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LIS DÉBUTS DANS LA LITTÉRATURE

A cette époque Toeiivre de Georçe Sand répandit sur Leconte de Lisle une influence aussi vivement révélatrice que celle qu'il devait recevoir des poèmes hindous. Par elle il s'initiait à une sorte de panthéisme septentrional où l'âme européenne, avec une ferveur encore toute fiévreuse et une relig-iosité anticatholique, s'éperdait dans Tamour sublime et confus de la nature. Bien plus que Hugo, Barbier ou Lamartine, c'est George Sand que rappellent alors tous ses poèmes . George Sand, génie orageux et tendre, romanesque et humanitaire, spiritualiste et républicain, passionné d'indépendance et de dévouement, qui a été aimé et qui a souffert avec un sombre éclat, qui, dans l'isolement hors de la vie bourgeoise, tresse de ses plus amers chagrins son courage social, George Sand qui possède la beauté féminine d'une créole et le génie mâle, est le poète qui devait le plus émerveiller ce jeune païen mystique, le plus enthousiaste des amants platoniques, cet adolescent pauvre, solitaire et farouche.

Le caractère essentiel de l'art étant la spontanéité {i)^ il est nécessaire que l'artiste cherche son inspiration dans le présent. Il n'y a en effet pas un poème dans le Cœur et Vâme qui soit une évocation de l'histoire, tableau hindou, fresque biblique ou architecture hellénique. De quoi s'étonne Leconte de Lisle à propos de Chénier?

(i) • A défaut de spontanéité dans l'art, encore faut-il de l'étude, car alors le succès, pour être moins beau, n'en a pas moins une base solide sur laquelle il peut s'appuyer et grandir. Mais non, aveuglés par rëclat du rythme, les jeunes littérateurs n'ont fait qu'une copie de rythme. » Etude sur Chénier.

Né sous le ciel immortel de la Grèce, nourri depuis son enfance d'études enthousiastes et sérieuses, il s'était laissé éblouir par le /oplorieux éclat du passé. Ldi sublime et douloureuse tristesse de la Grâce chrétienne échappait à ses regards, la patrie antique et libre l'emportait en attraits irrésistibles sur la patrie esclave des siècles modernes. Pourquoi cet aveuglement coupable ou incompréhensible du poète? Pourquoi chanter toujours le bonheur passé en oubliant les nobles consolations quileùt été doux et beau d'offrir à la glorieuse martyre ? — On ne saurait le dire. Ses traditions innées remontaient trop haut. Il lui appartenait peut-être de s'écrier en vers contemporains.

Paganisme immortel (i)! es-tu mort? — On le dit, Mais Pan tout bas s'en moque et la Syrène en rit . . .

Le poète a une mission: il doit agir sur la société à laquelle il appartient. Pourquoi condamne-t-il encore la mysticité allemande, sinon parce qu'en détournant les jeunes générations « du contact social » de leur milieu elle en fait des désespérés, partant des inutiles, en les désadaptant :

Les dernières années du xvine siècle et les premières du XIX® seront célèbres dans l'histoire littéraire par les effets de ce fanatisme sentimental qui déborda sur l'Allemagne spiritualisle des écrits de Jean-Paul et de Goethe. Titan, ce siècle personnifié, cette œuvre géante de Richter, avait porté jusqu'au sublime de l'idéal Tenihousiasme romanesque que l'auteur de Faust appliquait à la vie intime, et qm, froissé du contact social,con-

(i) On voit à quel point il serait faux de s'appuyer sur le mot de chrétien dont il vient de se servir pour accuser de catholicisme le spiritualisme, tout panthéiste, de Leconte de Lisle.

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daisait par la déception au désespoir et à la mort.

Le contact social ne saurait en rien nuire à l'art ; les passions politiques, au contraire, peuvent trouver dans l'art leur plus esthétique et efficace expression :

Si Sheridan, cet orateur étincelant et sarcastique, politique profond, émule de Fox, rival heureux de Pitt, avait porté sur le théâtre le prestige de ses œuvres parlementaires; s'il avait dramatisé les idées réformatrices qu'il exaltait de sa nerveuse éloquence, l'Angleterre eût compté une seconde toute-puissance intellectuelle dans les pages de son histoire théâtrale. Mais l'improvisateur politique était un écrivain indolent, qui prodiguait avec trop de facilité les éclairs de son esprit pour qu'il se souvînt de son génie.

C'est en voulant être strictement de son temps qu'on échappe le mieux à l'imitation des maîtres. II fut un moment où Tinfluence de Victor-Hugo immobilisa la jeune génération :

N'en est-il pas ainsi aujourd'hui ! M. V. Hugo n'a-tilpas été nombre de fois sommé de répondre des étranges manies de ses trop fervents admirateurs?... Cependant cette tendance irrésistible à Vlmitation des grands maf/res, qui, de tout temps, a égaré sur de fausses routes littéraires les têtes faibles et ardentes, commence depuis ces dernières années à perdre de sa force. Une pensée plus heureuse dirige les jeunes écrivains vers un but plus certain; ils se confient avec plus de foi à leurs tendances particulières, et si la touche énergique ou harmonieuse des maîtres apparaît encore et parfois dans leur style, affaiblie par sa propre exagération, du moins on

aperçoit qu'ils font tous leurs efforts pour se laisser g-ui- (1er par le cachet qui leur est propre.

Etre de son temps : avec cette pensée il eut dès lors ridée de consulter la science (i), comprenant qu'elle avait pris une trop grande place dans la vie moderne pour n'en point requérir une dans la poésie, et ainsi à 21 ans il avait prévu ce par quoi son œuvre devait profondément différer de celle de Hugo et de Lamartine (2) : il s'occupe de géologie et de botanique, soucieux de « mêler un peu de science à ses pièces de poésie (3) ».

(i) « Il s'est trouvé conduit à réaliser d'une manière inattendue, écrit M. Bruneticre, par l'alliance de la science et de la poésie, un idéal plus coniemporairiy si l'on peut dire, que celui des plus indéterminés partisans de la modernité dans l'art. » Nouveaux Essais. - • Le père de L. de L. lui avait recommandé de façon très pressante de suivre des cours d'anatomie et de physiologie : « Ces connaissances sont de toute utilité en médecine légale: j'ai rencontré en Cour d'assises trop de magistrats ignorants sur cette matière, incapables de concevoir nos explications (de médecins} et conséquemment de fixer leur jugement... » 11 recommande encore que Charles étudie « la botanique au printemps et la chimie dans les cours d'hiver ». (Tiercelin, op. cit.) Son père était médecin comme celui de Flaubert.

{fi) Voir aux Appendices.

(3) Des essais scientifiques de cette époque, il parut dans le Foyer des vers A une galère (zoophyte des mers du Sud).

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