‹ Leconte de LisleChapitre 18 sur 47 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le retour à la Réunion. — Avocat à Saint-Denis. — Dissertation sur l'amitié. — Le danger de la solitude et de l'égoïsmc. — Les joies réelles et Dieu. — La ressource du souvenir. — Propositions de la Démocratie Pacifique,

La ville bretonne lui avait été noire et amère. C^est maintenant le chaleureux décor de Tile magicienne, mais, sous le large ciel bleu, à Tappel enivrant de l'espace sans bornes, remprisonnement en une maigre existence de petite ville et de petites gens, en une vie désolamment monotone (i). Après

(i) Voici une lettre que le frère de Leconte de Lisie écrivait à l'ami de Charles. On y entend un écho des remontrances accoutumées :

« Saint-Denis, le 19 novembre 1842.

« Mon cher Adamolle

« Après bien du tems écoulé, nous venons de recevoir des nou- Telles de cet indigne *et bien-aimé Charles, aussi je m'empresse de te dire qu'il nous annonce des lettres pour toi, qu'il dit avoir négligé, mais jamais oublié. Charles, mon bon ami,est à présent si hautement placé, quant à la littérature, que nous n'avons plus rien à désirer. Cependant, il revient dans six mois, avocat, enfin ; il s'est décidé à regarder ce titre comme une des nécessités de l'instruction, nous pensons, je crois^ comme lui.

« Demain ua~après,je t'enverrai une de ses pièces de vers à un de ses amis, devenu prêtre par douleur : lorsque tu les auras lus profondément, tu y trouveras et y admireras des idées vraiment de

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la surveillance si inintelligente mais intermittente de l'onde, la continuelle présence, lourde, énervante, d'un père dur, intransigeant, acariâtre. Sans cesse Ton raille « le poète (i) ». Seule, la mère console le fils de son inépuisable tendresse; elle a toute confiance en l'avenir (2).

Hors de la maison, comme un mur qui le sépare de la nature sauvage de l'île, l'arrête aussitôt le spectacle de dure servitude, l'horreur persistante du régime de l'esclavage.

« Tout le long du jour, écrit M^^ Dornis dont la belle page vibre des paroles mêmes entendues du poète, il était poursuivi par les cris des noirs qu'on frappait. Devant les cases mal closes, il entendait les hurlements plaintifs, les supplications désespérées: « Grâce, maître, grâce! » et ce cri lamentable, dont il s'était déshabitué, le déchirait à présent, l'affolait. Mais s'il était blessé des souffrances de toute cette chair noire, l'indifférence de ceux qui la torturaient lui semblait plus avilissante encore. Il regardait les jeunes créoles passer, blanches et délicates, drapées de claires mousselines, telles que des anges de lumière devant les cases entr'ouvertes.

Elles entendaient les gémissements, avec un souhaute philosophie et des principes irréprochables. Quelle métamorphose I Grand Dieu I

f Accuse-moi réception de ce petit bout de lettre, afin que je sache si tu seras à même de recevoir mes autres lettres.

« Ton ami de cœur.

« Charles me prie de te [faire mille amitiés et d'obtenir son par don. »

(i; D'après le témoignage de proches parents.

(2) Quelques-unes des plus heureuses années de M^e Leconte de Lisle furent celles qu'elle passa avec son fils à Paris. Elle avait beaucoup souffert auparavant.

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rire sur leurs lèvres rouges. Cela faisait partie pour elles des bruits de la nature... II songeait qu'un abîme était creusé pour toujours entre lui et ces jeunes femmes si désirables qui n'avaient pas pitié de la douleur. Alors il courait se réfugier dans la solitude, se calmer dans Tengourdissement du soleil ; pendant des heures il restait sur le sable, étendu, immobile, les yeux clos, écoutant les bruits de la nature, s'incorporant si bien avec elle qu'il avait la sensation de mêler son âme à Pâme universelle. »

Ainsi du heurt môme des choses quotidiennes s'exaltaient, s'exaspéraient ses anciens rêves d'avenir poétique et libéral. A peine arrivé au pays, il fut douloureusement ému de l'inhumanité indolente des gens. Son cœur et son esprit étaient dans une tension constante. On a été jusqu'à parler de maladif excès de sensibilité : il faut écouter dans l'île les témoins des dernières aimées de cet Ancien Régime : membres rompus par le bâton, chairs déchirées du fouet, plaies saupoudrées de sel pimenté, visages couverts d'ordures, agenouillements sur du verre pilé. . . Tout cela, il le reverra, le poète « descriptif» du moyen-âge.

n se fixe à Saint-Denis, la capitale, en une paisible et jolie rue, la rue Sainte-Anne. A travers sa forêt touffue et fleurie de jardins ombreux où sommeillent les grandes villas, elle va des rampes de la Rivière, que surplombe la montagne de la Vigie, au quartier pauvre qui longe la mer. De la maisonnette entourée de manguiers et de jaquiers ou d'arbres à pain qu'habitait Leconte de Lisle, on pou-

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vail donc voir d'un côté, le gros bloc roux et dénudé de la montagne, alors à peine rajeuni de rares touffes de verdure sauvage, mais qui, le soir, s'adoucit d'ombre violâtre ou s'argente à la lune comme un casque d'airain, — et, de l'autre, dans le large bouquet des arbres qui jaillit des « emplacements » voisins, capricieusement frangé de frondaisons, le triangle d'eau bleu intense où éclate par moment une blanche voile de passage. Dans les gros temps, à la saison des ouragans si fréquents alors, le « vent froid de la nuit » siffle dans l'air glacé, les grosses branches gémissent, brisées par la bourrasque, et la sourde clameur des flots parcourt la rue, monte vers le roc trapu sur lequel pèsent lourdement les nues grisâtres. Deux jours après, tout est fini; le ciel, de la plus grande pureté et de la plus grande délicatesse, rit de son rire léger au-dessus des toits et dans les branches des grands arbres; la mer est calme et claire; et là-bas, au crépuscule lumineux, la montagne noire semble « figée dans l'azur ».

Bercé par le rêve, [dans ce cadre d'harmonies, Leconte de Lisle allait le moins possible au tribunal ; il était peu jaloux d'y faire entendre sa voix, il préférait écouter celles de la nature. Sa famille se plaint : Il a 24 ans et n'est pas encore sérieux ; c'est un idéaliste endurci qui ne peut s'accoutumer au contact forcé et habituel des clients, même des collègues ; il ne veut voir en tous que des gens fermés à toute autre chose que les aridités ou les broussailles du droit, de professionnels dont la conscience élastique est usée jusqu'à la ficelle. Il est

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trop fier, trop prétentieux, trop intransigeant et scrupuleux jusqu'au ridicule. On ne peut le comprendre.

A consulter ses lettres, il semble qu'il y passe bon nombre des plus mornes jours de sa vie. Il n^a point d'ami avec qui s'entretenir de choses intéressantes et compte les heures, une à une, même littéralement : ce Voici i4 mois que je suis à Bourbon — 420 jours de supplice continu ; — i .080 heures de misère morale — 60.480 minutes d'enfer (i). »

Et celui qui le comprendrait, son cher ami AdamoUe, est loin de lui, au moment où plus que jamais il a besoin d un confident. Plus de conversations élevées, plus de causeries d'idées, plus d'épanchement dans un cœur loyal. Il est réduit à écrire des lettres de temps à autre.

Peut-être d'ailleurs faut-il rendre grâce à cette absence de Tami, à cet entourage odieusement banal qui force le jeune homme sévère à s'enfermer dans sa « tour de verdure », dans sa case^ enveloppée de Tombre noire et veloutée des manguiers épanouis sous le ciel bleu ? Il se recueille, il sonde sa conscience, il rêve. Les troubles intimes labourent l'âme où s'épanouiront les fleurs de la mélancolie et de la pitié. Le jeune homme austère savoure les délices de la solitude où la pensée s'enhardit et prend librement son essor. Il est seul dans son rêve comme roiseau des hauteurs dans son aire et il n'en sort que pour planer.

Cette fois encore c'est l'amitié (2) qui entretient

(i) Lettre de janvier i845.

(a) Et encore à Paris en i845-i848, ses lettres à B«?nézit qui l'in-

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et tonifie son cœur, qui remplit sa solitude et le sauve de sa désespérance. Elle est aussi la première préoccupation de ses analyses psychologiques. Les fragments de lettres qui suivent sont importants à montrer à quel point le sentiment était fondamental chez Leconte de Lisle, il dirigeait profondément toute son activité cérébrale et en faisait la force substantielle, en l'empêchant de s'anémier et de se dessécher.

Ce qu'il y a d'excellent dans Torganisation

interne de notre être, c'est que nous ne saurions désespérer entièrement. A part quelques tristes exceptions il y a toujours un fond d'espoir en nous qui ne fait jamais défaut ; ce qui est une preuve certaine que nous sommes destinés à autre chose qu'à la vie (i) stupide que nous menons. Quoique je me sois depuis longtemps accoutumé à vivre beaucoup plus avec moi-même qu'avec tout autre, pourtant il est doux d'aimer quelqu'un et de mêler tant soit peu sa vie à la sienne. Je suis horriblement seul à Saint-Denys. J'ai bien deux ou trois connaissances moins ineptes de cœur et d'esprit que le commua des naturels de ce trou-ci ; mais, réellement, je ne les aime pas. C'est ici le lieu, mon cher A..., de te soumettre quelques lignes qui te feront peut-être, au premier abord, l'effet d'une subtilité métaphysique, mais tu

jurie de sectaire le montrent attentionné, dévoué et minutieux dans la prévenance. 11 était toujours prêt à rendre service.

(I) Il s'agit ici non de vie terrestre, mais sociale. Le sentiment n'est pas ici spiritualiste, mais humanitaire Ce fragment de lettre peut servir à éclairer ces vers de la Ravine Saint-GiLles :

Rien n'y luit du ciel, hormis un trait de feu,

Mais ce peu de lumière à ce néant fidèle,

C'est le reflet perdu des espaces meilleurs I

C'est ton rapide éclair, Espérance éternelle,

Qui l'éveille en sa tombe et le convie ailleurs.

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ne t'en tiendras pas à la surface et tu verras que rien n'est au contraire plus évident.

Il j a en nous, ce me semble, deux sortes de cœur — au fig-uré s'entend. — H y a, en première li|?ne, ce sentiment banal et peu définissable, qui résulte du contact fortuit et continu de deux hommes ; ce besoin de la vue et de la parole accoutumée, — celte routine d'une vie extérieure et commune, qu'on appelle fort généralement amitié; et au soutien de laquelle on a imaginé la distinction vide de sens du moral à l'intellectuel.

Puis, il y a, en seconde ligne, cette concordance complète d'idées qui unit deux esprits et les confond en un seul. D'où il suit, à mon avis, que ce qu'on nomme un cœur dévoué, sympathique, expansif, etc., etc., non seulement, n'est pas hors l'intelligence, mais, au contraire, est une variété, un phénomène, un mode de cette même intelligence ; — d'où il suit enfin que Vamitié réelle n'est autre qu'un amour intellectuel dont le résultat est r identité,

A ces assertions tu m'objecteras sans doute qu'il s'est rencontré des hommes d'un génie incontestable qui n'en ont pas moins été des éjjoïstes incarnés, tandis que les plus humbles créatures humaines ont souvent fait de leur vie entière un seul dévoûment. — L'objection paraît spécieuse, mais au fond, ce n'est qu'un sophisme et je te le ruinerai à l'aide des définitions que je t'ai données ci-dessus; car^ songe à ceci : il nous a été donné une âme et un corps seulement ; or, cette âme est tout d'abord intelligente, et c'est parce qu'elle est intelligente qu'elle a le pouvoir de se manifester diversement ; mais il ne s'ensuit pas pour cela qu'elle doive se manifester nécescessairement, comme nous en avons mille exemples et comme le prouvent ces hommes de génie qui n'ont jamais aimé d'amitié ou d'amour et qui manquaient de cœur, dans ce sens du moins. Tandis que si le cœur existe, il

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ne peut exister par lui-même, car Dieu ne nous a pas donné une âme et un cœur, distincts l'un de l'autre. Or, ce cœur ne peut être qu'une manifestation particulière de Tâme, c'est-à-dire de l'intelligence. Je dis donc qu'un homme de g"énie peut fort bien être un ég-oïste comme on l'entend, n*aimer aucun autre homme que lui, et rester pourtant un homme de génie ; mais que celui qui a un noble cœur, qui toujours est poussé à se dévouer pour ceux qu'il aime, ne peut être ainsi sans avoir une grande intelligence; car, si nous concevons la substance sans manifestation, sans mode, nous ne saurions concevoir le mode sans la substance, car l'un suppose nécessairement l'autre.

1° Je dis donc qu'il n'existe point de distinction du moral à l'intellectuel en bonne métaphysique ;

2® Que le vulgaire a tort de dire : celui-ci n*a pas d'intelligence, mais il est plein de cœur, il est capable de grands dévoûments, etc. ;

3° Qu'il a encore plus tort de dire : celui-là a certes une belle intelligence, mais il n'a pas de cœur, c'est un égoïste, une âme sèche, etc.

Car, d'une part, le cœur n'existe que parce qu'il y a intelligence ; et d'autre part, parce que, s'il y a intelligence, il y a virtuellement cœur aussi, alors même que ce mode ne nous serait pas visible et palpable.

Je souhaite que tout cela ne t'endorme pas.

Tout à toi de cœur (i).

Mon vieil ami.

J'ai rêvé cette nuit que nous partions ensemble pour

la France, avec une énorme provision de tabac et de

papier immaculé. C'était charmant. Je me suis réveillé

tout plein de foi, j'allume ma pipe et je t'écris. Il me

(i) Souligné par L. de L.

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semblequetu professes une grande hérésie à Tendroilde la logique. Je te ferai observer que si tu admets, d'une part, que Tin tell ig^ence, dont le cœur n'est qu'une manifestation, peut quelquefois n'en point user, il est rigoureux que tu ne puisses nier que cette manifestation entraîne la preuve du principe sans lequel elle n'existerait point. Tu dis savoir de bonne part qu'il y a des êtres dont Tintelligence est presque nulle et dont le cœur est pourtant noble et g-rand; mais tu ruines toi-même cette assertion, en admettant une première proposition contradictoire. Pour moi, je n'ai jamais rencontré de nobles cœurs que par suite de nobles intelligences dont, il est vrai, ces cœurs ne se rendaient souvent pas compte (i).

Ces introspections ne pouvaient suffireà distraire l'ennui, à fixer Tactivité d'un jeune homme de tempérament ardent. Les longues promenades aux sites farouches — Bernica et Ravine Saint-Gilles — où n'arrivait pas un bruit de la mer sur les récifs, ne faisait qu'approfondir encore sa solitude du mutisme écrasant d'une nature solennelle dans des décors sauvages et parfois tragiques. Le jour même y est sombre et profond comme la nuit; les rumeurs des ravines s'endorment dans l'airimmobile, s'enfoncent dans le silence pullulant comme dans des souterrains; rien ne distrait du sommeil morne où il vacille un esprit mélancolique que la chute d'un roc miné qui soudain se précipite des falaises riveraines, sans même éveiller un écho. On oublie la vie colo-

(i) Souligné par L. de L.

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niale qui s'active sur la côte par le labeur des nègres ; le cœur est morne, « muet comme un astre absorbé par son Dieu » ; et l'on se laisserait tomber à un suicide sans écho si le cœurgénéreux, si un instinct frémissant, si l'impulsivité vers l'avenir ne se réservaient — par la force d'un tempérament combatif, par l'élan d'un sang impétueux, d'une race encore neuve — dans cette langueur passagère d'une jeunesse consomptive.

Leconle de Lisle sentait que la solitude à laquelle il se voyait condamné était dangereuse.

Hélas! mon vieux camarade, il ne faut pas s* accoutumer à vivre seul, car le contraire se réapprend Jacilement. Ne crois pas cependant que cela tue le cœur, parce que cela V élargit, Uindividu en souffre, V homme s'en irrite, mais, qui sait si Dieu ny gagne pas ? Quant à nous, mon cher A..., vois un peu ! Nous nous sommes séparés durant de longues années — nous avons aimé d'autres hommes, et ils nous ont aimés; notre cœur a ressenti d'autres besoins que ceux auxquels satisfaisait notre première affection. Nous avons été heureux, nous avons souffert et nous nous sommes à demi retrouvés. D'où vient-il donc que nous devions nier l'amitié qu'il ne nous a pas été donné de poursuivre aussi naïve qu'autrefois ? La faute n'en est ni à moi, ni à toi. Tu t'es marié, tuasvécu d'une vie inflexible dansses limites. Je me suis aventuré aussi dans une route divergente et fai cherché ma plus grande somme de bonheur dans la contemplation interne et externe du beau infini, de Vûme universelle du monde, de Dieu dont nous sommes une des manifestations éternelles, II ne faut pas douter, mon ami. Il faut laisser aux niais et aux

lâches leurs stupides négations du cœur (i) immortel et V intelligence divine de V homme ; car c'est là de la misère morale, mille fois plus affreuse que la misère matérielle, puisque c'est une dégradation de Dieu en nous. Tu as souffert mon vieil ami, mais Tépuration est dans la douleur. Tu as aimé saintement, mais Tamour illumine à jamais notre cœur (2) . Et tu te dis g'iacé, désespéré, sans désirs et sans passions ! tu te mens à toi-même. L'homme gui a souffert et qui a aimé^ quelle que soit sa grandeur, quelle que soit son humilité, s*il a souffert, s'il a aimé saintement ^ cet homme ne s'éteindra jamais, pas même sous r haleine de ce gu'on nomme la mort et gui n'est gue le réoeil.

La vie sentimentale de Leconte]de Lisle était très intense. La solitude lui donnait presque de l'exaspération. Dans des lettres fréquentes à Adamolle, il exprime la tristesse de son existence isolée, angoisse de son âme livrée aux plus creuses et désolantes méditations, à Tamère, impérieuse passion d'analyse intérieure. 11 détermine exactement ses tendances, dégage et précise ses conceptions de la vie et de Fhumanité (3). Il n'aime point la société parce

(i) Il ne dit pas : de l'âme,

(a) Il devait écrire plus tard :

« Aimer? La coupe d'or ne contient que du fiel ! » mais aussi Le parfum impérissable, Le Dernier Dieu et tant d'autres.

(3) « J'ai vécu seul à Bourbon avec mes livres, mon cœur et ma tête; ce sont, après tout, de meilleurs compagnons que la grande majorité de mes contemporains, avec leur indifférence coupable ou les négations blasphématoires de la vérité, lorsqu'elle heurte trop rudement leurs mauvaises passions subversives de l'ordre éternel qui n'est pas celui (jue proclament les conservateurs enragés de répoque, tant s'en faut I L'oncle que la nature m'a donné — j'en veux à la nature — en est un jugél » écrivait-il déjà quelques mois auparavant (dans une lettre publiée par le Fiffaro, 27 juillet 1895).

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qu'elle est bruyante, et, rousseauiste, il préfère Fhomme primitif, naturel, silencieux. Le tapage de l'homme moderne déconcerte le travail. « Ce que (( je chercherais à Paris (qui toujours l'attire), ditce il dans une lettre du i8 janvier i845, ne serait « pas une vie plus émotionnée (i). Nul lien de la <( terre ne me donnera ni ne me retirera ce que j'ai « reçu. Ce que je désirerais là-bas c'est au contraire « une vie plus calme que celle-ci, plus propice à « l'étude et non plus bruyante. J'ai toujours détesté « le bruit que les hommes font, et eux aussi 1 Au « temps de mdi jeune jeunesse (a), il me semblait « que je les aimais : je me suis aperçu depuis que « c'est vraiment une race maudite. Aussi la tâche « sainte est^elle de les ramener dans Eden si faire « se peut. »

Il faut distinguer nettement, ne pas prendre les mots à la lettre, pénétrer ce pessimisme, certes profond, mais juvénile. C'est exactement, il est vrai, le temps des plus sombres rêveries, en la solitude de sa chambre ou celle des sites âpres comme cet entonnoir de la Ravine Saint-Gilles qu'il évoquera plus tard. Mais s'il invective la race maudite, il ne faut crier trop vite ni uniment à la misanthropie, même génialement poétique comme

(i) Souligné par L. de L.

(?) Jl dit même qu'il ne peut pas avoir l'heureuse quiétude qu'on lui suppose parce qu'il faudrait pour cela qu'il puisse s'abstraire.

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celle d'un Nîelzsche, retiré aux montagnes, misanthropie qui s'accommoderait assez mal de son profond républicanisme. S'il n'aimait pas les hommes, il ne songerait point à les « ramener dans Eden ». Il va môme jusqu'à dire que c'est là une « tâche sainte ». Ce qu'il déteste, c'est la société, organisée pour l'oppression des faibles, esclaves des autres. Il maudit les hommes, mais les hommes en société, non rhomme. L'Eden en lequel il les convie, c'est la nature primitive, libre, source de pureté et de bonheur.

Loin d'être misanthrope, il n'admet même pas qu'on puisse être égoïste ni simplement égotiste. « Un homme, dit-il, quel qu'il soit, peut-il s'abstraire incessamment de l'humanité ? — Non, je ne suis point libre. » Il ne peut, ni ne veut être individualiste , convaincu qu'est nécessaire l'intime communion de l'unité avec la masse, estimant que l'unité doit se confondre et s'élargir dans la masse. « Je m'aperçois, avec une sorte de terreur, que je (if vais me détachant en fait des individus pour agir « et pour vivre par la pensée (i) avec la masse « seulement. Je m'efface^ je me synthétise! C'est a le tort — si c'en est un — de la poésie que faffeC" « lionne entre toutes. J'ai donc dû te paraître un « égoïste, alors même que, au rebours, c'était Tou- « bli de ma propre individualité qui donnait cette « apparence mauvaise et misérable à mes actions « ou plutôt mon manque d'action. Hélas ! mon « vieux camarade, il ne faut pas s'accoutumer à

ji) Remarquer le rapprochement des deux mots.

(( vivre seul (i), car le contraire se réapprend faci- « leinent. Ne crois pas cependant que cela tue le (( cœuPy parce que cela l'élargit. L'individu en « souffre, r homme s'en irrite, mais qui sait si Dieu « n'y gagne pas ? »

C*est la claire et précise déclaration de sa conception socialiste de l'humanité, et Ton voit déjà nettement que rimpersonnalisme même de sa poésie, qu'on attribua à un majestueux orgueil, n'était encore que du socialisme.

« Dieu y gagne. » Dieu, c'est-à-dire la vaste colleclivité.Leconte de Lisle, pour employer un terme aussi vague, n'est nullement non plus, à cette époque, déiste au sens où on l'entend (2). Quand, en janvier 1 845,11 écrit de Saint-Denis à Adamolle à propos de l'incertitude de l'avenir : « Confions- (( nous en Dieu et ne le blasphémons pas en douc( tant de sa sagesse et de sa bonté », à la place de « Dieu » on peut tout aussi bien lire « Nature, Destin, etc. ». Il déclare lui-même à la fin d'une autre lettre au même ami qu'il ne sait trop au juste à quoi s'en tenir sur la signification précise de ce mot : c'est même une question qu'ils se posent Tun à l'autre : « qu'est-ce que Dieu? » et qu'il ne croit pas facilement résoluble, « car il ne (( s'agit pas seulement, songes-y, de nier ou d'a- (( vouer l'existence d'un Etre ainsi nommé, mais

(i) Rappelons que le rousseauisme n*est point le désir d* être seul, mais celui d'être loin de la société, des foules turbulentes.

(2, Taine, sans être non plus déiste, écrit dans une lettre de jeanesse : fn Mon amour tend aux choses générales ou idéales. Mon objet est le Dieu ou TEtre. ■ Le Dieu de L. de L. en diffère parce qu'il est synthèse sociale.

« de bien nous rendre compte de la substance « et de la nature de l'Etre; ce qui est une toute autre affaire. » En attendant, Dieu, non le Dieu de tous, mais « le Dieu vrai », c'est encore pour lui le Juste, le Bien, le Vrai absolus, c'est « l'absolu ». Il écrit dans une lettre de la même époque : « le calme est en Dieu et Dieu est hors le temps, » C'est l'absolu, qui est impérissable, d'essence éternelle, l'infini. Elle est assez explicite^ la lettre du 18 janvier i845, où il écrit :

Tu me parles des ]o\qs factices de l'homme en opposition à ses joies réelles... S'il existe des joies factices, ce sont évidemment celles qui nous font défaut le plus souvent ; celles qui s'évanouissent sans que nous sachions comment, et disparaissent de même, car nous ne saurons ni d'où elles viennent ni pourquoi elle nous délaissent ; — celles enfin qui, d'un temps immémorial, grossissent de plaintes banales le bag-age philosophique des rabâcheurs de tous les siècles; et que ces joies vraiment factices ne sont autres que les amours, les amitiés et les ambitions vulg'aires de l'homme. Nous avons dit mille fois tous deux, et des millions de pauvres créatures ont répété et répéteront encore : — « Quoi de plus vain que V ambition^ de plus fugitif que l'amour, de plus incertain que l'amitié. » — Et cela est vrai, car ni l'amour, ni l'ambition, ni l'amitié vulgaires n'ont de bases certaines et tous retombent dans leur néant aussi promptemenl qu'ils en sont sortis !

Les joies réelles sont sûrement celles qui, une fois déduites, en nous, de principes lucides et inamovibles, ne nous abandonnent jamais entièrement, car notre vie y est attachée; celles que les mille considérations sociales, les diverses positions du monde, la richesse ou

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la misère^ Ja jeunesse ou l'âge mûr, seront toujours impuissants à détruire, car elles ne sont pas de la nature des choses périssables, et leur raison d'être est en ellesmêmes. Les joies réelles ne sont donc ni Tamour, ni l'amitié, ni Tambition comme on lesconçoit sur terre, car tout cela passe et tout cela s'oublie ; mais elles sont dans V amour (i) de la beauté impérissable, dans V ambition (i) des richesses inamovibles de Tintelligence, et dans Tétude sans terme du juste, du bien et du vrai absolus (i), abstraction faite des morales yac^/c^5 d'ici-bas. Les joies fausses sont dans la vie vulgaire, les joies réelles sont en Dieu, Les unes ne nous rendent heureux qu'une seconde durant, pour nous torturer pendant des années; mais les autres, toujours calmes et inaltérables, se révèlent à nous quand nous nous sommes purifiés de celles-là, et nous mèn«nt au vrai bonheur^ qui est V oubli des choses périssables et le désir de Vinjini,

Dieu c'est le grand Tout.

J'ai cherché, dit-il ailleurs, ma plus grande somme de bonheur dans la contemplation interne et externe du beau infini de rame universelle, du monde, de Dieu dont nous sommes une des manifestations éternelles. Il ne faut pas douter, mon ami. Il faut laisser aux niais et aux lâches leurs stupides négations du cœur immortel et de l'intelligence divine de Vliomme; car c'est là de la misère morale, mille fois plus affreuse que la misère matérielle, puisque c'est une dégradation de Dieu en nous.

Dieu symbolise la trinité du suprême beau^ du suprême bien, du suprême vrai, infinis et universellement épandus. Le contemplateur perçoit et

(i) Souligné par L. de L.

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possède Dieu en ses extases esthétiques (voilà pourquoi il g-oûtera tant le bouddhisme plus tard, en le transformant un peu d'ailleurs, en Testhétisant) ; le savant, en ses recherches exactes, le socialiste (politique ou poète), en confondant son moi dans la masse de l'humanité qui l'élargit, le divinise.

Et dans une pièce de Leconte de Lisle, datée de 1846 — que ses exécuteurs eussent dû publier, car elle ,est un document psychologique de première importance et sa valeur formelle égale au moins celle de la Passion — dans la Recherche de Dieu s'accuse sa conception socialiste de la divinité. Le poème est très long et vraiment notable, d'une grandeur austère qui fait souvent pensera Vigny (i) ; même quelques vers d'une grave mélancolie précisent le noble souvenir de l'auteur de Moïse et à^Eloa, Il s'y marque seulement une âpreté plus combative. Déjà Rome, la ville « des cardinaux mondains et des moines moroses w, dont il évoque les splendeurs pontificales et un scintillant tableau n^est pour le poète que « la sœur de Gomorrhe », le christianisme enchaîne le globe , « triste et bien-aimé berceau ». Et voici, n'est-ce pas, l'idéal même rêvé du socialiste qui fait briller aux yeux avides de l'humanité contemporaine « l'esprit de la Terre », longtemps blasphémé par « l'homme » désespéré de ne pas trouver Dieu en ce monde, et le lui révélant afin qu'il ait la foi :

(i) 11 y a aussi à noter le sentiment très fort de Leconte de Lisle de la divinité, de la beauté et de son utilité à l'organisation sociale. La beauté est le rythme divin sur lequel doit se composer ce Taste poème qui est la société idéale.

l6o LKCONTE DE LTSLE

Cesse ta morne plainte et songe, Humanité,

Que les temps sont prochains où de Tiniquité,

Dans ton cœur douloureux et dans l'univers sombre,

Les rayons de bonheur s'en vont dissiper Pombre.

Pour des astres nouveaux les cieux s'élar^issant,

Divins consolateurs du globe gémissant,

D'un lumineux amour vont éclairer sa face.

Et Tétroit horizon dans l'infini s'efface.

O roi prédestiné d'un monde harmonieux,

Marche ! les yeux tendus vers le but radieux !

Marche à travers la nuit et la rude tempête,

Et le soleil demain luira sur ta conquête.

O sainte créature aux désirs infinis

Que de trésors sacrés à tes pieds réunis,

Pour prix de tes douleurs et de ton saint courage.

Vont racheter d'un coup les longs siècles d'orage,

Le travail fraternel, sur le sol dévasté.

Alimente à jamais l'arbre de liberté.

La divine amitié, l'ambition féconde,

La justice et l'amour transfigurent le monde.

Et de la profondeur de l'éternel milieu,

Du pôle couronné de son cercle de feu,

Des monts, des océans, des vallons, de la plaine ;

De l'humanité sombre encore et d'ennuis pleins

Mais radieuse et belle en ce jour glorieux.

Des fertiles sillons, des calices joyeux.

De ma lèvre entr'ouverte et d'amour animée,

Caressant d'un baiser ma planète embaumée, —

Dieu I Dieu que tu cherchais, pauvre esprit aveuglé,

Dieu jaillira de tout, et Dieu t'aura parlé.

Credo magnifique en la Félicité qui attend Thumanité. Félicité terrestre et infinie, spirituelle et matérielle, qui est Dieu même...

Telles étaient donc les « Méditations » du poète créole dans la solitude de sa vie insulaire. Elles s'élevaient d'autant plus haut qu'il souffrait pro-

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fondement. « Les heures de défaillance » étaient « fréquentes », avec des larmes « plus amères et cuisantes que je ne saurais dire ». « Le calme ! oh I qu'il est de courte durée I Mais s'il m'abandonne souvent, il revient aussi; et f oublie qu'il doit bientôt disparaître? ha calme! Ce serait vraiment une grande folie que d'espérer son repos lumineux dans notre ombre et dans noire bruit. »

Cette existence eût été affreuse, annihilante — et l'isolement l'est en général pour ceux qui ne sont point poètes — si l'imagination ne venait rafraîchir la sensibilité desséchée par l'intensité même de son exaltation philosophique. L'imagination : le souve^ nir, le souvenir qui a joué un si grand rôle dans la vie de Leconte de Lisle et l'a sans cesse ranimée aux heures de fatigue et de désolation.

On touche ici à l'essence même de l'âme, de la vie, du génie de Leconte de Lisle ; on voit ce qui en constituait la force; on sent de quelle façon,chez cet être d'une race aryenne neuve, « le souvenir » — qui n'est qu'un métamorphose de la contemplation introspective et rétrospective — diffère de « la contemplation » des ascètes hindous nihilistes. « Un instinct de justice »,Ia « foi», la combativité, voilà par quoi cet occidental, descendant d'une famille bretonne, diffère des orientaux, et, en faisant la synthèse de la philosophie hindoue et de la spiritualité celtique, restera toujours fondamentalement un croyant, c'est à mieux dire un actif, — le contraire d'un « impassible ».

En lisant le fragment suivant, on se rendra bien compte que ce qui a trompé le public et fait qu'il

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traita Leconte de Lisie d'impassible, était précisément la sérénité égale, heureuse, avec laquelle il évoque ces souvenirs. On était habitué aux exclamations efféminées de Musset et aux cris de surhomme de Hugo. Trop de gens sont encore incapables de saisir la beauté majestueuse et fortement suggestive de Tocéan quand il est calme, largement aplani, et paraît presque plongé dans une torpeur, tandis que des lames sourdes le labourent en ses profondeurs. Les délicats et les méditatifs ont su voir dans cet apaisement solennel autre chose que monotonie ordinaire, indiff'érence terne, ce qu'y voient seulement ceux-là qui ne sauraient être impressionnés par la mer qu'aux jours de tempête, quand les lames viennent les éclabousser, quand la clameur des flots les saoule. Ce qu'on a pris pour son insensibilité n'était précisément au contraire qu'une rare puissance et maîtrise de vitalité, intensité de sentiment.

Leconte de Lisie n'est jamais triste quand il « rentre » en son âme « embaumée » de souvenirs inaltérables, éden intérieur auquel il revient toujours et où il savoure de telles délices qu'elles l'assourdissent à « la rumeurdes hommes ». Chez la plupart, les souvenirs, au contraire, dissolvent. Pour les maladifs et les débiles, se souvenir c'est déjà avoir conscience de notre vanité, avoir conscience qu'une parcelle de nous meurt à chaque minute, c'est agiter d'un faible souffle un tas de feuilles mortes. Pour Leconte de Lisie, se souvenir c'est faire revivre le passé sublimé par l'évocation et le projeter — pur, frais et éternel — dans l'ave-

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nîr. En la concentration poétique, le passé et l'avenir se fondent et ne se distinguent plus. De même que Puvis de Chavannes, Leconte de Lisie décrit ses rêves d'avenir, de bonheur collectiviste et naturiste, quand il peint le passé édénique.

Tu n'as pas oublié les premiers bég-ayemenis que m'arrachait un instinct de justice sociale et relig-ieuse, — mais non anti-religieuse (i), car il y avait au fond de nos divagations d'enfant sur l'iniquité romaine un sentiment réel de sa mission déviée et comme un acte de foi implicite en la sublimité de l'âme et de Dieu, profanés et blasphémés par elle (2). Oui, tu te souviens de tout cela et tu regrettes ces années si lointaines déjà. comme si l avenir ne te réservait rien qui pût leur être comparé. Il existe en ceci une différence de sentiment entre nous. Le souven r n'amène jamais de tristesse en moi : c'est plutôt une sorte de joie multiple qui ne me fait point défaut quand j'y ai recours, et les mille peines qui me sont encore destinées seront impuissantes à ternir ^fût-ce même durant une seconde, ce bonheur ignorant de soi-même de la première jeunesse; — des joies plus mûres et plus profondes que j'ai goûtées depuis, cette vie intérieure que je garde embaumée dans ma mémoire 1 II se pourrait bien que cette habitude de concentration dans le passé ou dans l'avenir et presque jamais dans le présent, nuisît à l'expansion de mes sentiments, môme avec un ami tel que toi. Et puis, que d'obstacles encore ! d'irrésistibles idées entraînent, d'impérieuses préoccupations renouvellent pour ainsi dire jour à jour la vie.

(i) Souligné par L. de L.

(2) Voir sa brochure Histoire populaire du christianisme, et particulièrement la dernière pa^e, sa conclusion, si nette, tranchante.

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Le Présent, lui, est dur, lourd, entravant. C'est Texil loin de la vie active de la France où s'agitent les plus graves problèmes sociaux. Lent est le temps de misère morale, affreusement long « l'Enfer » ! Or, voici que, parl'intermédiaired'un ami de Nantes, le phalanstérien Villeneuve, le journal phalanstérien la Démocratie pacifique lui propose de prendre part en ses colonnes à la propagande sociétaire de Fourier (i). 11 refuse « provisoirement » parce que ses convictions ne sont point parfaitement identiques à celles de la Rédaction : il « partage entièrement certains principes de l'Ecole sociétaire » et n'est en dissidence avec elle qu'à l'endroit de conséquences arbitraires qu'elle déduit faussement, à son avis, de ces mêmes principes, mais il n'est pas (( homme à écrire contre sa conscience en quoi que ce soit. Je sais, ajoute-t-il, que ces scrupules n'ont pas cours de notre temps, que cela prête à rire aux Macaires et au vulgaire ; mais le rire et le thème de la foule m'inquiètent peu. Tu comprendras, mon cher Adamolle^ qu'un esprit droit et convaincu recule devant l'apostasie cachée comme devant l'apostasie publique et qu'on s'y prenne à deux fois avant d'être forcé de se mépriser soi-même. »

Il expose, dans une lettre de 1846(2), l'une des raisons pour lesquelles il n'est pas en communion parfaite avec l'Ecole: « L'art, ayant sa raison d'être

(i) Lettre de janvier i845.

(9) Publiée par le Journal en 1896.

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dans la liberté de la pensée et le Dogme tendant à immobiliser cette pensée, l'un ne triomphe qu'aux dépens de Tautre, et l'Art ne brise ses fers que sur le cendre des dieux déchus. C'est pour cela encore que le Dogme social de l'Ecole sociétaire ne veut pas du sourire de l'Enfant, parce que la susdite Ecole n'aime pas que tu penses autrement qu'elle • et que tu prédises dans son mystère un tout autre avenir que celui que Fourier a préconisé. Voilà ! » Mais il y avait d'autres raisons, plus profondes, si non plus indéterminées.

La politique générale de la Démocratie Pacifique n'est point violente : d'assez complaisant atermoiement, timorée par la crainte d'effaroucher la classe bourgeoise qu'une polémique intransigeante ne rend que plus hostile. Pour ce, dissidence forcée et éclatante avec les républicains, les démocrates purs et encore plus les socialistes de politique radicale. Le journal vit des fonds d'une partie de la classe aisée, habilement convaincue qu'il y va de son propre intérêt, et s'adresse à un public aisé. Or, Leconte de Lisle, comme on Ta justement dit, « au fond de son cœur est alors plus que républicain ; il est parlageur égalitaire et non pas pour lui-même, mais pour le peuple qui souffre, pour la masse que rinjuste répartition écrase ». 11 a la haine absolue du riche et de la classe bourgeoise: d'où hésitations. Quoique ami du calme, quoique déjà profondément convaincu de la supériorité de l'idée souvent plus puissante et plus féconde que les actes, il n'en est pas pour accepter d'emblée de s'enrégimenter dans une politique de lenteur et de prudent

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ménagement. Certes il hait Tinulile tapage, mais il n'a pas une nature « si discrète » qu'on l'a dit avec une trop complaisante ironie, il est essentiellement et courageusement combatif. Très ardent en ses convictions, exalté même, il est de tempérament intense et bouillonnant. L'échec de ses tentatives hardies en province , son long et désespérant emprisonnement à Bourbon, n'ont fait qu'exacerber une âpreté native. En le silence des méditations, il a goûté la joie mâle des spéculations élevées, il a plané dans une région de paix supérieure , mais parallèlement l'homme a pleuré aux heures sombres des jeunesses captives sur l'inaction, l'inutilité de sa vie : fiévreusement, impérieusement, l'être a tendu vers l'action belle et révélatrice des forces généreuses. C'est le clairon fatal qui sonne dans ses fièvres :

Debout! Marchez ! courez ! volez, plus loin, plus haut /... Allons combattre e/ico/', penser, aimer, souffrir! (Ultra cœlos)

Cependant il ne faut pas désespérer : l'on

pourrait peut-être accepter « ses conditions » ; On lui promettait quelque chose de « fort beau »: « en attendant mieux 1.800 francs par an d'appointements fixes et l'impression aux frais de l'Ecole sociétaire d'wAz volume de poésies prêt à être publié, » Ce serait enfin l'indépendance recouvrée età jamais assurée, l'enthousiasme de la fière liberté , la faveur multiple du grand centre intellectuel, les promesses charmantes d'une gloire possible. On accepta ses conditions. Il put partir.

Elle fut belle et clémente au poète, la nature

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riche, imposante et douce de son île. A elle et en elle il reportait son cœur souffrant et son intelligence troublée du souci des hautes idées. Saine fraîcheur virginale, généreuse et franche des « matins touchants », magnificence magistrale des midis sublimes qui imposent leurs leçons de sérénité; douceur attendrie des fins de jours pleines d'un mystère d'humilité tandis que l'océan et le ciel absorbent la petitesse de l'île; molle suavité et vertige somptueux des nuits où la vie des astres, au bord des mers, se fait sensible à Têtre humain, parsème sa pensée en l'immensité — l'accueillirent pour le bercer sans jamais parvenir à l'assoupir, à le retenir, à taire l'altière voix du désir de l'action qui le réveillait des voluptés de TOgygie tropicale et le conviait ailleurs.

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