens culs-de-sac ; et plus tard, quand la sécrétion cesse, ces culs-de-sac s'atrophient et disparaissent absolument comme les feuilles d'un arbre qui poussent au printemps et tombent à l'automne. D'un autre côté, les culs-de-sac mammaires renferment des cellules à divers états de développement, dans lesquelles on peut suivre en quelque sorte la formation du lait. Il y a là une sorte de bourgeonnement de cellules superposées, dans lesquelles se préparent successivement les matériaux du lait : la caséine, le beurre, etc., sont successivement élaborés. Ensuite la paroi de la cellule lactée se dissoudrait dans un liquide alcalin, et le lait en résulterait. Dans celte formation du lait, il n'y aurait pas la filtration de la sécrétion à travers des cellules fixes, comme cela semble avoir lieu dans le foie, dans les glandes salivaires, mais ici il y aurait une dissolution de cellules qui se développent sans cesse. Il y a un rapprochement à établir entre cette sécrétion et la sécrétion de l'épithélium. En effet, les épithéliums renouvellent incessamment par leurs couches inférieures. Dans le lait , la sécrétion semblerait être une sécrétion épithéliale, qui est devenue alimentaire par la formation de graisse, de sucre, de caséine, etc.
Celte analogie delà sécrétion mammaire et des sécré- ^ lions épilhéliales
' se trouve coniir-
mée en quelque sorle par un fait intéressant de physiologie comparée, sur lequel je désire appeler votre attention.
Hunier avail observé que, chez le pigeon, chez le mâle comme chez la femelle, il se développe dans le jabot, au moment de Véclosion des petits, une sorte de sécrétion analogue à du lait caillé. Cette sécrétion commence trois ou quatre jours avant l'éclosion et
(1) Fig, 1. MM, jabot d'un pigeon en lactation, ouvert ainsi que le ventricule succenturié et le gésier ; D, duodénum. — Fig, 2. Coupe du jabot en lactation, grandeur naturelle. — Fig, 3. Surface d'un jabot non en lactation ; G, coupe et épaisseur du jabot non en lactation, grandeur naturelle.
dure autant de jours après, ce qui fait huit jours en tout. Or à ce moment il se forme un véritable organe glandulaire, analogue à une surface mammaire, sur le jabot du pigeon. J'ai étudié autrefois dans le laboratoire de M. Rayer, avec mon ami le docteur Davaine, la structure de ce jabot en lactation, et voici ce qu'on observe : On voit d'abord que la membrane muqueuse des deux poches latérales du jabot (MM, fig. 1) présente une hypertrophie considérable avec une surface circonvolutionnée comme l'extérieur du cerveau. Vous pouvez constater cet aspect sur un jabot de pigeon en lactation, qui est sous vos yeux (fig. A).
La partie moyenne I de la muqueuse du jabot qui sépare ces deux poches latérales MM hypertrophiées, n'a pas subî de modifications. Sur une coupe de cette portion hypertrophiée de la membrane du jabot (fig. 2), on constate bien que ce n'est que la muqueuse proprement dite c qui s'est développée, tandis que la partie externe ou musculaire h n'a pas participé à cette hypertrophie. La muqueuse ayant aygmenté d'étendue, a formé des plis a et des saillies à l'intérieur du jabot par un mécanisme analogue à celui par lequel se forment les plis de la muqueuse stomacale lorsque la tunique musculeuse de l'estomac se resserre et rend ainsi la tunique muqueuse trop large. Vous pouvez voir, par comparaison, sur un autre jabot de pigeon non en lactation (fig. 3), l'énorme différence d'épaisseur entre ces deux muqueuses, et cependant ce changement s'opère en trois ou quatre jours. En même temps la vascularisation du jabot a considérablement augmenté, les vaisseaux de la muqueuse
2;^à SÉCRÉTION MAMMAIRE.
(1) Fig, 1. a, couche sous-muqueuse; 6, 6,6, prolongement de la couche sous-muqueuse dans les plis que forme la membrane ; c, c, pa-
SÉCRÉTION MABIMAIIIE. 335
et de la couche sous-muqueuse qui existaient ont augmenté de calibre, et il s'en est certainement formé de nouveaux.
C'est dans les poches latérales du jabot, à la surface de la muqueuse hypertrophiée, qu'on trouve une sorte de substance blanche, analogue pour l'aspect à du lait coagulé. Les pigeons père et mère ingurgitent cette substance à leurs petits pendant les premiers jours après l'éclosion, ce dont on peut s'assurer en sacrifiant les petits à ce moment ; on trouve dans leur jabot et leur gésier la même substance que celle qui est sécrétée dans le jabot des père et mère. Il faut croire que les pigeons qui sécrètent cette substance peuvent manger sans l'avaler, car on n'en trouve pas dans le gésier. Du reste, la partie moyenne du jabot (I, fig. A) forme une sorte de canal indépendant des poches latérales et dans lequel peuvent passer les graines pour se rendre dans la partie inférieure du gésier et de là dans le ventricule succenturié et le gésier. Lorsqu'on examine au microscope (fig. 5) des coupes (fig. 1,2,3) du jabot en lactation des pigeons, on voit que les plis de cette muqueuse hypertrophiée sont revêtus par des papilles formées de cellules à divers états de développement. Les
pilles développées à la surface des plis de la muqueuse; d^d^dy coupe de vaisseaux sanguins hypertrophiés, dans la couche sous^muqueuse. *- Fig. 2. a, couche sous -muqueuse; e, couche musculeuse ; 6, plis de la membrane ; f^ papille muqueuse. — Fig» 3. a, plis de la membrane muqueuse dépourvue de papilles ; /", /; /*, f, sommet des plis.— Fi%. k. sommet des papilles ; o, c, e, cellules dont sont formées les papilles. — Fig. 5. a, a, a, cellules lactées du pigeon isolées ; 6 , globules graisseux ; c , globules graisseux isolés.
236 SËGRËTION MAMMAIRE.
cellules les plus superficielles se détachent pour former la matière sécrétée qui se présente au microscope sous forme de cellule avec un contenu graisseux (fig. 5), tandis que les cellules les plus profondes présentent un autre aspect. C'est donc l'assemblage de cette sorte d'épithélium alimentaire qui constitue la sécrétion. On reconnaît du reste très bien les cellules dans la matière qui est libre dans le jabot du pigeon. Il y aurait donc ici cette différence que la cellule lactée du pigeon n'aurait pas été dissoute, comme cela a lieu pour la cellule lactée des mammifères.
L'analyse chimique confirme encore l'analogie avec le lait; dans une analyse faite ici, M. Leconte a trouvé p. 100 : caséine et sels, 23,2Ji; graisse analogue au beurre, 10,47; eau, 66,30. Il n'y a pas de sucre; c'est là une différence d'avec le lait des mammifères.
On ne connaît pas d'autres oiseaux qui soient dans le même cas que les pigeons. Hunter pense cependant que le perroquet pourrait présenter la même particularité.
On pourrait encore, sur le pigeon, étudier l'influence nerveuse sur cette sécrétion du jabot, et il faudrait couper les nerfs du jabot d'un côté, et voir si l'hypertrophie glandulaire s'y manifesterait au moment de l'éclosion des petits.
Nous arrivons actuellement à examiner la question de savoir si des substances introduites accidentellement dans le sang peuvent passer dans le lait. Cette question offre ici un intérêt tout particulier, parce qu'on a voulu faire absorber des médicaments, les faisant préalable-
ment passer par le lait. Ainsi on a donné des médicaments aux nourrices pouT qu'ils agissent sur les nourrissons, de même on a donné à des animaux des substances médicamenteuses pour qu'elles se retrouvassent dans leur lait.
On a dit particulièrement que la syphilis existant simultanément chez la nourrice et chez l'enfant pourrait être guérie chez les deux par un traitement mercuriel de la mère, admettant, bien entendu, que le mercure passait dans le lait et arrivait ainsi au fœtus. Toutefois on n'est pas d'accord sur le passage du mercure dans le lait : les uns disant l'y avoir rencontré, et d'autres soutenant ne pas avoir constaté son passage dans cette sécrétion.
Relativement à cette divergence d'opinions, je ferai seulement cette remarque générale, que j'ai déjà eu bien souvent l'occasion de vous rappeler : c'est qu'il est fort probable qu'on n'a pas agi dans les mêmes conditions, et qu'on n'a pas expérimenté sur les mêmes composés mercuriaux. Or, nous savons déjà, par la sécrétion salivaire, qu'il y a une différence entre les divers composés d'une même substance relativement à son passfi^e dans une sécrétion. Ainsi le lactate de fer ne passe pas dans la salive, tandis que l'iodure de fer y passe très bien, parce que le fer a été entraîné avec l'iode.
A ce propos, je dirai qu'on a constaté le passage de l'iode dans la sécrétion lactée. On a constaté aussi dans le lait le passage de diverses matières colorantes ou odorantes.
Arrive-t-il que des matériaux du sang puissent anormalement passer dans le lait? Nous avons déjà dit que l'albumine ne se trouve dans le lait normal qu'à Tétàt de trace. Or, M. Eckhard a constaté qu'à la suite d'injection d'eau dans le sang, il passe de l'albumine dans le lait, pendant tout le temps que dure l'élimination de l'eau. Nous savons qu'on a déjà observé le même phénomène pour l'urine et pour la bile. Il arrive quelquefois, sans état morbide, qu'il passe dans le lait des globules du sang en plus ou moins grande quantité. Ces globules de sang se déposent au fond du vase par le repos du lait, et ils sont plus abondants dans le laitdelafin de la traite que dans celui du commencement.