LES DÉBUTS DANS LA LITTÉRATURE I
Corneille qui, par la/uria épique de son génie, y apparaît unique :
La poésie, inspiration créatrice et spontanée, sentiment inné du grand et du vrai, n'existait plus alors, nous le croyons. — Elle était morte dans les dernières années du xvn^ siècle. A Ténergie avait succédé l'inerte timidité académique, à la spontanéité du génie la lente réflexion, à Corneille Racine. — Car la poésie, telle que nous la concevons, telle que nous l'avons apprise de voix géantes et harmonieuses, la poésie ne saurait être ce qu'ont écrit Malherbe ou Boileau. Comme poètes, avons-nous jamais compris ces hommes? — Nous les avons oubliés. — L'intelligence primitive qui enfanta le Cid et Polyeacte n'eut pas de successeur. Lui étaitil possible d'en avoir? — Connaît-on un autre Skakespeare ? — Phèdre et Athalie elles-mêmes, ces deux magnifiques expressions antiques, ne révèlent qu'une prodigieuse puissance de forme, rien de plus : Athalie fut écrite en douze ans.
Citant cette phrase que Leçon te de Lisle écrit à Rouffet à propos d'un sonnet : « Il ne reste à changer que l'expression ; et c'est là que doit tendre l'effort du poète, en tout et pour tout, » M. Guinaudeau demande : « Ne voilà-t-il pas le programme du Parnasse? Ne voilà-t-il pas le programme des poètes qu'on prétendit railler à leurs débuts, en les appelant, avec dédain, formistes? » Précisément, Leconte de Lisle n'a jamais moins été parnassien d'intention qu'à cette époque. Avec Hugo il préfère Corneille à Racine, qui a ne révèle qu'une prodigieuse puissance de forme^ rien de plus ».
Il8 LEGONTE DE LISLE
Si le xvin® siècle ne fut pas un siècle de poésie, c'est parce qu'elle s'y réduisit à être un pur exercice de forme, pour les Voltaire comme pour les J.-B. Rousseau. Enfin vintChénier. Ce que Lecontc de Lisle distinguera en lui, ce ne sera pas renseignement d'une forme hellénique, le retour à l'antiquité, mais le charme lyrique de la volupté, la naturelle, la créole spontanéité du sentiment:
Pindare et Anacréon étaient demeurés ses dieux et son propre foyer de lyrisme intérieur. Les rêves sublimes du spiritualisme chrétien, cette seconde et suprême aurore de rintcllig-ence humaine, ne lui avaient jamais é.té révélés. Nous Dépensons même pas qu'il les eût compris. André Ghénier était païen de souvenirs, de pensées et d'inspirations; il a été le régénérateur et le roi de la forme lyrique, mais un autre esprit puissant et harmonieux lui a succédé pour la gloire de notre France ! Ce doux et religieux génie nous a révélé un Chénier spiritualiste, disciple du Christ, ce sublime libérateur de la pensée ; un Ghénier grand par le sentiment comme par la forme, M. de Lamartine. ..
Sait-on ce qu'il a fait de l'amour, de l'enthousiasme et de l'énergie, ces trois rayons de la poésie spontanée ignorée avant lui?... Il en a fait Lamartine^ Hugo, Barbier^ le sentiment de la méditation ou de l'harmonie, l'ode, l'iambe...
On se serait attendu à ce qu'il nommât Alfred de Vigny, mais s'il connaît Chatterton (i83o), il semble qu'il n'ait point lu les Poèmes antiques et modernes de 1826. Il ne cite Vigny ni dans ses lettres, ni dans ses vers, ni dans ses articles de critique. Il est vrai qu'il aime alors la poésie ^/>ow-
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tanée. Ses trois grands poêles préférés sont : Lamartine, Hugo, Barbier.
Lamartine, « grand par le sentiment comme par la forme», mais sur lequel cependant il fait déjà des réserves :
Je me suis décidé enfin à lire Jocelyn; je vous avoue que ça n'a pas été sans peine. Je savais M. de Lamartine très capable, sans nul doute, de rendre avec vérité une existence aussi remplie de poésie par elle-même; mais je me doutais aussi qu'il sacrifierait souvent la douce et gracieuse peinture que comportait un tel sujet au vague prétentieux qui abonde dans ses plus beaux ouvrages. Il y a des morceaux charmants dans Jocelyn, des pages magnifiques de haute poésie. La peinture de la nuit, à la Grotte aux Aigles, est vraiment sublime ; et Ton rencontre des pièces exquises de sentiments et d'intimes douleurs; mais aussi, vous avouerez qu'il y a bien des longueurs qui affadissent de beaucoup le charmant et incorrect ouvrage.
Pour Hugo son admiration est entière : c'est le « génie régénérateur » et, fréquemment, à toute occasion, dans la Variété^ il accréditera son nom dans le milieu breton.
Quant à Barbier, ce n'est certes pas la perfection de la forme qui le lui fait saluer un des plus grands poètes de France, mais encore la violence et la franchise du sentiment, en particulier sa révolte contre le siècle bourgeois, avec le ferme espoir en un âge meilleur :
Toujours, ô mon Rosa, toujours des vents contraires
Ne déchireront pas la voile de nos frères
... Les douceurs du printemps après le vent d'hiver.
LÉCONTB DE LISLB
Quel cas il fait alors de la forme? Casimir Delavigne : « le premier de nos poètes corrects^ si toutefois il n'est pas seul à l'être »... et là se limite son estime. Tel qu*on le connaît par ses lettres où il s'abandonne à une nature impulsive, par ses poèmes qui se soulèvent jusqu'à l'extase des plus libres aspirations, il n'est alors pas assez soumis ou maître de lui-même, beaucoup trop indépendant pour s'assujettir à la contrainte de la forme. Que reprochera-t-il à Théophile Gautier, sinon de tout sacrifier au « style », de faire de « l'art pour l'art », c'est-à-dire de l'artificiel.
M. Théophile Gautier, rexcentrique auteur de FortU' nio et de la Comédie de la Mort, est un lion littéraire très spirituel. Nous entendons par lions littéraires ces jeunes écrivains qui font de V art pour Part, à l'aide d'un style plus ou moins original, et qui finissent en un ou deux volumes in-8 par mystifier fort agréablement le lecteur l)énévole. Pourtant M. T. Gautier s'est écarté, momentanément sans doute, de ses habitudes ironiques, en publiant de remarquables morceaux sur TEspagne, sous le titre de Lettres d'un feuilletonniste. Les vieux couvents, Tarchitecture arabe, les courses de taureaux, le Prado et l'Escurial, ainsi qu'une foule d'autres découvertes aussi rebattues, ne peuvent ôter un grand charme à l'œuvre littéraire de M. T. Gautier.
Parmi les romanciers, il a abondamment lu Alexandre Dumas qui enfièvre généralement le sang des créoles par je ne sais quelle chaleur chevaleresque et matamore. Mais voici que l'auteur de ces drames où s'était éduqué son républicanisme