L IDEAL
Primitivisme ; la nature, la vie frugale, la femme et Tamour.
— Hellénisme : la chasteté ; les vierges grecques ; le travail et le jeu ; les enfants et les vieillards ; le patriotisme.
— HelléDisme français optimiste et républicain. — L'évolution du sentiment helléniste du xv' au xix- siècle et la tradition républicaine. — Le rôle de Leconte de Lisle dans la littérature du second Empire. — La résurrection du culte de la beauté : le sens historique et social de la beauté.
Ces idées élucidées, il faut relire son épopée: on découvre alors ce que cette œuvre a de positif et de construclif, et d'autant plus nettement que ses caractères négatifs, maintenant précisés et délimités, sont eux-mêmes tout lumineux. Cette œuvre architecturale, haute et claire, est, comme eût dit Michelet, un temple de vie, bâti à remplacement d'une source sacrée. Elle proclame, elle donne la force, la joie grave et rythmée. Elle composée la fois une Bible polythéiste et une Iliade déterministe de l'Humanité où le jeune homme moderne prend avec le sens de la beauté, l'électricité de l'énergie et le goût de l'action, le courage des joies actives, dramatiques à élaborer un avenir resplendissant.
l'idéal 275
Même les pièces les plus satiriques, le célèbre sonnet Aux Montreurs^ ne résument pas seulement sa haine du bourgeoisisme contemporain, ils indiquent déjà son idéal d'une vie patriarcale, où « les passions vigoureuses et profondes » se nourrissent librement, comme le voulait Fourier, dans la générosité du a sol nourricier ».
Découragées de l'action immédiate, toutes ses ardeurs socialistes ne pouvaient s'annihiler d'un coup ; Leconte de Lisle, né dans une île vierge, était trop sain et vigoureux ; elles se transformérent d'idées politiques en regrets et visions sociaux. Haineux du « siècle », il regrette dans ses poèmes les âges de l'humanité primitive que son esprit socialiste imagine libertaires, et dans la représentation à la fois béate et désespérée de la vie primitive il exprime quel avait été son idéal d^avenir. Il est d'autant plus net que c'est l'avenir qu'il représente dans le passé que ses connaissances scientifiques lui devaient faire supposer que le passé n'avait pas été si heureux. Ce sera d'ailleurs une habitude poétique des socialistes de la période religieuse qui précède celle du socialisme scientifique de regarder les hommes de la préhistoire comme heureux d être nés bons et libres dans la luxuriance d'une nature jeune et abondante. Gela constitue une sorte de primitivisme socialiste, pour lequel le bonheur de la cité socialiste future tient dans un retour aux mœurs simples primitives, égalitaireset partageuses, de même que pour le primitivisme chrétien la perfection consiste à acquérir la foi naïve des premiers chrétiens. Ce n'est donc pas ici
une question de droit (i) socialiste, mais d'âme, de conscience, de philosophie socialistes.
Jamais poète plus fidèlement que Lecontede Lisle ne s'attacha à redire Torigine du Monde, la jeunesse de la Terre. La fraîcheur, la puissance et la spontanéité de sa vision Findiquent naturelle, permanente, intime, foncière. Il en portait perpétuellement en lui le rêve esthétique et généreux. Son évocation constante et ample se plut à consulter tour à tour les différentes cosmogonies qui ne manquent point à célébrer unanimement avant toute autre une époque privilégiée de lumière, de beauté, de force et de félicité mondiales. Empruntant aux régions et aux peuples divers l'expression symbolique de leur culte extasié des premiers âges, il s'assura d'être le poète de la prime Beauté et de la prime Félicité du globe. Associant toutes ces cosmogonies il en a résumé une sorte de cosmogonie primitiviste sociale.
Le Barde du Massacre de Mona, voix des légendes septentrionales, évoque la Jeunesse du Monde au temps « où la race des Purs vit le Premier matin » :
Jeunesse du Monde, ô beauté de la terre, Verdeur des monts sacrés, flamme antique des cieux. Et toi. Lac du Soleil, où, comme nos aïeux, L'àme qui se souvient plonge et se désaltère,
(1) Les questions de droit, il les avait traitées dans ses articles antérieurement à i848.
L»IDéAL 277
Salut I Les siècles morts renaissent sous mes yeux.
Les voici, rayonnants ou sombres, dans la gloire
Ou dans l'orage, pleins de joie ou pleins de Lruit.
De ce vivaot cortège évoqué de la nuit
Que les premiers sont beaux ! Mais que la nue est noire
Sous le déroulement sinistre qui les suit ! . . .
La Nature n'éclate si généreuse en sa nouveauté que dans la splendeur du sort trouvé par Thomme sur la terre :
Et l'homme était heureux sur la face du monde,
La voix de son bonheur berçait la paix du ciel ;
Et, d'un essor égal, dans le cercle éternel,
Les âmes, délaissant la ruche trop féconde,
Aux fleurs de l'infini puisaient un nouveau miel.
Ainsi multipliaient les races fortunées;
Et la terre était bonne, et douce était la mort,
Car ceux qu'elle appelait là goûtaient sans remords (i).
Prend-on un poème oriental, Khlron? Le symbole du Centaure, en qui Maurice de Guérin avait admiré la force individualiste de la nature sauvage et Henri de Régnier goûtera la forme décorative d'une dualité mystérieuse, se rénove chez Leconte de Lisle, épuré de romantisme, ennobli de vie moderne, type idéal d'un surhomme primitif.
Chiron, âme centauresque des mythologies et des cosmogonies méditerranéennes, répète, en vaste et pieuse reconnaissance humaine, la poésie des nostalgiques bardes du Nord ; Chiron est la voix se conde à laquelle Leconte de Lisle inspire une invocation panthéistique à la vie meilleure qui fut :
Dans ma jeune saison que la Terre était belle ! Les grandes eaux naguère avaient de leurs limons Reverdi dans l'Aither les pics altiers des monts.
(i) Zff Massacre de Mona.
Du sein des flots féconds les humides vallées,
De nacre et de corail, et de fleurs étoilées,
Sortaient telles qu'aux yeux avides des humains.
De beaux corps ruisselants du frais baiser des bains,
• . . Les cieux étaient plus grands ! D'un souffle généreux
L'air subtil emplissait les poumons vigoureux!
Et plus que tous, baigné des forces élernelles.
Des aigles de l'Athos je dédaignais les ailes (i).
Chiron représente Tliomme-dieu de ces âges, la force de la terre faite homme par la noblesse insatiable des aspirations, faite bête par l'ardente puissance d'instinct :
fleuves immortels, qu'en mes jeux enfantinB Je domptais du poitrail, et dont l'onde écumante, Neige humide, flottait sur ma croupe fumante ! Oui ! j'étais jeune et fort, rien ne bornait mes vœux, J'étreignais Tunivers entre mes bras nerveux.
Le poète connut dans le socialisme de telles ardeurs d'optimisme intrépidement enthousiaste!... La force de Chiron, cabrée au profil des monts anciens, résume les émotions les plus substantielles et la plus déchaînée des indépendances. C'est cette vie superbe que le poète rêve pour l'homme de la cité future qu'il veut retremper dans la vigueur de la nature, qu'il veut robuste et sain, éternellement jeune, à jamais débarrassé et purifié delà vie civilisée contemporaine, faiseuse d'infirmes et d'esclaves ;
J'étais calme, sachant que j'étais immortel!
O jours de ma jeunesse, ô saint délire, 6 force !
Sa vie colossale épandue aux espaces est modèle
(i) II Importe de noter que Chiron est contemporain des poèmes socialistes d'arani 1848.
LIDEAL 279
sublime de vie qui n'est contenue que par la nature; elle est si ample qu'elle renferme l'histoire de plusieurs générations d'hommes primitifs, et son détail vaut pour l'évocation minutieuse des premières individualités qui s'isolèrent et errèrent avant toute formation de société :
Tel je vivais heureux sur la terre sublime, Toujours l'oreille ouverte aux bruits universels, Souffles des deux, échos des parvis immortels, Voix humaines, soupirs des forêts murmurantes, Chansons de l'ilydriade au sein des eaux courantes, Et, formant sans remords le tissu de mes jours De force et de sagesse et de chastes amours l ,.. Je buvais Veau du ciel et je dormais sur V herbe Et, parfois, à l'abri des bois mystérieux.
Comme fait un ami, j'entretenais les Dieux!
Car, farouche chasseur, amant nomade ou calme penseur, il est un dieu et fuit les mortels. Il contemple de haut l'humanité :
. . . Quant la Terre était jeune et quand je respirais Les souffles primitifs des monts et des forêts. Des sereines hauteurs où s'épandait ma vie... ... A mes pieds répandu, j'ai contemplé d'abord Un peuple qui des mers couvrait le vaste bord. Au sol qui les vit naître enracinés sans cesse, Ils paissaient leurs troupeaux, pacifique richesse. Sans que les flots profonds ou les sombres hauteurs Eussent tenté jamais leurs pas explorateurs.
Ares, au casque d'or, aux yeux pleins de courage, Dans la paix de leurs cœurs ne jetait point l'orage. ... D'inhabiles clameurs montaient par intervalles, Gris de peuples enfants qui, simples et pieux, Sentaient bondir leurs cœurs en présence des cieux.
Mais si riche de force et de science universelle est-il devenu au milieu de la nature que son cœur se gonfle d'altruisme et que, par amour, il fait l'éducation des hommes :
aSo LECONTE DE LISLE
Et là, durant le cours des âg-es, j'ai nourri De sagesse et cVamoiir tout un peuple chéri, Peuple d'adolescents sacrés, race immortelle...
Kaïn, voix des religions de l'Asie hébraïque, évoque fraternellement la fraîcheur de la première vie, pure et vierge, la splendeur de Tidéal berceau, la majesté divine de soi-même :
Silence I je revois l* innocence du monde.
J'entends chanter encore aux vents harmonieux Les bois épanouis sous la gloire des cieux ; La force et la beauté de la terre féconde En un rêve sublime habitent dans mes yeux.
... ^inépuisable j'oie émane de la oie; Uembrassement profond de la terre et du ciel Emplit d'an même amour le cœur universel ; Et la Femme, à jamais vénérée et ravie, Multiplie en un long baiser l'homme immortel. Et l'aurore qui rit avec ses lèvres roses, De jour en jour, en cet adorable berceau, Pour le bonheur sans fin éveille un dieu nouveau ; Et moi, moi, Je grandis dans la splendeur des choses Impérissahlement jeune, innocent et beau!
Ainsi tous s'entendent à louer cette première humanité heureuse, pacifique parce que frugale, point ambitieuse, tous s'entendent à déplorer et condamner ce qui y mit fin : la guerre, qui survint pour souiller la terre, faire dévier le sens des destinées. Kaïn figure l'humanité heureuse en qui laveh, principe de guerre, laissa s'éveiller la violence guerrière, et qui ne retrouvera le bonheur dans la paix et la fraternité que lorsque les guerres seront mortes avec les religions.
Celui qui blasphéma l'homme quand son inspiration jaillit du spectacle d'égoïsmc et de laideur actuels, qui maudit l'homme contemporain avec
l'idéal 281
tant de véhémence qu'on crut à une haine vouée à rilunianilé elle-même à travers les siècles, sut avec amour consacrer des vers frénétiques à la présentation de l'Homme des premiers âges, tel qu'il fut (( fait pour la félicité ».
... rriomme en sa gloire première, Calme et puissant, vêtu d'une mâle beauté, Chair neuve où l'âme vierge éclatait en lumière Devant la vision de l'immortalité.
Leconte de Lisle, qui conserva à la femme l'adoration voluptueuse d'une âme fervente, sembla toujours estimer sans doute de l'avoir vue pour la première fois dans l'innocence et la magnificence de l'île d'Eden,que la femme comme la Nature était, de par sa grâce ou sa beauté passives, ce qui persévérait jusqu'à nous de la beauté, de la joie et de la bonté des âges heureux. Ainsi son âme s'exalte à révoquer au Jardin du Paradis, soit qu'Adam ouvre le passé :
O Jardin d'Iaveh, Eden, lieu de délices, Où sur l'heure divine Eve aimait à s'asseoir ; Toi qui jetais vers elle, ô vivant encensoir, L'arôme vierii^e et frais de tes milles calices, Quand le soleil nageait dans la vapeur du soir,
soit que lui-môme éveille à son souvenir celle qu'il contempla pour la première fois :
Telle, au Jardin céleste, à Taurore première, La jeune Eve, sous les divins gérofliers.
Toute pareille encore aux ançcs familiers.
De ses yeux innocents répandait la lumière.
Son œuvre apprend de quelle haute vertu esthétique il imagine l'amour, libre en la nature. Il ne
28a LEGONTE DE USLE
put que décrire passagèrement dans Khiron la fière pureté des amours se poursuivant en indépendance ; Kaïn se souvient rapidement de renchantement d'Eve au Paradis. Mais Çiinacépa, qui n^est que poème d'amour, révèle le couple adolescent enivré de félicité aux profondeurs des forêts indiennes, de cette Inde que Leconte de Lisle vénéra particulièrement d'avoir été et de demeurer le berceau du monde. L'amour y fleurit, charme luxuriant et pur comme une saison, l'amour palpite, neuf en son éternité, l'amour déborde, libre en sa spontanéité inspirée, l'amour joue, joyeux et naïf en ses débats et ses errances, l'amour prie, extase pan théistique parmi les forces pures et fécondes de la terre. La beauté des âmes exaltées par la sève d'amour s'entretient inépuisablement de la beauté de la vie et du monde, sève de la nature. Çunacépa prouve la beauté éternelle que la Nature garantit à l'Amour qui, né d'elle, se recueille en elle, s'y épand. Et toute la beauté naturelle et vierge de l'amour, de l'amour de Çunacépa et de Çanta, ressort dans la description amôre de la vieille et vaine civilisation hindoue.
Le commerce familier et frugal des forces naturelles engendre l'amour des humanités simples et pieuses, l'amplifiant de toutes les sensations heureuses et de toutes émotions vives; créantramour, il crée l'enfant, il affirme ensuite l'adolescent. La grâce d'IIi/las est œuvre de vie primitive; la fière vertu d'Achille, disciple du dieu de nature Khiron, témoigne d'une àmc héroïsée par une libre pédagogie de nature. Pour l'entretenir en beauté et en