SL 'ADE
qu'Henri :Weil rend ainsi : « Elle doublera la dose du poison. » (1). | Eurybate répond :
Malheureuse ! Pourquoi gémis-Lu de la sorte ?
L’épithète est celle que le chœur aprliquait à Cassandre. (2).. La question était posée en d'autres termes : « Pourquoi pousser des gémissements au sujet de Loxias ? Ce n’est pas un dieu fait pour les pleureurs l! » (3). La transformation de l'appel à Phébas faisait naturellement tomber cette remarque ; eb d’ailleurs, la raison religieuse en était trop ‘spéciale pour être comprise du public.
Cassandre poursuit :
Que ne suis-je égorgée, Ô Dieux, et déjà morte !
Cette hâte indique sans doute la crainte des tortures, qui inspirait à l'héroïne d’Eschyle le vœu de mourir du premier coup. (4). Elle l’adressait aux portes de l’'Hadès, (5), d’où probablement le vers qui suit :
L'irrévocable Hadès m'appelle par mon nom !
L’épithète d’irrévocable est plutôt celle du Destin que d’'Hadès. L'idée est la même que dans le passage d'Alceste, dont la traduction par Racine est si fameuse :
J'entends le vieux nocher sur la rive infernale... (6). \ \
«Où suis-je ? » dit enfin Cassandre, Cette ques-
{) Agamemnon, 1.260-1,261.
(2) id. 1.070.
(3) id. 1.074-1.075.
(4) id. 1.299-1.294 (5) id. 1 2910
(6) Racine, préface d’Iphigénie, (cf. Alceste, 253-256),
tion, fréquente dans les mélodrames, remplace celleci, beaucoup plus naturelle :
& Où im'as-tu donc conduite (Apollon) ? sous quel toit ? (1) Le chœur répond avec une certaine pompe :
Sous le toit royal d'Agamemnon.
Il disait plus simplement dans le greg : 4 Sous le toit des Atrides ».(2). Mais le nom des Atrides évoquait plus d'images affreuses que celui du seul Roi des Rois.
O demeure ! de l'homme et des Dieux détestée !
gémit la prophétesse, complétant ainsi la qualifica-
tion donnée par Eschyle au sombre palais : uoddeov (3). Dans quel antre inondé de sang m'as-tu jetée; Cher Apollon ? L
Mêmé miouvement que chez Eschyle. (4). L’épithète : inondé de sang ramasse les horreurs décrites dans 1e grec plus longuement : « Il sait beaucoup de maux, des infanticides, des chairs coupées ; le sang y coule de la gorge et ruisselle sur le (sol. » (5).
Cassandre interpelle Apollon, semble-t-il, avec des sentiments bien différents de ceux qu'Eschyle lui donne. Eile l'appelait dans le grec, son tassassin, par un jeu de mots intraduisible sur le nom de ce dieu. (6).
« Elle a, certes, le flair d'un chien ! »
(1) Agamemnon, '1.087-1088
(2) id. 1.088.
(3) id. 1.090. | (4) id. 1.087.
(5) id. 1,090-1.092.
(6) id. 1.080-1.086.
observe Eurybate. Et Talthybios :
On dirait qu'elle sent l'odeur d'un meurtie ancien. Ou qu'un souffle augural offense ses narines.
Le dernier vers est ininteiligiblke ; les deux autres: reprennent une comparaison du chœur : « l’'étrangère semble avoir ‘l'odorat d’un chien; elles est sur ia piste du sang versé. » (1). |
Tout à coup, Cassandre, comme dans le grec, voit l'assassinat ou le devine. «, Arrêta! (2) is’écrie-t-elle, Et plus loin:
Ecartez le taureau de Ja vache !
Cette figure, que Je XVIT: siècle, eût, pour le coup, désavouée, est traduite littéralement d'Eschyle. (3). La prophétesse décrit la scène horrible :
Ah! ah! le voile épais l'enserre de plis Icurds ; (4). Elle frappe, il mugit, elle frappe toujours ;. Sauf le détail : il mugit, qui continue dla métaphore précédente, rien d’original. (5). Leconte de Lisle arrête ici sa traduction et n'ose représenter ‘Aga-
memnon tombant dans la baignoire. (6). IL se borne àatdire ‘que: AAC 54y
ei le mâle rend l'âme. x
«, La femelle est l'assassin du mâle ! » dit Eschyle plus loin. (7). Leconte de Lisle ‘conserve soigneuse-
(3) id. x 125-1.1926,
(4) L'exclamation reportée au début de ce vers ouvrait la tirade,' chez Eschyle. |
(5) Agamemnon, 1.126-1.129
(6) id. 1.128.
(7) id 1,28 1282 one
UT
ment ces expressions, qui rappellent l’animalité primitive. |
Cassandre fait un retour sur elle-même et prédit à nouveau sa mort :
Cher Dieu, pour y mourir, {u m'as traînée ici !
Elle ne s'exprime guère autrement que dans la grec : « Où donc m'as-tu menée, malheureuse ? N’estce pas pour me faire mourir aussi ? » (1).
Eurybate s'inquiète de savoir quel est ce Dieu (2); la prophétesse le désigne par ‘une {périphrase hoimérique plutôt qu'eschyléenne : « l’archer divin ». Elle parle, comme chez Eschyle, de amour divin qu'elle a trompé (3) ;' mais Leconte de Lisle isupprime la stichomythie, trop conventionnelle ; en Trevanche, la Princesse captive prononce une tirade ‘touchante, poétique et d'une mélancolie plutôt latine que grecque. Ce développement qui ne se relie pas directement à l’action, est lyrique, et non dramatique malgré sa forme.
Quelques détails seulement de ce tableau remarquable, rappellent l'influence d'Eschyle.
….… tous riaient entre eux,
dit Cassandre. Dans le grec, elle précisait que l'on raillait en particulier ses insignes prophétiques regardés comme un vain déguisement. (4). Elle se représente à Troie, jadis, entendant
re croître au loin l'invincible marée,
Le sûr débordement d’une mer de malheurs ; a
(1) Agamemnon, 1.138-1.139, (2) id. AO!
(3) id. 1.208.
(4) id, 1.271,
Tee
adaptation heureuse et fidèle d’une métaphore familière aux tragiques, et notamment à Eschyle :
tÿuarss drv(l). Elle évoque les cheveux blancs de son père (2); les fleuves, dieux fraternels, et l’essaim des vierges (au beau rire. (3) Elle répète comme dans le grec, le nom aimé du Scamandre, en y joignant celui du Simois. (4) Ses souffrances n'ont pu sauver son pays. (9). ,
Il lui reste maintenant, n'ayant jamais été crue des vivants, à prophétiser chez les morts. Ici, Leconte de Lisle transforme ingénieusement deux vers d'Eschyle, où Cassandre annonce qu'elle ira dans les enfers pleurer sa destinée et celle d’Agamemnon. (6). Il reste ainsi d'accord avec la conception de la GCassandre grecque, rréoccupée surtout d’être reconnue véridique. (7): La victime de Phébus conclut :
Voici le jour et l'heure, et la hache, et le lieu,
Et mon âme va fuir, toute chaude d'un Dieu !
comme elle disait dans le grec : « Ce qui m'attend, c'est: d'être déchirée par la häche à::deux! tranchants. (8). Le jour est arrivé. » (9).
Les vieillards, comme chez Eschyle, sont épouvantés de trouver la Troyenne si bien instruite des
(1) Agamemnon, 1.181-s 99.
(2) cf. id. 1.306.
(3j Cette épithète ne paraît pas avoir d’équivalent exact äans la langue d’Eschyle ; mais les qualifications analogues (aux beaux cheveux, à la belle ceinture), sont fréquentes chez les poètes grecs.