‹ Leconte de LisleChapitre 10 sur 47 · LES DÉBUTS DANS LA LITTÉRATURE ] I I · texte numérisé non relu

LES DÉBUTS DANS LA LITTÉRATURE ] I I

son enfance il a entendu les Cafres rudes chanter sur des syrinx de bambou sous un ciei humide et farineux les mélopées plaintives du Mozambique, il a TU les télingas efféminés entrecroiser leurs pas de porteurs de manchys aux sons argentins de leurs bracelets, il a entendu les propos des planteurs^ hommes du nord pratiques et âpres, et les histoires qu'ils contaient des forbans portugais du dernier siècle piratant à Saint-Paul, il a lu les romans écossais où, à travers la brume qui ondule, se dressent à pic les manoirs déchiquetés comme des masses de rocher au bord des lacs étales : de tout cela se composera, dans une harmonieuse lenteur, son génie polyelhnique qui, à sa maturité, condensera des œuvres stables dans leurs dessins divers et précis. Mais, à l'adolescence, les souvenirs s'étirent fiévreux, indécis et inégaux; l'esprit, inquiet, analytique, inconstant et capricieux, dans son impuissance à embrasser d'une seule perception le monde varié de ses atavismes et dans son impatience à dominer, veut choisir une spécialité oùbriller; ils'éiierve, agité de présomption et de mélancolie, désespéré de sa mobilité qui l'empêche d'atteindre à la maîtrise aussitôt qu'il l'ambitionnait. Puis, renonçant à la précoce génialité, il se repose dans la modestie laborieuse de la lecture. A cette période d'apaisement et de reconstitution les souvenirs d'enfance commencent à renaître dans leur variété; ils se développent par les lectures, en un impérialisme pacifique tout spirituel et, comme disait Leconte de Lisle, platonique. Le renoncement à la domination et en même temps

LEGONTE DE LISLE

Ta vidité de la jeunesse donnent à celle nomaderîe intellecluelle un charme ondoyant d'énergie et de douceur qui berce l'esprit dans des alternatives de conquête et de désintéressement où il aspire tour à tour à se laisser subjuger par les génies étrangers et à les pénétrer pour en tirer seulement Taliment nutritif de son génie individuel qui les embrassera tous. L'adolescent interroge et suit toutes les littératures comme il scrute les jeunes filles qui séduisent son naturel instinct polygamique (i), il admire avec passion la brune Italie, d'une beauté plus ardente dans Thallucination florentine de sa douleur, et la mélancolique Allemagne aux poèmes blonds et longuement tressés, aux bleus rêves sentimentaux, aux chastes fanatismes, il les aime avec un enthousiasme qui n'aveugle pas le sens critique éveillé par la diversité même de sa culture et de ses aspirations.

Dans la littérature allemande il a lu notamment Schiller — chez qui il choisit des épigraphes à ses poèmes, — Goethe (n) et Jean-Paul Richter. De nature active et lumineuse^s'il est vrai qu'il tente toujours de se maintenir aux hauteurs de la pure idéalité, il réagit de toute sa jeunesse contre le sentimentalisme mol et nébuleux qui couvrit l'Allemagne après le rayonnement de Gœthe et de Jean-Paul. Lui-même n'a pu se défendre de l'emprise du mys-

(i) Lettre de i836 à Rouffet.

(2) Un poème de La Phalange, Ilélène^trca différent de celui des Poèmes Antiques, indique que L. de L. médita le Second Faust où le penseur allemand se confronte à la beauté grecque.

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ticisme de ce Jean-Paul dont il détache pour épigraphe à une de ses poésies : « L'ange replia ses ailes et revêtit la forme d'une créature humaine. » Conception de la femme qui est alors et resta longtemps celle de Leconte de Lisle. Plus tard (i), dans des nouvelles écrites d'après des lectures de Dinan et de Rennes, il raillera comme une maladie cette sentimentalité allemande qu'il fait dériver autant de Goethe que de Jean-Paul.

En ce temps-là, dit George dans la Mélodie incarnée, florissait Jean-Paul Richter d'extatique mémoire... Titan, monté sur ses échasses, s'avançait sur les pas de l'enthousiaste amant de Lolotte. Les esprits étaient à la lune. — Aux farfadets amoureux. — Et aux jeunes filles phtisiques. — Chacun jouait de la flûte et mangeait le moins possible; la pipe et la bière avaient déserté les tavernes ; les aubergistes maigrissaient. L'illuminisme faisait rage. C'était une chose merveilleuse que de s'asseoir au coin des hautes cheminées, durant les soirs d'hiver. Les chats noirs prophétisaient, les pattes dans la cendre, et les grillons, blottis dans la soie, racontaient des chroniques d'amour aux vieilles marmites chevrotantes.

Précisément, si, au lieu de lyriser sur un poète, îl étudie Hoffmann, c'est que, sous l'apparence d'un conteur fantastique, celui-ci cache un satyrique qui, par la caricature de son réalisme, ramène les esprits exaltés et diffus à la réalité de la vie, fait œuvre saine et mâle, œuvre utile.

Qui mieux que lui a jamais présenté la physiologie (i) Démocratie pacifique, 1846 et 1847.

universitaire sous son véritable jour ! Le portrait extérieur des étudiants de la ville de Kerepes est un modèle d'ironie étincelante d'esprit et d'imagination. Qui mieux que lui a jamais peint d'un seul coup de pinceau, si profond d'intention, le pédantisme allemand personnifié dans le professeur d'histoire naturelle Mesch Terpin ? Il suffit de lire avec attention le conte de Cinabre, pour exprimer une idée lumineuse de ces petites cours princières d'Allemagne, si fécondes en traits de routine gouvernementale^ et dirigées par la plus absurde des étiquettes.

Le mérite génial de Tœuvre d'Hoffmann est d'avoir réagi contre la mélancolie nationale. Et déjà Leconle de Lisle a reconnu dans un poète nouveau de l'Allemagne un esprit fraternel de celui d'Hoffmann :

Nous ne pensons pas que l'esprit enthousiaste de mélancolie outrée qui caractérise les Allemands puisse jamais être ramené aux beautés plus réelles d'une pensée sévère, xn?i\s s'il est donné à quelqu'un de diriger la littérature actuelle vers ce noble but, nul ne réussirait mieux, ce nous semble, que M. Henri Heine, ce nerveux et brillant écrivain, dont nous avons tous admiré les remarquables études sur le génie d'Allemagne.

De TAngleterre il admire Shakspere : «Connaîton un autre Shakspere? » Enfant, grandissant dans une île qui n'eut pas de passé historique, il avait éprouvé le charme solennel et embrumé du Moyen- Age septentrional à la lecture des romans chevaleresques de Walter Scott. Et, jeune créole d'Orient épri.^j de gloire, de jeunes filles et de vojar

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