OBSERVATIONS DE SYPHILIDES CIRCONSCRITES
Obs. I. — Syphilide tuberculeuse de la face.
Méniwarth (Guillaume), âgé de quarante ans, brasseur, entré le 3 avril 1858.
Cet homme jouit d'une bonne santé habituelle et présente tous les attributs du tempérament sanguin ; embonpoint très prononcé ; système musculaire très développé; cou volumineux et court. Jamais il n'a fait de maladie grave.
Il a eu sur la verge, il y a quatorze ans, un ulcère qui s'est cicatrisé en quinze jours sans aucun traitement.
A la suite il n'a eu ni bubons, ni céphalées, ni douleurs ostéocopes, et jamais il ne s'est aperçu de l'existence de taches ou de boutons sur le corps.
Le malade, très intelligent, et qui prend soin de sa personne, a été interrogé plusieurs fois à ce sujet, et toujours il a affirmé qu'avant
180 SYPHILIDES CIRCONSCRITES.
l'éruption qu i! porte sur la face, il n'avait jamais eu ni taches ni
boulons.
Celle-ci a débuté il y a deux ans, sur le nez, par des boutons rouges qui ont disparu au bout de cinq mois. C'est alors qu'il s'en est montré d'autres sur les joues, auprès des ailes du nez. Un an après les joues en étaient couvertes.
État actuel. — A la partie supérieure de la rainure du gland on voit encore bien la cicatrice plissée consécutive au chancre ; pas d'induration des ganglions dans aucune région. Pas de taches, pas de boutons, ni de cicatrices sur le corps.
En regardant le malade, on est tout d'abord frappé de la couleur rouge cuivré de la face, ainsi que de la tuméfaction notable qu'elle présente. Cette déformation du visage, due à la présence d'éléments tuberculeux, simulerait l'éléphantiasis des Grecs, si la couleur particulière de l'éruption, les caractères des tubercules et la présence de petites cicatrices blanchâtres, arrondies et déprimées ne rendaient toute confusion impossible.
Sur les deux joues, il existe une plaque rouge cuivré, dont le centre présente quelques tubercules disséminés, au milieu desquels on aperçoit de petites dépressions arrondies et d'un blanc .mat, peu nombreuses. Chacune de ces plaques est limitée en dehors par un bourrelet tuberculeux demi-circulaire. Au-dessus de la racine du nez se trouve un groupe irrégulier formé par quelques tubercules, et quelques-uns de ces éléments sont aussi disséminés dans la barbe et' sur la lèvre supérieure.
Le volume des tubercules est très variable. Les plus gros sont ceux des joues ; un certain nombre d'entre eux atteignent le volume d'une petite olive.
Ils sont presque tous recouverts d'une desquamation épidermique légère.
Traitement. — Tisane de salsepareille, deux cuillerées de sirop de bi-iodure ioduré. Bains sulfureux.
Sous l'influence de ce traitement, les parties malades se sont modifiées avec tant de rapidité, que déjà, au bout de huit jours, les deux bourrelets demi-circulaire dont nous avons parlé étaient à peine sensibles.
Le malade est sorti le 30 avril ; et à ce moment il n'y avait plus de tubercules sur les joues ; elles ne présentaient plus qu'une large surface d'un rouge cuivré sur laquelle étaient disséminés un grand nombre de petits points cicatriciels arrondis et d'un blanc mat.
Dans la barbe il restait encore quelques petits tubercules, qui, loin de présenter le volumo qu'ils avaient à l'entrée du malade, ne formaient plus que des granulations squameuses a leur surface.
Obs. II. — Syphilide tuberculeuse en groupes de la face el de ï épaule.
Tixier (Marie), âgée de vingt-trois ans, confectionneuse, entrée le
I 1 mars 1858.
Celte malade nié tout antécédent syphilitique ; elle dit n'avoir jamais eu do boulons, ni aux parties génitales, ni sur le tronc et les membres. Cependant l'examen pratiqué au moyen du spéculum fait découvrir sur la lèvre postérieure du col une ulcération grisâtre, à bords taillés à pic, dont le pourtour est d'un rouge sombre.
Il y a un mois elle a commencé à éprouver des maux de tôle violents. Ces maux de lêle, dont elle se plaint encore maintenant, consistent tantôt dans un sentiment de lourdeur, tantôt dans des élancements très vifs, qui sont continuels et pas plus intenses le soir que dans la journée.
II y a cinq mois à peu près que cette malade a vu paraître sur la partie latérale gauche du nez des boutons qui ne donnaient lieu à aucune démangeaison, et se sont presque tous effacés au bout de trois mois. L'épaule a été envahie à peu près à la-même époque par un groupe de ces boutons.
Etat actuel. — On voit, au niveau de la rainure qui sépare la joue gauche de l'aile du nez, un bouton de couleur rouge cuivré et entouré de trois tubercules de même couleur, mais beaucoup plus petits. Au-dessus des sourcils, de chaque côté, existe un groupe irrégulier de tubercules présentant les mêmes caractères.
La partie postérieure de l'épaule droite est occupée par un demicercle, dont la convexité regarde en dehors, et qui est formé par la réunion de tubercules d'un gris terne, recouverts d'une exfofiation grisâtre, aplatis, en voie de résolution, et au milieu desquels on trouve un grand nombre de taches brunàlres.
Traitement. • — Tisane de salsepareille, deux cuillerées par jour de sirop de bi-iodure, bains simples. Cautérisation de l'ulcère du col.
Sortie le 6 avril.
Le groupe demi-circulaire de l'épaule ne présente plus que des taches brunâtres. Quant aux groupes de la face, ils sont restés stationnaires. L'ulcère du col est complètement cicatrisé.
Obs. III. — Syphilide tuberculeuse circonscrite. Groupes dissémines sur les bras el les jambes.
Baudrey (Flore), vingt-six ans. entrée le 7 août 1857.
Cette malade, mariée il y a dix-huit mois, dit avoir vu paraître quinze jours après son mariage, des boulons sur les grandes lèvres, bou Ions qui se sont bientôt ulcérés.
185 SYPH1L1DBS circonscrites.
C'est un an après 1 apparition de ces ulcérations que s'est développée l'éruption que nous allons décrire, sans avoir été précédée de céphalées ni de douleurs ostéocopes. Ces ulcérations n'ont, du reste, été traitées que localement, au moyen de la cautérisation avec le crayon de nitrate d'argent, par M.Piédagnel, dans le serviceduquel la malade était entrée à l'Hôtel-Dieu, et deux mois après le développement de l'éruption boutonneuse, qui était disséminée sur les membres, elle s'est présentée à la consultation de M. Lasègue, à l'hôpital de Lourcine. Ce dernier n'a prescrit que des bains simples, mais pas de traitement interne.
Actuellement, on trouve disséminés sur les bras et les jambes des groupes formés par des tubercules, disposés circulairement, dont la couleur cuivrée est caractéristique, et dont quelques-uns, en voie de résolution, son.1 affaissés et recouverts d'une fine desquamation épidermique d'un blanç grisâtre ; quelques-uns de ces groupes de tubercules squameux ont tout à fait l'aspect d'une plaque psoriasique. Ce sont de pareils groupes qui ont été décrits, ainsi que nous l'avons fait remarquer, sous le nom de psoriasis syphilitique, par les willanistes.
La malade ne présente aucun symptôme du côté de la gorge et des vaisseaux lymphatiques ; pas de céphalée ni de douleurs ostéocopes.
Traitement. — Tisane de salsepareille, édulciorée avec le sirop sudorifique; une pilule de, proto-iodure par jour. Bains alcalins.
Sortie le \ 1 septembre.
Obs. IV. — Syphilide pustulo-cruslacée circonscrite du cuir chevelu. ^Coexistence de taches de pityriasis versicolor sur le tronc.
Rigau'd (Joseph), âgé de quarante-quatre ans, menuisier, entré le 6 avril 1 858.
Ce malade, habituellement bien portant, de haute taille, et bien musclé, ne présente aucun antécédent de scrofule, ni de toute autre maladie constitutionnelle.
En '1842, il a eu une blennorrhagie qui a persisté avec intensité pendant un mois et a été suivie d'un suintement urélhral accompagné de douleur en urinant. La blennorrhagie s'est montrée de nouveau il y a quatre ans et a donné lieu à un écoulement abondant, ainsi qu'à une orchile du côté gauche, pour lesquels le malade a été traité trois semaines dans le service de M. Puche.
Sept ou huit mois après sa sortie, espace de temps pendant lequel il n'avait pas cessé d'être sujet à un suintement urélhral el à de vives douleurs pendant la miction, il est entré dans le service de M. Ricord pour une recrudescence de l'écoulement blennorrhagique et une rélen-
OBSERVATIONS. . 18& tion d'urine. Un a dilaté l'urèthre avec des bougies de différentes dimensions et pratiqué une cautérisation avec la sonde porte-caustique.
Le malade affirme, du reste, n'avoir jamais aperçu de chancres ni à la verge ni dans aucune autre région ; on n'a pas tenté l'inoculation du pus blennorrhagique lorsqu'il se trouvait dans les salles de l'hôpital du Midi. L'éruption du cuir chevelu, pour laquelle il vient réclamer nos soins, a débuté il y a trois ans par un petit bouton gros comme la tête d'une épingle, situé sur la partie médiane du cuir chevelu, et qui peu à peu s'est agrandi et s'est en môme temps recouvert de croûtes brunâtres.
Peu après l'apparition de ce bouton, il s'en est développé d'autres, et depuis lors l'éruption a toujours persisté, disparaissant dans un point pour se montrer sur un autre.
Depuis le développement de ces boutons, le malade est sujet à des douleurs de tête qui consistent dans des élancements survenant par accès, dont la durée est quelquefois de trois ou quatre jours.
Etat actuel. — Le cuir chevelu présente une teinte violacée générale. De plus, il est parsemé de boutons, dont l'étendue est variable et la couleur violacée aussi. Ces boutons, dont le plus grand nombre présente la largeur d'une pièce d'un franc , et quelques-uns celle d'une pièce de deux francs, sont recouverts de croûtes d'un jaune brunâtre, dont les bords sont bien limités, et qui reposent sur une base dont l'induration inflammatoire est manifeste.
Cette éruption ne donne lieu à aucune démangeaison et n'occupe pas la partie postérieure du cuir chevelu.
Sur la paroi antérieure de la poitrine et de l'abdomen, et un peu sur la région dorsale, on voit de larges taches irrégulières, d'un brun jaunâtre, et légèrement squameuses, dont le malade fait remonter le début à huit ans.
Ce sont des taches de pityriasis versicolor, qu'on pourrait au premier abord prendre pour des macules syphilitiques. Il est évident que les auteurs qui ont décrit une syphilide maculeuse ont maintes fois commis une pareille erreur.
L'examen le plus attentif ne fait découvrir -aucune cicatrice ni à la verge, ni à l'anus, ni dans d'autres régions ; on ne constate d'engorgement des ganglions que dans la région cervicale.
Traitement. — Deux cuillerées de sirop de bi-iodure ioduré, tisane de salsepareille.
Sorti le 4 juin. On ne trouve plus sur le cuir chevelu qu'une teinte * violacée générale ; mais il n'y a plus ni croûtes, ni boulons.
Quant aux taches pityriasiques, elles n'ont subi aucune modification.
SYPHIL1DES CIRCONSCRITES.
Obs. V. — Syphilide pustulo-crustacée herpêtiforme. Coexistence
île psoriasis darlreux.
Deschamps (Alfred), âgé de trente-huit ans, menuisier, entré le 1 1 mars 1 858.
Le malade, quoique maigre et de petite taille, a le système musculaire très développé; il est d'une bonne santé habituelle et ne présente aucun antécédent scrofuleux. Il nous apprend que sa mère, actuellement vivante , et dont l'état général est d'ailleurs excellent, porte sur les membres des petites taches rouges recouvertes d'écaillés blanchâtres.
En 1 839, il a eu un premier chancre autour du méat, dont on voit encore la cicatrice, et qui a duré quatre mois. En 1853, il en a eu un second sur le dos de la verge, qui a duré trois semaines, et qui a laissé à cet endroit une cicatrice blanche arrondie, ayant à peu près l'étendue d'une pièce d'un franc.
Cet homme, qui dans ce moment était embarqué comme matelot sur un navire du commerce, n'a été soumis à aucun traitement interne ; on s'est borné à quelques cautérisations de l'ulcère. Depuis cette époque, il affirme ne s'être jamais aperçu de la présence de taches sur le corps ni d'aucun accident du côté de la gorge; il n:a jamais éprouvé ni céphalées ni douleurs ostéocopes.
L'affection pour laquelle il entre dans nos salles a débuté dans la barbe, au niveau de la joue à gauche, par un petit bouton de la gros-* seur d'une tête d'épinglif, qui bientôt s'est recouvert d'une croûte jaunâtre.
Peu à peu l'éruption s'est étendue de manière à présenter l'aspect que nous allons décrire.
Elat actuel. — La tempe et la joue gauche sont occupées par une large plaque d'un rouge sombre, dont le centre est parsemé d'un grand nombre de petits points arrondis d'un blanc mat et dont le bourrelet circonférenliel, de forme circulaire, louche à l'angle externe du sourcil gauche et passe par le pavillon de l'oreille pour rejoindre l'angle du maxillaire. Ce bourrelet est formé par une réunion de pustules recouvertes de croûtes jaunâtres, et dont quelques-unes présentent, une base indurée. Ce cercle croûteux est continu dans les points où les pustules sont confluentes, et interrompu de distance en distance, dans les points où elles sont discrètes.
Outre cette éruption de syphilide pustulo-crustacée herpêtiforme, le malade porte sur les membres des taches de psoriasis gutlala d'un rouge jaunâtre et dent les squames sont d'un gris terne; au niveau des genoux
SYPHILIDES ULCÉREUSES. 185 et des coudes, il y a un épaississement de la peau et un état squameux très prononcé. Sur le cuir chevelu, on trouve plusieurs plaques d"un rouge sombre et recouvertes de squames grisâtres et épaisses.
Ces gouttes de psoriasis, qui, au dire du malade, existent depuis une dizaine d'années, doivent être, malgré leur coloration et l'aspect terne des squames, regardées comme une manifestation de la diathèse dartreuse, coexistant avec la manifestation syphilitique dont nous avons plus haut donné la description.
Traitement. — Tisane de salsepareille, deux cuillerées par jour de sirop de bi-iodure ioduré.
Sorti le Ier mai. Le psoriasis n'a subi aucune modification ; quant à la syphilide, on remarque qu'un grand nombre de pustules ont disparu et ont été remplacées par de petites dépressions arrondies blanches et déprimées; aussi ne voit-on plus que des débris du cercle croûteux, sous forme de deux arcs de cercle , l'un au niveau du sourcil gauche, l'autre au niveau de la barbe. Ce résultat du traitement démontre clairement que ce psoriasis ne dépend nullement de la maladie syphilitique.