I^S IDÉES PHILOSOPHIQUES £T SOCIALES I
telligence humaine.,, ? » Mais, précisément, mieux que ne pourrait le faire aucune autre, cette phrase atteste qu'il considérait le christianisme comme un système de morale humaine, une création philosophique qui prenait un rang chronologique parmi d'autres manifestations de l'intelligence, un« rêve » parmi les autres rêves, une aurore après d'autres aurores. Et sa pensée ici est exactement celle du Dies irœ :
Salut I Phumanité, dans la tombe scellée, O jeune Essénien, garde son dernier Dieu!
Dans ta tombe scellée, car il n'y eut pas de résurrection, car il n'aijamais cru que Jésus fût le fils de Dieu. Toujours il admira en lui « le fils du charpentier ».
Enfant toile plus beau des enfants d'un mortel! ... Ou plutôt rêvais-tu de ta mère au doux nom De ta mère à genoux baisant ton tendre front Qui deviendra le front de r homme ?
(Issa ben Mariam, i84o.)
S'il avait la foi en un Christ Dieu, hésiterait-il de la sorte entre Dieu et Brahma?
Céleste enfant, quel rayon t'anima?
De notre Christ es-tu quelque doux an^e?
Ou de l'aurore, au souffle de Brahma^ Un blanc génie aux ailes de topaze ?
(A une Indienne , 1889.)
Il salue Lamennais comme un « prophète », allègue-ton, et l'on ne cite de VOde à Lamennais que des vers où il le loue pour des révélations de philosophie libérale :
Le monde, enseveli dans sa morne tristesse, Comptait les jours sacrés que chanta sa jeunesse 1 Le monde pour son Dieu prenait l'iniquité.
Prophète ! il attendait, couvert de sa nuit sombre, Que ton geste sauveur lui désignât dans Tombre L'étoile de la liberté !
pour ses conceptions d'avenir humanitaire :
Un radieux soleil de jeunesse et de fête Sur notre vieille humanité.
D'ailleurs cette ode est de i84o et dès i8 Lamennais avait rompu avec l'Eglise. Lamenn; est un prophète, au même titre que l'auteur Lélia la révoltée, ainsi invoquée :
Et dire que sans toi périrait tout un monde Le monde de r esprit, orbe des divins airs?
Il Spiritualisme, certes, mais le spiritualisme
; j I G. Sand (i).
De même, on a cru trouver dans un poème « la Variété », Lélia dans la solitude ^ des preu^ éclatantes « de convictions relig'ieuses très ard( tes >), un (( véritable acte de foi religieuse », pai
■'Il (i) Gomme nous ne reviendrons pas sur les idées philosophie
P I I de Leconte de Lisle, nous dirons ici que le spiritualisme de Lec<
I ' . de Lisle, celui qui flamboie dans ses poèmes de Bretague et tel c 1 ■ éclaire encore les Poèmes tragiques, antiques, et barbares, . ' jamais consisté à croire en un Esprit cause et principe tiu Moi
mais à reconnaître que, devant le néant total, l'esprit de Thon
II ij était affecté de la sublime maladie de l'Espoir (conception d'im; M^' nation chrétienne), gardait une inlassable force de Désir (concep
, à hellénique), une inépuisable illusion (conception hindoue). La bcj tragique du destin de l'homme tient précisément à ce que, ma
I la conscience qu'il ait du Néant, il ne cesse d'espérer, de désirer
J ! ' croire, qu'il demeure constamment t 1 Haletant du désir de ses mille chimères.
Ainsi conçu, ce spiritualisme se concilie étroitement avec vision matérialiste du monde.
LES IDÉES PHILOSOPHIQUES ET SOCIALES l3l
qu'il demande à Lélia de maudire Torgueil qui fit d'elle un ange déshérité. Mais la publication de M. Guinaudeau nous a révélé une autre Lélia dans la solitude où le poète encourage au contraire Lélia à la rébellion :
A quoi bon, Lélia, tout ces regrets infimes?
Ne laisse pas longtemps tes deux ailes sublimes
S'engourdir dans le deuil !
Vers le ciel irrité lève ta forte tête :
Le courage n'est beau qu'au sein de la tempête.
Le génie est V orgueil (i).
Et si Ton cherche à savoir quel est ce Dieu contre lequel s'est révoltée Lélia, trouve-t-on Dieu ou des dieux?
O femme, que fais-tu en face de Dieu?
Ce rayon immortel, la sereine prière,
N'éclot point sur ta lèvre et ton cœur est de pierre !
Cat tes dieux ne sont plus Vaniour et l'harmonie.
L'amour, harmonie parfaite entre les hommes ; harmonie, équilibre d'amour entre les éléments, tel est le Dieu vers qui exalte son rêve :
O mon Dieu, se peut-il que l'homme vous renie 1 Vous dont la main puissante a dispensé pour nous Votre amour dans les cœurs j dans les cieuœ l'harmonie,
La prière, c'est la rêverie de Têtre s'élevant dans le songe de la Nature, c'est l'extase de la solitude humaine soulevée vers les cieux :
Ange déshérité, contemple la lumière Dans ce rêve divin qu'on nomme la prière.
La prière est un rêve. Dieu est le plus sublime
(i) Cf. Kaîn,
l32 LECONTE DE LI8LE
rêve jusqu'où puisse monter la médhation de l'homme. Dieu est le rêve de l'individu devant le monde :
A l'heure du délire où l'âme Par élans cV infinis^ rêve au dernier séjour Qu'il est doux,qu*il est doux, loin de la terre infime De s'élancer vers son Dieu !
La prière est un art; Dieu est la conception de chaque génie individuel. Les beaux âges, il le formulera plus tard, sont ceux où Dieu était le rêve commun d'une humanité fraternelle, où il était la création d'une masse harmonieuse. Dans le Chant alterné (i838), faisant parler la divinité de la beauté grecque, il avait d'abord écrit :
Déesse athénienne, aux tissus diaphanes, Praxitèle jadis me créa de ses mains,
qu'il modifia en :
Ton peuple, 6 blanche Hellas, me créa de ses mains.
On peut affirmer que quand il regrette amèrement qu'il n'y ait plus d'Idéal, de Dieu, c'est, très sensiblement, parce qu'en le rêve de Dieu battait un cœur commun.
Pour quel Dieu désormais brûler Torge et le sel? Sur quel autel détruit verser les vins mystiques? Pour qui faire chanter les livres prophétiques Et battre un même cœur dans l'homme universel ?
Faute d'un Dieu où se fondre avec toute l'humanité, il y a la mort :
Que j'aimerai sentir, libre des maux soufferts, Ce qui fut moi rentrer dans la commune cendre I
LES IDÉES PHILOSOPHIQUES ET SOCIALES l33
Dieu est Texpressioii spirituelle de son communisme social.
Le poète, chantre de la communauté, est celui qui conçoit le plus sublimement Dieu. Quand il parle des « temps miraculeux où régnait Fart sublime », il entend ceux où l'artiste
Noble créature^ épaDchait tour à tour
Au monde le génie, à Dieu Thymne d'amour.
Dieu, c'est V hallucination grandiose qu'inspire au poète la contemplation de la nature :
[Silences de la nuit, clartés, etc.].
Ohl vous êtes si grands qu'à peine on peut vous croire, Pourtant tel est Téclat de vos vastes splendeurs, Que rame, en son ivresse^ unie à votre gloire Se surprend à rêver (Tinejfables bonheurs,
La pensée de Dieu est « un rêve », une « ivresse », « un délire » que le spectacle du monde communique à Tesprit, si bien que Dieu se confond avec la nature même, il est dans le silence des cieux, dans les parfums de la nuit, dans Tharmonie splendide des astres. Rentrer en Dieu, c'est plonger « dans réternité » des choses, dans THarmonie « parfum, mélodie et clarté ».
Tel, Dieu s'incarne suavement en la créature la plus harmonieuse : la femme :
Dernier rayon divin tombé sur la nature.
Aussi Tamour de la femme est-il divin comme une prière en face de la nature (i). Elle aussi est divine :
(i) C'est le même sentiment qui sera exprimé dans les nouvelles de 1846 et 1847.
l34 LECONTB DE LISLE
C'était l'heure divine oà le soleil n'est plus.
Elle l'est aux heures où elle saisit le cœur par l'équilibre de son harmonie
Quand ce reflet diviny le calme, prend les deux.
De même que Dieu est ce qui nous appelle, nous élève, nous fait tendre au delà de nous-mêmes, de même tout ce qui s'exhale de la terre vers la lumière est divin : Taigle est « le noble enfant de Dieu » ; la liane rose aux pentes des ravines a « des arômes divins ». A vrai dire, déjà quoique connaissant encore très peu la poésie grecque il use d'une façon toute païenne de l'épithète divin :
Et des cygnes divins on n'entend plus, parfois.
Les chants tomber des deux comme aux jours d'autrefois.
On pourrait se laisser tromper par son vocabulaire poétique de « Séraphins, archanges, anges, Seigneur, Israfil, enceinte céleste, sanctuaire » si l'on ne songeait que, déjà soucieux de réaliser la synthèse de toutes les imaginations ou religions du monde, il n'a pu toutefois se nourrir encore que de la légende biblique et chrétienne, dans ses lectures de Milton, Byron, Dante, Chateaubriand, Lamartine et Lamennais, — Lamennais l'excommunié. Telle fut la qualité de sa culture générale en Bretagne. On verra à quelle heure de sa vie et en quel milieu il médita l'éblouissante révélation de la légende hellénique et de la légende aryenne, dont devait se compléter son génie d'intégralité.
Pas plus d'ailleurs que sur ses idées philoso-