‹ Leconte de LisleChapitre 24 sur 47 · L^ŒUVRE RÉVOLUTIONNAIRE · texte numérisé non relu

L^ŒUVRE RÉVOLUTIONNAIRE

bête, de se laisser encore domestiquer. Un peu en artiste aussi, il lui en voulait de rester immobile après 1848, parce que, malgré toute Tinharmonie de sa brutalité, il dressait au moins en i848 la beauté des poussées gigantesques, des efforts totaux. Par-dessus tout, ce qui l'horrifiait, c'était la laideur « moderne » et le mercantilisme contemporain : ainsi faut-il s'expliquer Tapreté de certaines œuvres. Aux Modernes sur toutes.

Sa haine « du siècle », très visiblement, se confond avec son horreur du bourgeoisisme. Voyez précisément son Dies Irœ, qui date de i852 : il s'écrie :

Ouil le mal éternel est dans sa plénitude!

L'air du siècle est mauvais aux esprits ulcérés. Salut, oubli du monde et de la multitude !

c'est parce qu'il déplore :

Les Muses, à pas lents, mendiantes divines, S'en vont par les cités en proie au rire amer;

et loin de se lamenter encore comme Vigny sur la médiocrité du rôle du poète dans la vie contemporaine, il estime que cela même n'a plus de dignité :

Ah! c'est assez saigner sous le bandeau d'épines, Et pousser un sanglot sans fin comme la mer.

Si souvent il maudit la race humaine, pour reprendre ces expressions dont l'amertume est celle ordinaire des boutades épiques, qui sont même d'autant plus amères qu'elles sont plus évidemment des boutades, c'est pour plusieurs raisons dont l'une est, par exemple, le Vandalisme exercé contre la nature {la Forêt Vierge)^ vandalisme qui au-

jourd'liui encore indigne précisément les génies les plus philanthropes, c'est surtout par rousseauisme, cela est indéniable, on Ta vu dans ses lettres écrites en 1845 à laRéunion,on le voit également dans ses poèmes publiés sous le Second Empire.

Leçon te de Lisle n'y glorifie point seulement comme Rousseau la bonté de la vie libre des premiers hommes, mais sa beauté, sa jeune beauté d'or vierge, la simplicité grande, noble et calme de l'existence biblique. Il Texalte avec la hauteur et la pureté d'émotion d'un Puvis de Chavannes en même temps qu'avec une certaine mâle âpreté qui est d'une grande puissance de réalisme. Rousseau et Puvis de Chavannes s'unissent, se complètent, s'harmonisent en lui. Il y a dans Dies Irœ d'immortels vers qui célèbrent avec une ineffable verdeur d'enthousiasme l'inépuisable beauté de

La jeune humanité sur le jeune Univers.

Ce sont accents d'un profond lyrisme pieux que retrouveront seuls plus tard les poètes de Vamireh et à'Eyrimah :

Il n'avait point taché sa robe irréprochable Dans la beauté du monde il vivait fortement.

... Pourquoi s'est-il lassé des voluptés connues? Pourquoi les vains labeurs et l'avenir tenté ? Les vents ont épaissi là-haut les noires nues ; Dans une heure d'orale ils ont tout emporté.

Oh ! la tente au désert et sur les monts sublimes,. Les grandes visions sous les cèdres pensifs, Et la liberté vierge et ses cris magnanimes, Et le débordement des transports primitifs !

Et encore dans cette pièce Ton voit bien nettement que s'il avait un tel culte pour la Grèce anti-

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que, c'est qu'il regardait la vie grecque comme un idéal de jeunesse fière et candide contenue dans une calme beauté de lignes pures, — et que la nudité de la beauté antique était comme le symbole de la liberté d'une vie sans entraves, et que le peuple le plus enthousiaste de beauté était le plus ivre de liberté, que les deux grands cultes sont nécessaires Tun à l'autre. Et s'il se détacha quelquefois des foules hurlantes, c'est parce que n'étaient pas encore venues pour elles les heures purificatrices et de beauté qui succèdent à celles de la vengeance. Ce qui l'effarouchait dans le monde moderne, plus que la décomposition des faces indicatrices, c'était la laideur de la médiocrité, la grotesquerie des siestes épaissies des bourgeois « repus », l'étal des vulgaires égoïsmes et des digestions gloutonnes. En une envolée d'âme, il retourne à la vie des premiers hommes.

Reprends-nous, ô Nature, entre tes bras sacrés (i)! Dans ta klamyde d'or. Aube mystérieuse, Eveille un chaut d'amour au fond des bois épais I Déroule encore, Soleil, ta robe «glorieuse !

Montagne, ouvre ton sein plein d'arôme et de paix!

Et ce pessimisme dont on a tant parlé n'a donc rien de commun avec celui d'un Schopenhauer ni même d'un Vigny. Les célèbres vers de la dernière strophe si souvent cités et qui sont même presque seuls connus de nos professeurs de philosophie

(i) Le sens de ce vers a presque toujours été complètement faussé, parce que cité isolé. Il n'est nullement pessimiste. De même

« Qu'est-ce que tout cela qui n'est pas éternel ? » n'a pas le sens de révolte que lui donne M. Spronck : les mots « l'espérance insensée » le prouvent.

comme Midi de nos professeurs de littérature5cités comme les « cris du plus profond pessimisme »,ne sont en somme que de magnifiques imprécations contre la stupidité de cette vie sociale que réprouvera dans les mêmes termes un Tolstoï (préjugés, misères, iniquités, sotte destruction des beautés naturelles). C'est seulement si le monde ne veut vraiment point revenir à la vie simple primitive qu'il appelle la mort, préférable alors à cette vie moderne faite d'insatiable désir de nouveautés artificielle et de cruautés de peuples efféminés, décadents. (Relisez VAnathème publié cinq ans après Dies Irœ : cela est très manifeste dans les 4 dernières strophes) (i),

Oui la mort est préférable à cette décomposition où s'attardent les peuples dégénérés. Dans A /'//alie^ après avoir appelé l'Italie à quelque farouche redressement.

Hérisse do fureurs tes cheveux par les airs, Reprends l'ong-le et la dent de la louve du Tibre, Et pousse un cri suprême en secouant les fers, Debout! debout! Agis. Sois vivante^ sois libre I Quoi ! Toppresseur stupide aux triomphants hourras Respire encore ton air qui parfume et qui vibre l Tu t'es sentie infâme, ô Vierg-e, entre ses brasl

(i) M. Brunetièrc pose les romantiques en optimistes déterminés et leur opi)Ose Leconte de Lisle : celui-ci, <( au contraire, a toujours considéré que le premier bonheur pour l'homme étant « de ne pas naître », le second était de mourir, ce qui est la formule même du pessimisme de Shopenliauer et de C.-ikya INfouni ))et il cite Dies Irœ : mais, à relire allenlivement ce poème en tenant compte du contexte qu'olîre le reste de son œuvre, il est visible qu'il est simplement l'expression impersonnelle du désabuscment qu'a laissé en nous le christianisme qui nous a lassé des voluptés connues : c*cst avant tout, comme tant d'autres, un poème aati-chrétien. — Expression impersonnelle comme le « vivre est si doux 1 » de la fin de Çunacepa.

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Il ronge ton beau front de son impure écume, Et tu subis son crime, et tu le subiras !

il la supplie, si elle se sent vraiment trop abaisser pour pouvoir se relever :

Si tu ne peux revivre, et si le ciel t'oublie, Donne à la liberté ton suprême soupir...

qu'au moins elle sache mourir noblement ! Dans le Sacre de Paris écrit en a janvier 1871 », alors, que les horreurs du siège lui rappelaient à la fois les affres et les héroïsmes de la Patrie en danger de 1793, il crie à Paris de mourir plutôt que d'accepter la servitude. La mort, qu'invoquèrent tant de fois et que tutoyèrent sublimement ses maîtres, les hommes de la Révolution, il ne voit en elle que la Libératrice. Ses appels à la mort sont des appels à la Liberté.

Or tel est donc son pessimisme. On en voit la nature et la source. Il était en germe dans le rousseauisme dont son adolescence était déjà imprégnée ainsi que du sel amer de l'océan hindou, mais il ne date que réellement de 1 848, de ce qui fut alors pour tous la banqueroute des justes espérances socialistes. Encore n'est-ce nullement un pessimisme irréductible: ce n'est ni un pessimisme psychologique, ni un pessimisme métaphysique, ni un pessimisme historique s'appuyant sur la connaissance du passé pour nier l'impossibilité de la paix terrestre ; il croit seulement que la société est détestable et il ne se désespère qu'en tant qu'il se demande si le retour au primitivisme est possible : c'est donc une sorte de pessimisme social ou socialiste.

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Son anticatholicisme, qui se rattache étroitement à son pessimisme, ne fut guère mieux compris. M. Faguet continue probablement à n'y voir que « couleur, relief et rythme » pittoresques (i). A la vérité, son pessimisme vient aussi en grande partie de son horreur de la brutalité et de la férocité des « hordes catholiques ». {Le Chapelet des Mavromihhalis, etc.) S'il a parfois clamé « Thorreur d'être un homme », c'est parce qu'il se souvenait des œuvres de l'homme qui aujourd'hui encore pèsent le plus sur la masse :

Tandis que de leurs yeux sinistres et jaloux Ils (les moines) le mangeaient déjà comme eussent fait des

(loups Et la honte d'être homme aussi lui poijçnait l'âme

[V Holocauste,)

Il faut bien d'ailleurs se garder de confusion : son anticatholicisme n'est nullement haine du Christ. Personne au contraire n'eut dévotion plus attendrie de Jésus et plus large gratitude. Relisez la strophe de Dies Irœ :

(i) Parmi les jugements des écrivains catholiques, il n'en est point qui mérite davantage d'être rapporté que celui de Barbey d'Aurevilly sur le I" volume de o M. Leconte de Lisle » : « La pièce (Midi; superbe comme description, finissait par des bêtises panthéisliques. . . — M. Leconte de Lisle appartient aux sceptiques du xix* siècle. C'est un chrétien qui croit que le Christianisme, comme le Polythéisme, est une religion flambée. Il a écrit une pièce qu'il intitule assez irrévérentieusement le Nazaréen, dans laquelle on lit des vers comme ceux-ci (et il souligne les mots italiques) :

... Ton Eglise et ta gloire

Peuvent, ô Rédempteur, sombrer aux flots mouvants ;

L'homme />£«/ sans ïrcmiT rejeter ta mémoire.

Comme ou livre une cendre inerte aux quatre vents ;

Car tu sièges auprès de TES EGAUX ANTIQUES {sic)

Sous tes longs cheveux roux, dans ton ciel chaste et bleu.

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Figure aux cheveux roux, d'ombre et de paix voilée^ Errante au bord des lacs sous ton uimbe de feu, Salut ! l'humanité, dans ta tombe scellée, O jeune Essénien, garde son dernier Dieu I

Relisez tout ce bel hymme, le Nazaréen^ qui n'a de comparable que deux ou trois pages pieuses de Renan, et sa lamentable évocation du Mont des Oliviers (t).

Dans V Holocauste^ il accuse le contraste représentatif entre « le ciel pur et rayonnant » et la tumultueuse haine noire de la foule des moines, meute hurlante traînant la victime au bûcher.

Anticatholicisme, c'est-à-dire très exactement antipapisme, haine des puissants, des césars ecclésiastiques comme des rois dévorateurs de peuple {le Talion)^ haine qui n'a d'autre source, d'autre réservoir qu'un incommensurable amour des humbles: nulle part ou ne le voit mieux que dans les Siècles maudits^ «siècles du goupillon, du froc, de la cagoule », siècle où régnait « la goule (2) romaine, ce vampire ivre de sang humain ».

Hideux siècles de foi, de lèpre et de famine^

Que le reflet saniçlant des Bûchers illumine !

Siècles de désespoir, de peste et de haut-mal.

Où le Jacque en haillons, plus vil que l'animal.

Geint lamentablement sa pitoyable vie !

Siècles de haine atroce et jamais assouvie,

Où, dans les caveaux sourds des donjons noirs et clos,

Qui ne laissent ouir les cris ni les sanglots,

(i) Le Christ, dit Jean Dornis, lui apparaissait comme une victime dont le supplice ne finit pas. Il a pleuré sur son gibet, sur ses blessures, sur son sang, mais surtout sur celte trahison qui, selon lai, avait défiguré sa doctrine, sur ce mensonge de charité qui abritait toutes les vanités, toutes les cruautés des « siècles maudits ».

(a) La rime de goule avec cagoule est assez significative, suivant le procédé hugolien.

Le vieux juif, pieds et poings ferrés et qu'on édente, Pour mieux suer son or cuit sur la braise ardente l Siècles de ceux d'Albi scellés vifs dans les murs...

Cependant, cela se voit mieux encore dans la Bête écarlate et dans chacun de ses vers, qu'il faudrait donc citer tout entière, la Bête écarlate qui est rimage apocalyptique même du Clergé. Il n'y a rien de comparable à ce poème de poig'nante satire même dans les meilleurs de ces trop inégaux Châtiments; la parabole du Christ épouvanté par la vision de ses successeurs dépasse en lugubre grandeur U Expiation de Hugo de toute la distance qu'il y a entre le grand tyran et le divin prophète socialiste. Son antipapisme s'affirme à toutes les occasions ; ces deux vers :

Rome qu'un vil moine en sa chaise curule Etrangle avec l'étole et marque avec la croix

sont le leitmotiv du magnifique chœur des Césars dans les deux Glaives. L'Agonie d'un Saint, c'est le jugement par Dieu d'un des plus grands pontifes dont s'honore le papisme, c'est sa condamnation. Cela est très net : nul antichristianisme, mais antipapisme. « Il manque à son pessimisme, formule (( M. Brunetière en son Manuel, de s'être dégagé « plus librement de F antichristianisme, et de s'ê- (( tre changé plus souvent en pitié des souffrances « humaines » ; — « il faut d'ailleurs, ajoute M. Bru- « netière, imputer cette dureté de Leconte de Lisle (( non point du tout à son insensibihté personnelle, « mais à son parti pris de ne prêter son vers qu'à « l'expression des misères de l'humanité, non des

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^( misères de Tindividu » (p. 5oo). Voici qui n'est point assez explicite. Sans nul doute le socialisme de Leconle de Lisie n'a rien de larmoyant, mais cela même en fait la force et la hauteur de caractère. L'api ioiement sur l'individu est-il plus « attendrissant )) que Tuniverselle pitié, le vaste humanitarisme ? Il n'y a rien de plus émouvant — largement et profondément — dans toute la poésie française que les pièces où Leconte de Lisle revit les misères du moyen-âge. Et ce qui fait la puissance, la grandeur de son antipapisme, c'est précisément qu'au contraire des traditions littéraires et des règles du genre dramatique trop souvent intronisées dans toute la poésie, il ne concentre pas sa pitié sur tel ou tel martyre (voir dans V. Hugo), mais il en répand l'ample débordement sur la commune masse des victimes du régime. Son anticatholicisme, c'est le masque vindicateur de son amour des Jacques. 11 exècre le clergé parce qu'il se gorgeait des misères du peuple ; quand il parle de moine, s'il voit rouge, c'est qu'il voit le moine ensanglanté de la douleur des petits. Cette infinie pitié du Jacque, qui jaillit sauvagement du cœur, combien plus sincère, plus simple, plus profonde, plus éloquente, — criante, — que la grimaçante philanthropie d'un Voltaire, que l'oratoire humanitairerie d'un Hugo, où grince trop souvent le ressouvenir personnel !

Or, chacun subissait les communes épreuves, Le bourgeois dans sa ville et le sire en sa tour. Mais les Jacques, Seij^neur ! Dévorés de famine, Ils vaguaient au hasard le long des grands chemius,

Haillon neux et geignant et se tordant les mains. Et faisant rebrousser les loups, rien qu'à la mine I L'été durant, tout mal est moindre, quoique amer ; On se pouvait encor nourrir malgré le Diable ; Mais où la chose en soi devenait effroyable.

Sainte Vierge î c'était par les froidâ de l'hiver . De vrais spectres, s'il est un nom dont on les nomme, Par milliers, sur la neige, éliques, aux abois, Râlaient . On entendait se mêler dans les bois Les cris rauques des chiens aux hurlements de l'homme,.. . .

[etc.

{Un Acte de Charité.)

Et ce n'est pas seulement le Moyen-âge qu'emprisonna, qu'envoûta le catholicisme, c'est toute riiumanité depuis le premier siècle. Il fut impitoyable pour les autres religions, qui, elles aussi, étaient chacune une des mille figures du Dieu infini, qui avaient leurs poésies fières et douces, leur précieuse originalité, leur noblesse, leur idéalisme : — paganisme Scandinave (le Runoid)^ paganisme hellénique {Cyrille et Hypûtie).

Dans ce Cyrille et Hypatie, un de ses plus considérables poèmes, se voit le mieux combien son anticatholicisme n'avait rien de brutal ni de grandiloquent, ne se réduisait pas seulement comme celui de Hugo à des sermons laïcs contre la simonie ni n'était uniquement dû à une sorte de fauve, rouge ou même noir anarchisme, mais à son culte de la beauté autant qu'à son amour des humbles. Et cela encore fait ressortir la parenté de son pessimisme et de son anticatholicisme : il reprochait au catholicisme d'être une religion de laideur, de deuil et de mort, d'être contre labeauté, contre la nature et contre la vie, alors que lui avait un tel culte de

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la libre vie primitive. Dans Cyrille et Hypatie, la nourrice dépeint avec horreur les moines qui

Blasphèment la beauté, la lumière et la vie/

et on se rappelle en quel terme, par antithèse, elle glorifie la religion antique, « ce passé si beau ».

L*amour de la patrie et de la liberté Triomphant sur l'autel de la Sainte Beauté.

Déjà dans Hypathie (i852) il en veut au catholicisme de ce que:

Le souffle de Platon et le corps d'Aphrodite Soient partis à jamais pour les beaux cieux d'Hellas. L'impure laideur est la reine du monde Et nous avons perdu le chemin de Paros.

Son anticatholicisme a donc de multiples raisons, et des raisons sociales, dont l'une est son patriotisme, très intense, le vrai patriotisme n'étant inconciliable avec aucun socialisme, surtout avec le socialisme de i848. Son sentiment de la patrie était assez exactement celui de Renan dont il se rapproche par bien des points, et qui a été aussi celui des socialistes de i848, très nettement patriotes, Blanqui, Barbes, George Sand, Pierre Leroux.

Mais son patriotisme était plus fortement trempé que celui de Renan de l'amour des petits, de la pitié des paysans qui saignèrent en le royaume de France. Les Paraboles de dom Guy en est une expression de toute gloire. Il y a flétri Isabeau de Bavière avec la puissante et âpre passion d'un Michelet, et ce poème eût rallié les plus bruyantes admirations s'il eût été seulement signé du nom d'un Henri de Bornier.

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Un de ses principaux çriefs contre les religions officielles était qu'elles fussent antipatriotiques et pour ce il condamnait aussi en bloc le Moyen- Age (i). Que le paysan français souffrît en 1798 pour la défense de la liberté, c'était beau; ce qui fait l'horreur dé sa misère au Moyen-Age c'est qu'elle ne profitaitpas à la patrie, mais uniquement à une classe « dévora trice (2) ». Anatole France lui a reproché de « ne voir au Moyen-Age que les famines, Tignorance, la lèpre et les bûchers ». (( Je sais bien, dit-il, qu'ils étaient violents, maïs j'admire les hommes violents qui travaillent d'un cœur simple à fonder la justice sur la terre et servent à grand coup les grandes causes. » Des cœurs simples, ceux que marqua la haine du poète : Balthasar Gossa, Isabeau, Grégoire ! Et si l'on admet que Leconte de Lisle a vu un peu trop noir le Moyen-Age, cela même fait ressortir davantage le caractère socialiste de la conception! A France, plus encore qu'aux autres, il faut reprocher de n'avoir point senti de quelle nature et de quelle portée était l'œuvre.

Si l'éclat des vers éblouissait les intelligences au

(i) « Un seul poète, alors, a su voir le Moyen-Age directement (cVst à-dirc sans siil)ir Hntro)... c*est Leconte de Lisle. Ce n'est point par là que Leconte de Lisle a fait époque : des gens qui ne savent pas lire ne sont pas loin nu-me de le prendre pour un imitateur delà Légende des siècles. » X. de Ricard, Revue indépendante^ ]\ùn iBij.*?.

(2) Cf. Le soir d'une bataille.

Ils sont morts, liberté, ces braves, en ton nom, Déni soit le sang pur qui fumç vers ta gloire t

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point de les empêcher de voir les idées sous la magnificence de la forme, les préfaces et les articles critiques de Leconte de Lisle ne les exposaient-ils point en toute clarté de nudité ?

Mais on ne les lisait point :1a critique aujourd'hui est encore bien insuffisamment consciencieuse, scientifique; les universitaires ou les poètes seuls la détiennent qui les uns s'arrêtent, effrayés déjà de leur audace, à la préface de Gromwell (i) et les autres dédaignent de remonter au delà de leurs propres poétiques.

Dans la préface des Poèmes Antiques (1862), Leconte de Lisle réclame Timpersonnalisme dans l'art, parce que l'art, réduit à n'être plus que le déversoir des passions et des intérêts individuels, n'a plus ce caractère de largeur, d'universalité qui lui permet d'être un haut et grand enseignement. Comment l'art élèvera t-il l'homme s'il ne fait que s'alanguir sur l'infirmité sentimentale de quelques hommes ?

C'est ici que sa théorie de l'art pour l'art s'élargit hors de l'étroitesse où elle se desséchait dans la traduction des commentaires pédantesques, et se distingue parfaitement de celle d'un Baudelaire, d'un Gautier : « Des commentaires sur l'Evangile peuvent bien se transformer en pamphlets politiques ; il y a ici agression et lutte sons figure d'enseignement, mais de tels compromis sont interdits

(1) Au contraire, ^f. Bruneticre, que l'on ne saura jamais assez remercier d'avoir fait son admirable et religieux éloge du poète devant les étudiants de Sorbonne. Mais il était limité parson sujet Vévolution de la poésie lyrique.

à la poésie. Moins souple et moins accessible que les formes de polémique usuelle?, son action serait nulle et sa déchéance plus complète, » Le compromis n'est point dans Tapplication de Fart à l'enseignement, mais dans la fausse application et dans l'assimilation, stériles. Il ne faut point se méprendre sur le sens et surtout la portée de telles paroles. Leconte de Lisle veut dire non pas que la poésie ne doit pas être du tout un enseignement, mais qu'elle ne doit pas devenir uniquement utilitaire, qu'il ne faut pas sacrifier l'art à l'utile, faire de l'art, comme il le dira en i855, un formulaire de (( périphrases didactiques » sur la merveille de la vapeur et de la télégraphie électrique (i). « Le juste et le vrai ont droit de cité en poésie, maïs ils ne doivent être perçus et sentis qu'à travers le beau » (i855). Ce n'est pas du tout vouloir abstraire de la poésie les passions humaines. Ne devait-il pas dire au contraire: « L'histoire delà poésie répond à celle des phases sociales, des événements politiques et des idées religieuses ; elle en exprime le fonds mystérieux et la vie supérieure ; elle est, à vrai dire, l'histoire sacrée de la pensée humaine dans son épanouissement de lumière et d'harmonie ». « Le beau n'est pas le serviteur du vrai, écrira-t-il encore en 1864, car il contient la vérité divine et hu' maine, » Contenant la vérité divine et humaine, il ne faut pas qu'il soit le serviteur de ce que nous

(i^ Nous avons montré dans la Poésie et la science [Grande Reuue, i()o4) que, pour bien apprécier celle préface, il faut se rappeler (ju'elle fut écrite en réponse, dédaigneuse mais très précise, aux pages agressives de Maxime Du Camp.

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considérons, nous, comme le vrai et qui peut tout au plus être seulement la vérité humaine, qui même risque fort d'être seulement celle d'un moment de rhumanité.

Leconte de Lisle ne veut pas que le poète soit réducaleur des passions du moment^ un maestro d'actualité, mais un « éducateur des âmes », s'occupant de « principes éternels ». « Le clairon de Tarchange ne s'embouche pasxomme une trompette de carrefour » ; mais d'autre part (Etude sur Barbier) ceci très important : « On ne peut assez louer l'indig^nation qui fait des vers irréprochables. » Et dans la môme étude: « Entre toutes les passions qui sont autant de foyers intérieurs d'où jaillit la satire, la passion politique est une des plus âpres et des plus fécondes , Haine de la tyrannie, amour de la liberté, goût de la lutte, ambition de la victoire ou du martyr, tout s'y donne rendez-vous et s'y rencontre. Les forces de Tâme s'y retrempent et l'ardeur du combat s'y ravive. Je ne pense pas que ceci soit contestable. » Mais il faut que l'âme soit déjà assez forte, le talent assez puissant pour qu'il ne se noie point et ne se dissolve dans le violent courant populaire. Il faut que la poésie se livre préalablement à un travail d'éducation classique et de purification technique pour redevenir plus tard « le verbe inspiré et immédiat de Tâme humaine », ce qu'elle ne peut pas être maintenant, à une époque de « tumulte d'idées incohérentes ». C'est à son caractère d' « actualité » que (en i855) Leconte de Lisle attribuera l'infériorité de la Divine Comédie ^ « cauchemar sublime » qui « porte partout l'em-

ayO LEGONTE DE LISLE

preinle d'une grande confusion d'idées, de sentiments et d'impressions ».

Comme au temps du Dante, nous sommes dans un siècle d'individualités mesquines cantonnées en les horizons étroits de leurs passions égoïstes. Il faut se fondre dans la masse et pour ce remonter à l'antiquité si peu égotiste et à la primitivité. Le rousseauisme s'épanche très librement dans la préface de i855. Leconte de Lisle qui, dans son discours à l'Académie, devait revendiquer « l'imagination vierge d'un jeune sauvage vivant au milieu des splendeurs de la poésie naturelle », s'y plaint d'entendre à peine « les premiers chants de la poésie humaine, les seuls qui méritent d'être écoutés, grâce aux clameurs barbares du Pandémonium industriel », car il croit que, « à génie égal, les œuvres qui nous retracent les origines historiques, qui s'appuient des traditions anciennes, qui nous reportent au temps où l'homme et la terre étaient jeunes et dans l'éclosion de leur force et de leur beauté, exciteront toujours un intérêt plus profond et plus durable que le tableau daguerréotype des mœurs et des faits contemporains ». 11 hait son temps parce que l'utilitarisme y tue la poésie comme fit au Moyen-âge le catholicisme.

En général, tout ce qui constitue l'art, la morale et la science, était mort avec le Polythéisme. Tout a revécu à la Renaissance. C'est alors seulement que Vidée delà beauté reparaît dans T intelligence et ridée du droit dans l'ordre politique. En même temps que l'Aphrodite Anadyomène du Corrège sort pour la seconde fois de la mer, le sentiment

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