L*IDÉAL
vertu, renseignement vaste des forces naturelles, parmi lesquelles s'exerce son indépendance, s'allie aux leçons que, par la bouche mémorieuse de Khiron, lui transmet l'exemple des viriles antiquités. Frères en éducation naturelle, les adolescents que Leconte de Lisle dressa souples en ses mâles poèmes, saluant leur jeunesse sauvage, déclarent avec un noble orgueil :
Et je grandis, sentant que je deviens un Dieu (i) 1
Leconte de Lisle ne suggère pas seulement par la noblesse des mots dont il qualifie la nature, parles paysages d'harmonie et d'abondance qu'il en multiplie, par le mode de description qui consiste à célébrer d'une nature ce qui contribue le plus directement à la félicité humaine, il ne suggère pas seulement qu'il faut s'en tenir au culte de la Nature. Il précise souvent, pour la développer ensuite, sa conception d'une éducation naturelle. Après une description où la reconnaissance de l'homme comblé par la nature inspire le rythme et le pittoresque des vers, il s'écrie :
rougeur, volupté de la terre ravie 1 Frissonnements des bois, souffles mystérieux I Parfumez bien le cœur qui va goûter la vie^ Trempez-le dans la paix et la fraîcheur des cieux !
11 est clair que, seule, la Nature, reste des âges révolus, qu'elle seule peut encore dispenser à l'humanité la pureté et la vigueur et la sérénité que les générations perdirent en s'éloignant d'elle depuis une
(i) Se rappeler sa conception de « Dieu », essentiellement irréli- ^euse et socialiste.
284 LECONTE DE LISLK
trop longue suite de siècles. Si le spectacle de la moderne humanité aggrave l'âme de pessimisme, le spectacle et l'intimité de la nature, en candeur et en richesse, redressent Tâme et Tembellissent fie courage :
Ce sont des chœurs soudains, des chansons infinies, Un long içazouillement d'appels joyeux mêlé ; Où des plaintes d'amour à des rires unies ; Et si douces, pourtant, flottent ces harmonies, Que le repos de l'air n*en est jamais troublé. Mai8 Tâme s*en pénètre ; elle se plonge, entière, Dans Phearease beauté de ce monde charmant Elle se sent oiseau, fleur, eau vive et lumière ; Elle revêt ta robe, ô pureté première^ Et se repose en Dieu silencieusement.
La nature dont Leconte de Lîsle combla son œuvre, soit qu'il évoque en son premier plan Tantique humanité, soit qu'il se tienne à des paysages ou à des tableaux sans âge précis, apparaît d'autant plus berceau du monde qu'il énumère autour de l'homme la présence des végétaux et qu'il peuple le monde de bêtes. Son culte de la Bête n'est autre que le culte même de la Nature, énergie première qui se conserve en nouveauté et en fécondité, le goût de l'homme primitif, fort, libre, indompté, sauvage. Son imagination revivait les premiers temps de la terre, évoquait l'homme en la vierge nature sivivementetsi continuement qu'il fut hanté lumineusement, autant que de visions d'hommes aux épaisseurs ou aux espaces de nature, de visions d'animaux pullulant en liberté parmi savanes, forêts ou ravins. Za Forêt vierge^ l'A borna, les Jungles^ rOasis, le Jaguar, Clairs de lune, les Eléphants, la Chasse de l'A igle comptent au nombre de ses poèmes primitivistes. Un tableau de bêtes,
l'idéal 285
ces énergies vierges et insoumises, porte la même vertu d'enseignement naturiste qu'un paysage édénique de la création ou un paysage élyséen de nature attique. En toute bête Leconte de Lisle ne laisse pas de voir le témoin des premiers temps de splendeur, à la façon du Corbeau, démon de la nature païenne tué en son éternité par la parole de mort du christianisme antînaturel. Et certes son rêve serait d'une humanité qui participerait, en un régime de nature, de la noblesse musculaire et de rindépendance des bêtes : rentrer en la vie de nature, « retrouver Eden », c'est aussi bien que retourner parmi les monts, les arbres, les fleuves, rentrer en un paradis d'animaux. Leconte de Lisle ne défendit pas moins la cause de l'animal que celle du sauvage tué par la guerre européenne (le Der^ nier des Maoris), que celle des forets abattues par le moderne industriahsme. Et quand il clame le triomphe de la forêt vierge, la victoire du requin vorace ou de la panthère, c'est la victoire définitive de la Nature en quoi il espère pour les avenirs d'une humanité ressuscitée. Dans la vaste éducation que rhomme converti recevra de la Nature, la leçon due à la Bête prend sa part de fierté et de force. Héraklès au taureau érige le combat superbe des deux énergies animales s'affrontant dans une utile émulation, sœurs en vigueur et en jeunesse. Khiron, qui conserve le type idéal de l'homme de nature, est Centaure, mi-homme, mi-bête.
Les bêtes de Leconte de Lisle sont des groupes de Barye qui orneraient de puissance indomptée une ville moderne comme les chevaux et les bœufs
a 86 LEGONTE DE LISLE
figurèrent aux métopes du Parthénon en Tantique cité libérale. La façon dont Leconle de Lisle, fraternellement à Michelet, représenta la bête, peut donner un sens primitiviste à la longue série de l'art animalier.
Il est vrai que, dans son admiration intégrale de la vie naturelle, il conçut plutôt l'homme en face de la nature que l'homme en face de l'homme. Il chanta plutôt la première existence naturelle que la première société, ou, du moins, ne précisa-t-il point son sentiment des sociétés en ces débuts. Mais son culte de la Grèce, sa prédilection de la civilisation hellénique renseignent sur l'idéal, qu'il nourrissait, de société humaine. Ce qui le conquit et l'attacha à la Grèce, ce fut la conciliation la plus harmonieuse de la vie naturelle et delà civilisation. Mais, comme il voit en beauté, sans doute un peu trop harmonieusement assouplie (i), les âges primitifs, de même il mêle un peu trop de primitivisme sauvage à la civilisation grecque. Quoi qu'il en soit, les transformations qu'il fit subir de part et d'autre expliquent l'équilibre voulu de sa conception unifiée (2).
Aussi bien il est remarquable que ce qu'il apprécia surtout de la Grèce fut ce qu'il a coutume de goûter de la vie de nature : l'amour en liberté
(i) D'ailleurs les Origines de J.-H. Rosny prétendent, avec une intelliiiencc analogue à celle de Leconte de Lisle, renverser les affirmations pessimistes des Lubbock sur les premiers âges.
(2) « Je ne m't'tonne pomt, dit M. Barres, de cette vue simpliste chez un homme qui était convaincu qu'un peuple,les Hellènes, a réalisé, une fois pour toules, la perfection et que l'Humanité a trouvé là son type hors duquel toutest Barbarie. » M. Barres dit crûment
l^idAâl 287
dans les souples paysages. Ses amoureuses grecques sont nées de la nature et la chérissent voluptueusement de les avoir conviées et initiées à Tamour, telle Glaiicé, Souvent même, trop farouches, elles ne veulent connaître que l'amour viride et infini de la nature, telle Thyoné (i), Klytie est divinité naturelle, la belle vierge chasseresse: elle est souplesse, pureté, élégance, harmonie, grâce vaillante et jeunesse, elle est le poème féminin de la Terre comme Achille et Khiron en sont les poèmes mâles. Testijlis^ chasseresse, est vierge agile, guerrière, maîtresse de sa destinée et de l'espace :
C'est l'heure où Thestylis, la vierge de TAitna,
Aux yeux étincelants comme ceux d'Athaoa^
En un noir diadème a renoué sa tresse,
Et sur son genou ferme et nu de chasseresse,
A la hâte, agrafant la robe aux souples plis.
Par les âpres chemins de sa grâce embellis.
Rapide et blanche, avec son amphore d*argile.
Vers cette source claire accourt d'un pied agile,
Et s'assied sur le roc tapissé de gazon,
... Grande comme Artcmis et comme elle farouche,
Nul baiser n'a jamais brûlé sa belle bouche (2).
Péristéris^ en liberté, est pêcheuse, divinité marine, Kléarista^ déesse de la terre et de la moisson, paraît dans le jeune enchantement d'une aube ély-
aîlleurs que cette conception de la Grèce est fausse. M. Barres est nationaliste. Nous pouvons nous en remettre de préférence à M. Alfred Croiset, historien et helléniste d'une érudition puissante qui, à l'heure même où nous corrÎLCCons ces épreuves, public dans la Revue bleue une Athènes où se confirme la conception de Leconlc de Lislc. M. Barres se trompe aussi quand il dit que son esthétique reposait principalement sur l'iiellénisme de Louis Ménard ; L. de L. connut Ménard après avoir écrit ses poèmes antiques.
(i) Poème écrit avant 1848.
(2) Au point de vue oslheli(iuc rapprocher de ce portrait celui des vierj^es socialistes créées par J.-H. Hosny, notamment l'Eve du Bilatéral .
288 LEGONTE DE LISLE
séenncj animée d'un harmonieux rythme de marche. Les vierges innombrables que créa Leconte de Lisle, féministe de la femme dans la nature, participent toutes de la même fierté individualiste et de la même impérieuse liberté. Surélevées de Télégance décorative du peintre helléniste et républicain Prudhon, elles se distinguent par une personnalité d'affranchies pour laquelle plaidèrent les romans contemporains et les théories anarchistes du féminisme et de Tamour libre. Elles seront ces mères dignes dont Cabet anime pieusement les jardins d'icarie.
Sans doute, on le sent déjà, la Grèce, telle que Leconte de Lisle la propose à l'admiration de l'homme moderne, est-elle reconstruite sur la fidèle interprétation de ses potées et de ses philosophes. Mais, très profondément, en sa création il a synthétisé tout ce que l'étude des primitives sociétés, hindoue ou biblique, lui avait fait concevoir de meilleur, de plus pur, de plus fécond (i). Ne voulant projeter dans le futur, faire supporter à l'avenir sa construction d'une société idéale — ce qui enlève à l'œuvre tout caractère d'affirmation sculpturale et en trahit le lyrismeutopique — il la plaça en une des Péninsules du monde où l'homme connut déjà la plus grande sommedebonheur :1a Grèce.
Or, la vertu essentielle de Tllellas que créa (2) Leconte de Lisle c'est la chasteté.
(i) Ses assidues lectures des Grecs ou des autres, il s'y meltait avec passion : et c'est cela qui marque l'individualité, rélaboration des lectures.
(2) Flaubert, qui n'avait pas le sentiment social, la reproche vi?ement à Leconte de Lisle. {Corresp., t. II, pp. 268, 296.)
l'idéal 289
... chasteté sainte, ô robe éternelle Malheur à qui sur toi porte une impure main !
{Hélène.)
Leconte de Lisle était voluptueusement chaste : par quoi d'ailleurs il a eu un sens si délié et un tact si passionné de la complexité de l'univers. La chasteté, qui tient l'être frémissant à distance de la beauté, en favorise une plus complète contemplation où s'embrasse l'harmonie de l'ensemble sous la caresse lumineuse de Tatmosphère. Et, préservant le jeune homme ardent des épuisements orientaux, elle lui conserve une plus fraîche spontanéité à Tamour, de plus vibrantes et de plus longues émotions : aux heures électriques où elle lui conseille les solitudes préparatoires, son expansive tendresse s'accorde aux .autres objets de la nature, s'enrichit de leur grâce dont elle embellira encore plus tard l'admiration et la possession de la beauté féminine. La chasteté est l'art d'associer la nature à ses plaisirs pour les purifier et les intensifier, d'exalter l'amour de panthéisme. Platonisme social : elle est la qualité des peuples forts qui savent, par une instructive solidarité et dans Tobligation d'une activité laborieuse, se tenir vigoureux. A l'homme moderne, elle donne la dignité et la fermeté nécessaires non tant à disputer sa part dans la lutte pour la vie qu'à s'intéresser à la lutte sociale. Elle est une vertu et une discipline sociales. Dans la littérature efféminée, désabusée par eff'éminement, du Second Empire, entre le dandysme de Musset familier à la cour et le scepticisme de courtisane de Mérimée, l'œuvre chaste, naïve et forte
290 LEGONTE DE LISLK
de Leconte de Lisle est le plus noble et vivifiant poème qu'on pût mettre aux mains des jeunes femmes et des jeunes hommes de cette époque fatiguée. Naguère il opposait dans Eglogiie harmonienne à la Muse grecque Pulchra la Muse chrétienne Casta; mais entre Beauté et Chasteté la conciliation s'est faite pour le rêve unitaire d'un âge merveilleux et désirable. En particulier, rien ne saurait mieux attester que la conception de la Vierge hellénique combien la grâce de Leconte de Lisle est peu « orientale » — ainsi que le formule la personnifia cation de Vénus de Milo qui n'est ni l'Aphrodite, ni la Cythérée, ni l'Astarté orientale qui « sur un lit de lotus se meurt de volupté » : la vierge grecque, élancée et prompte, est pudique, farouche, fière de sa virginité :
Grande comme Artémîs et comme elle farouche Nul baiser n'a jamais brûlé sa belle bouche.
( Thestylis . )
Il faut lui apprendre que la beauté — dont elle a le sens mais confondu avec celui de sa propre force physique — est destinée à l'amour {Klitie); « la liberté sacrée seule guide» son cœur; indépendante et hardie à la course, elle veut échapper à la servitude de l'amour. Dans l'amour elle redoute «l'efféminement », si mollement accepté par les amoureuses provocantes et lascives d'André Ghénier :
Artémisme sourit. Docile à ses désirs Je coulerai mes jours eu de mâles plaisirs.
Et je ni! enchaînerai point cVamours efféminées La force et la fierté de mes jeunes années,
(Glaucé,)
l'idéal 291
Par la forme souple de son corps, la liberté de sa vie, elle se sent Végale de l'homme :
Le sein libre à demi du lin qui les protège Une lumière au cœur et Tinnocence aux yeux Et la robe agrafée à leurs genoux de neige Elles allaient, sans oeai^ des hommes ni des dieux.
Vierge forte, elle ne reste pas prisonnière du gynécée, elle vit au grand air, parmi les hommes, associant à sa vigueur la grâce de son geste diligent, en sorte que le travail prend l'aspect léger et mélodieux d'une danse :
Les belles filles aux pressoirs
Portent sur leur têle qui ploie,
A pleins paniers, les raisins noirs ;
Les jeunes hommes sont en joie I
Ils font jaillir avec vigueur
Le vin nouveau des grappes mûres
Et les rires et les murmures
El les chansons montent en chœur.
Sobre de costume et frugale de goût, elle ignore l'oisiveté : elle est vendangeuse, moissonneuse, ou, comme Nausicaa, blanchisseuse au cours de l'eau (Kkiron)^ ou pêcheuse (Peristei'is). Quand cesse le travail qui les tenait réunies, elles unissent leur joie claire en un seul rythme.
Et toutes, délaissant la fontaine ou les champs. Charment au loin Técho du doux bruit de leurs chants
{Chiron,)
OU elles dansent : rarement Leconte de Lisle évoque solitaires les vierges grecques; ils les voit toutes légères, droites et un peu penchées, accordées
292 LEGONTE Di: LISLE
en chœur pour la danse, cette forme collective de la beauté aux heures de repos, danse, guirlande et couronne, allégorie d'harmonie terrestre parallèle à celle des astres (i).
Aux bras nus de ses sœurs ses bras sont enlacés Elle noue en riant sa robe diaphane Et conduit les chœurs cadencés.
Ensemble, toujours, elles prennent leurs splendides ébats dans la fraîcheur d'une eau palpitante et molle {Hélène). Alertes et onduleuses, et toujours ingénieuses aux jeux, elles se défient à la nage.
C'est aussi dans la nature, pures et confiantes, qu'elles prennent leur repos ; Klylie s'endort en plein air sous les platanes ; Phidylé, dans ses tresses dénouées, s'assoupit sous les frais peupliers ; telle plonge nue et sommeille en une source à l'abri du regard de l'homme. Bien que, vêtue d'une tunique où se dessine au regard l'accomplissement des formes, libre et familière, la jeune fille soit la compagne ordinaire du jeune homme, elle lui inspire un amour haletant de crainte et de mystère. L^amant de Klytie prononce ardemment:
Le lin chaste et flottant qui ceint son corps
Plus qiiUin voile du temple est terrible à mes yeax.
Aussi bien le jeune homme ne connaît-il pas la langueur orientale:
Cet Ephèbe, si beau dans sa jeunesse en fleur,
(i) Dans TAither splcndide et sans fia Tu déroules le chœur des choses Dociles à l'ordre divin.
l'idéal 293
reste fier, viril, au redressement de sa grâce élégante et cambrée :
Bienheureuse Vaustère et la rude jeunesse
Qui rend un culte chaste à r antique vertu /
Mieux qiHun guerrier de fer et d'airain revêtu,
Le Jeune homme au cœur pur marche dans la sagesse.
Le myrte efféminé n^orne point ses cheveux
Il n'a point effeuillé la rose Ionienne
Mais sa bouche est sincère et sa face sereine.
{Hélène.)
L'amour trouve sa consécration innocente et sereine dans Thymen qui à l'adolescent pur unît la vierge fine et saine :
Sous le toit nuptial le trépied d'or s*alluine,
La rose jonche les parvis, Les rires étincelanls montent, le festin fume, Un doux charme retient les convives ravis
Aux lieux que l'Epoux parfume.
Salut, toi qui nous fais des Jours heui^euxet longs. Divin frère d^Eros, Hijmen aux cheveux longs l
[Hélène,)
Des danses sur des prairies en fleurs; des brises au travers d'un ciel embaumé ; des accords de chœur lointains et clairs ; des voix d'enfant au seuil des demeures. L'enfant est le bienvenu dans cette vie subtile et pleine. Qu'il naisse, la mère exprime sa reconnaissance :
Je ne languirai plus dans un morne déclin Stérile et gémissant sous le toît salutaire.
La Race a refleuri des Enfants de la Terre
[UApollonide,)
Comme au Bois Sacré de Puvis de Chavannes,
294 LKCONTE DE LISLE
l'enfant grandit, nu, entre les femmes, les lauriers et les oliviers, avec des cheveux longs.
Des cheveux ondoyants où la brise soupire.
Comme au Liidus pro patria sa jeunesse timide et charmante honore les vieillards :
Et de beaux enfants servent d'échansons Aux vieillards assis sous la verte haie.
{Médailles.)
De bonne heure l'enfant travaille, libre, dans la lumière des champs
...dans la verte prairie
Oà, paissant les grands bœufs ^ Jeune et déjà pasteur;
il apprend dans un recueillement léger à aimer la nature. On admire, dans Chiron,
Les pasteurs, beaux enfants, à la robe grossière Qui d'un a^ile élan courent dans la poussière.
Ils grandissent moins entre les hommes et les femmes que parmi les arbres et les bêtes; et ce sont les platanes et les peupliers, l'olivier et le myrte ; et ce sont la « jeune cavale, au regard farouche »,
Les étalons ployant sous leurs jarrets nerveux Nourris dans les vallons et les ^plaines fleuries ;
et les chevaux attelés aux chars, « asservis mais fiers sous l'aiguillon I », les troupeaux de taureaux
Hauts de taille, vêtus de force et de courage.
Ils méditent, solitaires et sauvages, devant des paysages tranquilles où les têtes innocentes jouent
l'idéal 295
avec leur force : leur vie est un songe lumineux devant une nature immense, pacifique et où le silence est la musique de la paix, ainsi qu'il est sensible dans les Visions antiques de Puvis.
C'est en le repos profond et parfumé de cet isolement dans la nature que l'enfant apprend à goûter l'harmonie de la vie de famille, la saveur des vertus domestiques, qu'il se sent sinueusement retenu aux anses du rivage natal, qu'il éprouve avec volupté le charme de la patrie. La paix sacrée qui flotte sur la nature lui a révélé
La pairie et le toit natal, Tamoup pieux
De ses parents courbés par l'âg-e soucieux. [Hélène.)
C'est la contemplation du monde, plus finement que le commerce des hommes et la vie de société, qui lui inspire le sens de la hiérarchie^ et, l'initiant à ses origines panthéistiques, le rattache au culte de ses parents, des vieillards :
Les grands vieillards drapéa dans la pourpre, ou la laine Graves, majestueux, couronnés de respects,
lui gonfle le cœur de Tamour de la patrie, dans un doux fanatisme tout patriarcal et pastoral :
Au sol de notre Ilellas notre âme est enchaînét
Et la terre immortelle où dorment nos aïeux
Est trop douce â nos cœurs et trop belle à nos yeux !
Amour de la vierge et amour de la famille, amour de la liberté et des aïeux, amour de la nature et de la patrie, telle est cette atmosphère de chaude et voluptueuse idéalité, cette atmosphère blonde et
mate qui dore les évocations de Leconte de Lisle comme les grandes fresques communistes du peintre lyonnais, tel est cet « air empli d'arôme et d'harmonie» que respire l'homme grec. Elevé parmi le chœur chantant des vierges, dans le musical accord des familles et des paysages, il est le fils de l'harmonie, il possède le sens poétique — le plus délié et le plus complexe — de la paix. On dit au jeune Ion dans UApollonide :
Viens! tu seras un jour, Enfant, ce que nous sommes. Sous le casque et l'armure et le lourd bouclier Tu verseras aussi le noble sang des hommes.
Et sur ton jeune front croîtra le vert laurier.
Mais Ion, sorte d'Eliacin élyséen, élevé dans « le Bois Sacré cher aux Muses », répond :
Il germe ici plus beau, verdoyant dans l'aurore, Aussi doux qu'une lyre il chante au vent sonore, Et la Muse divine, avec ses belles mains, Ne le pose jamais sur des fronts inhumains,
La nature lui a appris l'amour de la beauté et de l'humanité fondues en une même harmonie. Cette société, aussi patriarcale que la primitive humanité biblique, réserve à l'étranger la plus fraternelle hospitalité. L'hôte est accueilli avec une joie sacrée ; quant au poète, il est le musicien, cher aux Dieux et aux hommes, de la paix entre le ciel et la terre, de l'entente des vierges et des adolescents, de l'intimité des enfants et de la famille, de l'alliance entre le passé immortel des aïeux et les générations vivantes, il est la parole d'harmonie qui groupe les êtres et leur fait éprouver la joie profonde de leur accord inaltérable. On lui dit :
l'idéal 297
Verse au fond de mon cœur, chantre de Maïonie, Ce partage des dieux, la paix et V harmonie.
Il est un peu comme le roi de cette humanité sur laquelle, seule, règne la concorde :
La paix et la bontés la jçloire et le génie Couronnent à la fois ce roi de Vharmonie.
Il est celui qui, traversant les groupes de jeunes gens et de vierges, leur adresse le salut qui porte bonheur (i). Lui-même, dans cette société où le travail, parce qu'il demeure dans la nature, n'a pas cessé d'être un plaisir collectif, vit heureux et considéré :
Il chante, il règne, il rêve. Il est heureux et sage.
Ses chants, autant que le travail des pasteurs et des moissonneurs sont utiles à la communauté (2).
Ce n'est pas l'Enfance du monde, l'âge de la première grandeur de l'homme enivré de soi-même et de l'univers, âge des Kaïn et même des Khiron, mais plutôt, à vrai dire, la charmante Adolescence du Monde, sa Jeunesse, que Leconte de Lisle personnifia dans son admiration de l'âge grec. Jeunesse, il la célébra toujours comme un état supérieur de force et de félicité, il l'exalta passionnément pour ce qu'elle contient de pur et d'ardent, de calme et de mâle, de généreux et de chaste :
Salut, 6 Jeunesse féconde
Dont les bras contiennent le monde
Dans un divin embrassement l
(i) Khiron.
(2) Thyoné... « Pour prix de mes leçons », etc.
La jeunesse est Vàge où, plus souple, avide et confus, Ton se rattache plus inextricablement, Ton correspond plus subtilement à la diversité du monde, et il admira la Grèce d'avoir su être jeune.
Ainsi la vie grecque lui est idéale de magnifier par le commerce de la nature la vertu physique des êtres: elle crée les types les plus admirablement complets (i), car les âmes ornées d'intelligence et de philosophie savent demander innocemment à la nature le lustre et Thygiène de la beauté. La civilisation hellénique, telle que se la représente son génie primitiviste, lui demeure un exemple unique, car elle témoigne un égal amour de la Nature et de l'Art, de la Vie et de TEsprit, et d'un art à travers lequel seule, d'ailleurs, se faisait rechercher et aimer la Nature. La Grèce, patrie de TArt naturel, est patrie de Liberté : elle est exemplaire, présentant la splendide unité du beau, du bien, du vrai, du juste. Ilypathie analyse la conception complexe qu'il garde de la Grèce :
Gomme un jeune lotos croissant sous l'œil des sages^
Fleur de leur éloquence et de leur équité^
Tu faisais, sur la nuit moins sombre des vieux âges,
Resplendir ton génie à travers ta beauté.
Le grave enseignement des vertus éternelles
S'épanchait de ta lèvre au fond des cœurs charmés.
Elle affirme hardiment la vertu intégrale du paganisme :
( I ) Se rappeler son goût, dès l'enfance, de la synthèse : dans les sensations, les sentiments et les admirations. Ses goûts unitaires
L*IDéAL 299
Le beau, le vrai, le bien qii^ont révélé les Dieux (i).
Et c'est par elle, pure Hellène généreuse et aUicre, prête à immoler sa vie à l'Idéal grec délaissé, que Leconte de Lisle fait nettement formuler le républicanisme de son rêve hellénique :
Regarde, sous Tazur qu'un seul siècle illumine, Des îles d'Isonie aux flots de Salamine, L'amour de la patrie et de la liberté Triompher sur l'autel de la sainte Beauté; Dans l'austère repos des foyers domestiques Les grands législateurs régler les Républiques.
L'on s'entendit trop unanimement à expliquer par une « impassibilité olympienne w^ par un « dégoût du siècle et de l'humanité », par un a amour exclusif de la nature » le culte en lequel il tenait la Grèce. On ne voulut voir dans l'hellénisme de Leconte de Lisle que refuge et consolation d'un artiste désintéressé de toute humanité et de toute
(i) A ce propos, si Leconte de Lisle avait été aussi foncièrement, irréductiblement pessimiste qu'on l'a cru et écrit, n'aurait-il pas trouvé quelque amère et forte satisfaction à montrer l'humanité grecque écrasée sous la pesante Ananké? Or, il n'en est rien. Comme Kaïn, Niobé se refuse à accepter la Destinée, se révolte. Symbole de l'humanité protestant contre l'oppression des dieux, elle est châtiée parce qu'elle a contesté à Zeus « Dieu jaloux », « pervers », son pouvoir injuste et usurpé. Elle reclame le retour des Titans, de la race des Héros, demi-hommes, demi-dieux qui
Propices aux mortels ^ sont remplis de largesses Dispensaient la paix, le bonheur, la sagesse. Et il faut remarquer que ceux d'entre les dieux grecs dont Leconte de Lisle dressera la lumineuse image sont ces demi-dieux, généreux comme des hommes, Héraklès « antique justicier », « roi purificateur », « dompteur des anciens crimes » et le sublime Prométhée, qui fera jaillir
Le jour de la justice et de la liberté.
Son hellénisme s'oppose nettement à celui de Nietzsche, précisément parce que celui-ci était aussi peu socialiste que possible.
300 LEGONTE DE LISLE
socialîté. Aussi faul-il insister sur la vision que Leconte de Lisle avait de la Grèce : tout ce que son âme de citoyen juste, libre, fraternitaire rêvait généreusement de [bonheur républicain, socialiste, et tout ce que son imagination d'artiste souhaita de voluptés esthétiques se concilia et se condensa sous forme d'hellénisme. Fanatique admirateur de la Convention, il se fit de la Grèce la même conception que la majorité des conventionnels. Car il est frappant combien la Grèce leur apparaissait principalement une patrie de civisme : justice, égalité, fraternité, liberté — et beauté : en cette conception, hérité, directement de l'helléniste social Fénelon, fraternisaient les Louis David, les Boissy d'Anglas, les André Chénier, ce révolutionnaire qui ouvrit en poésie française le cycle d'inspiration hellénique. L'hellénisme de Leconte de Lisle, qui est le contraire de celui d'un Nietzsche, individualiste et saxon, est richement et fécondement français ; et il prend une valeur et une poésie particulières quand on le rattache à la tradition :
A la Renaissance, les Grecs^ chassés par l'Islam se réfugient en Occident; ils pleurent ensemble leur pays et leur ancienne liberté, avec passion et autorité ; et dès lors, THellade se dresse aux lointains horizons de l'imagination comme la patrie de la liberté, toutes les nostalgies se recueillent poétiquement autour de son nom. Les humanistes du xv® et du XVI® siècles sont les premiers humanitaires de l'époque moderne : Robert Estienne inclinait
l'idéal Soi
vers les doctrines nouvelles au point de déconcerter la protection amicale du roi, et il appelait son roi la haine des messieurs de la Sorbonne « à qui imprimer du grec était déjà chose un peu suspecte (i)».
Henri Estienne écrit une Apologie pour IlérO' dote qui n'est qu'un pamphlet contre les mœurs du siècle « où ne sont épargnés ni les princes, ni les papes, ni les prêtres, ni surtout les moines w. C'est l'helléniste Ramus, victime de la Saint-Barthélémy, qui inaugure la liberté philosophique dans les discours d^ouverture de ses cours au collège de France, interprétant contre la scholastique le même Platon qui avait suscité l'athéisme de Bonaventure des Périers. Du Vair, dans son discours sur l'éloquence française, cherchant les causes pour lesquelles elle demeure si basse, accuse en premier lieu (( l'extension chaque jour plus grande du pouvoir royal et la diminution des libertés dont le jeu favorise le développement du talent oratoire dans les états républicains », et donne comme modèle l'antiquité. Dans son histoire de V Hellénisme en France^ Egger s'est étonné que les novateurs français de la Renaissance aient à ce point négligé les cinq siècles de littérature nationale qu'il y avait derrière eux. C'est que toute la poésie des trouvères ou troubadours, en grande partie monarchique ou aristocratique, ne présentait point, comme la littérature grecque, l'éloquence de la liberté aux Rabelais et
(i) Ces faits et citations ont en gcnéralété empruntés à Thistoirede V Hellénisme en France d'Egger qui, cependant, songeait peu à les interpréter en ce sens.
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aux La Boétie qui en étaient altérés. Chez Rabelais, riiellénisme est une forme érudite de la haine des moines, de ces mêmes moines qui, au couvent, avaient exercé contre lui de grandes rigueurs pour avoir découvert des livres grecs dans sa cellule ; le château de Ligugé, prototype de l'abbaye communiste de Thélème, était un rendez-vous de savants.
Fénelon, frère de l'arcadien Poussin, écrit le Télémaque^ et tout le xviii* siècle se tourne vers l'Orient, sous les rêves utopistes, même les rêveries de libertinage. Montesquieu composa « pour les jeunes gens » le Temple de Gnidej sorte d'EmbaP" que ment pour Cijthère où, en le printemps éternel de la Méditerranée orientale, les amants se goûtent et s'unissent avec une gracieuse liberté, où les êtres, tous destinés à Tamour, s'accordent en une égalité délicieuse, « où les bergères sont confondues avec les filles des rois, car la beauté seule y porte les marques de l'empire. »
Au xviii^ siècle les hellénisants continuent d'aimer dans la Grèce TEden naturiste, par une préoccupation commune aux navigateurs qui vont le chercher en Océanie : le frère de Bougainville, secrétaire perpétuel de l'Académie, écrit : « Jetons un coup d'œil sur le berceau des Grecs : nous y verrons le monde en son enfance et tel que nous le montre encore aujourd'hui l'Amérique, cultivée par des colonies européennes. C'est une belle carrière ouverte à la réflexion. » Initié à 12 ans par la lecture de Robinson (i),puis par ses voyages àMada-
(t) D'après Aimé Martin, qui établit lui-même les rapports entre
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gascar, dans l'Inde et en ces mêmes Mascareignes où devait naître Leconte de Lisle, Bernardin de Saint-Pierre plaçait en Grèce ses rêves d'une vie frugale, fraternitaire et pure. Les premières scènes de Paul et Virginie sq trouvaient déjà dans rArcadie : en ce poème qui devait être une sorte de Bible deTHumaniléjH voulait opposer au « tableau d'une grande nation oubliant les lois de la nature après avoir brisé toutes les lois humaines, et périssant au milieu des richesses, des arts, des sciences et de la volupté », la « peinture d'un peuple libre sous un gouvernement paternel, patriarcal». Toute la légende grecque devait s'y interpréter d'une façon aryenne et rousseauiste, dans une composition majestueuse et douce à la Poussin (i). Il devait faire de l'Arcadie la fresque harmonieuse de ses strophes les plus riantes de vie rustique, sobre et partageuse; ce qu'il en a laissé dessine des rondes, des guirlandes, des danses, des groupes à la Fourier et à la Cabet, d'une même humanité en famille où les enfants abondent aux fleurs des pelouses, où les vieillards conservent la force et la beauté, où l'homme vit heureux à suivre dans une nature complaisante ses instincts naturels, où on ne connaît ni les vices autoritaires, ni l'esclavage, et où, sous des arbres, les couples « goûtent près de la foule les douceurs de la solitude », où le « bonheur indi-
cette lecture et l'idce de l'Arcadie. — Bernardin avait écrit une Mort de Socrate.
(i) En peinture. Poussin, Prudhon qui illustre Daphnis et Ghloé tout en suivant les clubs de Hobespierre, David, Puvis de Chavanncs.
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viduel fait le bonheur général. » Vaste poème de pédagogie naturiste.
D'autre part, tandis que Mably fait l'apologie des Spartiates, l'école des athées présidée par d'Holbach écrit tous les ouvrages antichrétiens sous des noms athéniens ; en son ensemble, le mouvement philosophique du siècle « porte la morale à se séculariser par retour aux traditions grecques ». C'est en 1789 que paraît le Voyage d' Anachar sis où les jugements de Barthélémy sur les institutions de Sparte rappellent fréquemmentles paradoxes de Rousseau et de Mably. Le génie de la Révolution est athénien : les Français avaient essentiellement de commun avec les Grecs cela qu'ils se croyaient appelés à faire connaître la libertéet la vérité aux Barbares (i) avec une entière confiance en eux-mêmes; ils se considèrent « le représentant, le défenseur et le propagateur des idées qu'ils tiennent pour salutaires à toute l'humanité; jamais le génie français n'affecta plus hautement la prétention de réformer tous les peuples, de leur donner l'exemple, de pratiquer à leur égard une politique d'affranchissement ». « La déclaration d'août 1789, si claire et généreuse, n'est, en définitive, autre chose qu'une idée grecque, élargie, rajeunie, fécondée par l'esprit moderne. » (Egger.) Un député de la Constituante fait demandera la Bibliothèque Nationaleun exemplaire des Lois de Minos pour en extrairequelques articles à l'usage des citoyens français, « naïveté inspirée par les souvenirs du Télémaque et de Salente ».
(i) Ainsi Leconte de Lisle appelle-t-il les Prussiens dans le Sac de Paris,
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Tous les tyrannicides invoquent latradition illustre d'IIarmodius et d'Aristogiton. Desmoulins cite Aristophane dans les polémiques du Vieux Corde lier .
D'André Ghénier, les ïambes révolutionnaires sont un souvenir hellénique, de même que la Marseillaise de Rouget de Lisle rappelle quelques beaux vers d'Eschyle, le chant des Grecs à Salamine (i). Les églogues sont des dialogues entre les esclaves, — les bergers — et les hommes libres — les chevriers — sur les misères morales de la servitude » . Ghénier, a-t-on dit (2), dans le genre pastoral a voulu peindre des mœurs antiques, non point pour leur antiquité même, mais « parce qu'elles lui semblaient plus voisines de la nature dont avant tout il était sincèrementamoureux » et de la nature telle que l'entendait avec Rousseau et Bernardin la fin du xviii® siècle : la liberté. Ainsi faut-il commenter son vers célèbre :
Sur des pensers nouveaux faisons de^ vers antiques.
Ces pensers, cette nouveauté étaient tout républicains. Ghénier, qui fut un des modèles de Leconte de Lisle, lui inspira un hellénisme essentiellement libertaire dont il pouvait retrouver l'esprit presque dans VHermès où se symbolise la marche séculaire de l'humanité conquérant la science et le bonheur. A la suite de son frère, Marie-» Joseph Ghénier sculpte d'après l'antique dans Timoléon une figure de tyrannicide républicain aux pri-
(i) Géruzez.
(2) Eçger.
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ses avec les fureurs de la démagogie. Au xix® siècle même, la grande exilée, M™® de Staël, se montre, en son livre Sur /a littérature dans ses rap' ports avec les institutions sociales, d'un hellénisme tout antinapoléonien (i) et, après tout le mouvement orientaliste du Romantisme, George Sand dessine en modèles démocratiques des figures athéniennes et (( corinthiennes » dans ses Compagnons du tour de France.
L'hellénisme, forme littéraire des utopies arlistisques et civiques des poètes français, reçut une suprême consécration sociale dans Toeuvre de Leconte de Lisie (2). Il chanta de telle sorte la Grèce qu'il devint sensible que cette Grèce était une manière d'Icarie : elle ne s'évoque point tant en un passé révolu qu'elle ne se projette en un avenir désirable.
Il demande aux Eolides, souffles des temps meilleurs, brises fraîches des années de beauté et de sagesse :
Versez-nous en passant, avec vos urnes d'or. Le repos et V amour y la grâce et l'harmonie.
Il ne se contente pas de constater et de flétrir la laideur et la corruption modernes. Son pessimisme, né de l'actualité sociale, ne l'aveugle point jusqu'à l'empêcher de former le rêve lumineux d'une meilleure société future. Après qu'il a écrit du régime capitaliste actuel :
(i) Napoléon !•'" était romain contre les Grecs. (2) M. Léon Bourgeois a noté que L. de L. avait aimé de» Hellas race de la liberté, de la lumière et de la certitude.
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Et corrodant leur cœur d'avarice enflammé, L'idole au ventre d'or, le Moloch affamé, S'assied, la pourpre au dos, sur la terre avilie
il s'interroge impérieusement :
Quel fleuve lavera nos souillures stériles ?
Quel soleil^ èchaiijfant le monde déjà vieiix^
Fera mûrir encore les labeurs glorieux
Oui rayonnaient aux mains des nations viriles ?
Insistons-y délibérément : le pessimisme de Leconte deLisle, auquel on a conclu trop rapidement, se subordonne entièrement à la réalisation d'un idéal primitiviste. La mort, l'anéantissement désespéré, vaut certes mieux si l'humanité ne peut recouvrer la vie de nature, harmonieuse en sa justice et en sa paix. Mais cet idéal, composé des richesses virides de la puissante vie primitive et des grâces libres et des élégances de la civilisation hellénique, cet idéal qu'il appela « Eden », du nom charmant en sa fraîcheur du mythique Berceau^ que d'autres appelèrent Icarie ou Phalanstère, il en a cru possible la réalisation. Il a même fait de ce rêve splendide la volonté, la passion suprême de l'Homme s'acharnant orgueilleusement à la lutte de vie. Kaïn^ qui personnifie Fllomme en lequel Dieu voulut injustement incarner le Mal, méditant de se venger de Dieu, lui prédisant la chute de son autorité despotique, annonce précisément comme but et volupté suprême du genre humain son retour dans Eden, en dépit des sacrées interdictions :
Et ce sera mon jour 1 Et, d'étoile en étoile, Le bienheureux Eden^ longuement regretté, Verra renaître A bel sur mon cœur abrité.
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A l'espoir violent d'une telle fin, Leconte de Lisle, qui eût été, au seul spectacle de la vie moderne ou à la seule évocation de la beauté passée, un pessimiste inactif, doit cette ardeur et cette arrogance de prophète combatif qui emporta ses rêves aussi loin dans l'avenir qu'ils avaient pénétré loin dans le passé. Et sa sénérité qu'on jugea égoïsme et désintéressement ne fut autre que la certitude : si les générations le veulent, le suprême passé pourra glorieusement revivre en un suprême avenir pour le bonheur et la sublimisation de l'humanité (i).
A se rappeler la littérature courante, on discerne le charme de vie, d'animation laborieuse se répartissant en groupes sculpturaux mais mobiles, le charme d'activité et de diversité du travail qu'il répand dans la poésie comme George Sand l'avait fait dans le feuilleton, l'attrait de roman, d'idylle, d'exotisme — et l'exotisme c'est toujours Renaissance — qu'ont ces éducations toutes neuves, ces poèmes pathétiques comme la musique passionnée et impersonnelle de Beethoven mais en outre colo rés d'une vie tropicale. On a mal senti l'intérêt de nouveauté que pouvait présenter aux lecteurs énervés de Musset ou de Laprade cette robuste et élégante antiquité, comme à son temps celle de, David — non point le David de l'Empire, officiant et raidi de brocart, mais de la Convention et du Di-
(i) Voir l'appendice « Anarchie et Socialisme ».
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rectoire, libertaire et païen. — Le style grec, grand, svelte et décorativement dévêtu, allongeant les lignes nues, épure le goût des jolies choses pomponnées et retroussées du Louis XV; une chaleur ambrée, une matité orientale colore les visages des portraits de Pauline Bonaparte ou deM"*® Récamier qu'une nostalgie des Antilles ou du Bosphore semble, dans le zézayant entourage de Joséphine, avoir parfois couchées en leurs tuniques légères sur ces canapés déroulés ou relevées dans des attitudes d'attente. De même les poèmes de Leconte de Lisle présentent des visages chauds, des corps souples, des passions muettes et vibrantes et, dans une voluptueuse faroucherie, un idyllisme frugal et lumineux sous une atmosphère de belle île parfumée et capiteuse. Ils réveillent au cœur et sous les yeux les souvenirs des pastorales créoles de Bernardin, susceptibles du même effet humaniste et humanitaire sur l'élite du second Empire que Paul et Virg^mi'(?surlepublicduxviii®siècle.C'étaitune dernière Renaissance : et loin d'être un simple recommencement de celle du xwi^ siècle, venant après la Révolution, elle avait nécessairement et fondamentalement un caractère républicain.
Marquant de son trait fort et juste, qui comme le burin crée l'atmosphère par la pénétration même du dessin, l'originalité de Leconte de Lisle, M. Ferdinand Brunetière écrit :
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« L. de L. a bien pu prendre sa part des libertés rendues au poète par Hugo, mais les Poèmes antiques et les Poèmes barbares n'en ressemblent pas pour cela davantage à la Légende des siècles. J'ai fait observer que, tandis que la religion de la beauté grecque emplissait, pour ainsi parler, les Poèmes antiques ^ au contraire la Légende (celle qui parut en 1869) ne contenait pas une seule pièce inspirée de la mythologie, de la légende, ou de l'histoire de la Grèce. Dans cette vaste fresque où le poète, selon son expression, « ne s'était proposé rien moins que de dépeindre V Humanité successivement et simultanément sous tous les aspects : histoire, fable, religion, philosophie, science... )m1 n'y avait pas de place pour les dieux, il n'y en avait pas pour les héros, il n'y en avait pas pour les artistes ni pour les poètes de la Grèce; et Rome même n'y est représentée que par le Lion d'Androclès. »
L'hellénisme, donc, avec son double et inséparable caractère — esthétique et républicain — était bien une nouveauté. Continuant de l'opposer aux romantiques, l'auteur de l* Evolution de la Poésie lyrique fait valoir que ceux-ci avaient justement le culte de la laideur : Leconte de Lisle restaure celui de la Beauté.
La Beauté est supérieure aux passions : elle Test en ce que les passions sont individuelles, la beauté collective. Le sens de la beauté est un sens tout social : c'est celui de l'harmonie telle que l'admirait Tutopiste Bernardin de Saint-Pierre et son disciple André Chénier, helléniste républicain qui
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dans V Hermès projetait une « comparaison entre l'harmonie du monde et l'ordre des sociétés », suggérant que, pour mettre de la concorde parmi le peuple, il faut lui apprendre les lois de Tharmonie universelle. « Une loi d'harmonie générale, écrivait LecontedeLisle dans une lettre politique^ n'enveloppe-t-elle pas et nedirige-t-elle pas ce qui est?»
Ce sentiment est capital. Pour l'élite, sur laquelle tout le monde (i) s'accorde à reconnaître l'influence prépondérante de Leconte de Lisle, les Poèmes antiques (i852) marquent réellement dans la littérature française une date, une révolution aussi importante que juste cinquante ans auparavant le Génie du Christianisme à qui (2), sciemment, il s'oppose de point en point, catégoriquement, violemment (3). Ce que Leconte de Lisle vient proclamer et ne cessera de répéter, c'est que « le cycle chrétien tout entier est barbare » :
Le catholicisme a vicié l'art. Ce qui fait la beauté de l'art grec, c'est de ne pas être religieux, dogmatique: (( Pliidias et Sophocle créent leurs œuvres immortelles aux bruits des rires railleurs soulevés par Aristophane contre les dieux qui s'en vont (4). »
(i) Barrés, Brunetière, Mendès.
(2) Arrivant à celte conclusion, u -s voyons que M. Brunetière a déjà ('crit en 1896 : « C'était s'inscrire hardiment en faux contre le Génie du Christianisme et renouer délibérément la tradition de Ghénier, de Racine et de Ronsard. » Rien n'est plus juste; mais, comme en sa jeunesse il n'aimait j^uère Hacine, ila cherché à chang^er complètement la conception racinienne de l'antiquité, et il a mis dans la sienne son ame lib.'rale comme l'autre son âme monarchiste.
(3) Même le t^oùt de la nature qui est chez lui une hygiène pour régénérer l'homme anémié par le christianisme anti-naturel (Cf. Dies Irœ.)
{^) Lettres de i846 à B.
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Il y a la plus profonde antipathie entre le dogme, « vérité une et entière )),et l'art, « variété infinie ». (( L'art est essentiellement hérésiarque des doctrines dogmatiques. II a sa raison d'être dans la liberté de la pensée... L'art ne brise ses fers que sur la cendre des dieux déchus. »
Le Catholicisme a éteint le sens du beau et développé le goût de la laideur que les Romantiques, suite de Chateaubriand, ont cultivée dans le Moyenàge. Si, répudiant le christianisme, il faut par une Renaissance toute anticatholique remonter à l'antiquité, c'est pour « retremper aux sources éternellement pures l'expression usée et affaiblie des sentiments généraux (i) ». Il faut donner « une forme plus nette et précise aux spéculations de Pesprit, aux émotions de l'âme, aux passions du cœur » . Non point donc tuer les passions, individuelles, mais les purifier (y.aOapŒiç) de leurégotismeélégiaque dans l'exaltation désintéressée et collective de la beauté. Par là exaltation infiniment nécessaire et aux poètes et aux politiciens : n'épure-t-elle pas justement de cette «grossièreté des sentiments, de cette platitude des idées » qui firent à son sens l'infériorité des meneurs de i848 et de i85i? Notre société se meurt d'agitations politiques, de confusion : le culte de la beauté rendra le goût de « la précision ». L'éducation par le culte du beau — forme moderne, plus complète, du stoïcisme autrefois trop exclusivement moral (et la forme et le fond sont étroitement solidaires) — est nécessaire
(i) Préface de 1862. — Les sentiments exprimés par le Romatisme sont individuels, personnels.
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à nous délivrer des petitesses du caractère, des rivalités et des jalousies. Le culte de la beauté est éminemment égalitaire. Il regrettait, avons-nous vu, qu'il n'y eût plus de Dieu, parce qu'en lui communie harmonieusement le peuple, l'humanité: que la beauté soit ce Dieu abstrait, indéfini comme la nature, d'une humanité scientifique revenue du théisme. Flaubert, qui le dénommait fanatique, indiquait ensuite que c'était de la beauté qu'il avait Tardente religion. Religion nouvelle ; rationaliste, traditionaliste et scientifique. La science du beau donne la morale, la concorde et rattache le présent au passé par le sens de la tradition : en effet, une théorie scientifique de la beauté montrerait aujourd'hui qu'elle estli manifestation « delà grande hiérarchie humaine » qu'il admirait, qu'elle est aussi, dans l'espèce humaine, l'expression synthéthique des diverses races, la manifestation extérieure de la solidarité des divers types de l'espèce à travers son évolution.
La supériorité de cette conception rénovatrice de Leconte de Lisle ressort encore par la fermeté toute robespierriste avec laquelle il la formulait et décrétait: « Il prétendait, écritM. Maurice Barrés^ plier tous les tempéraments à ses idées de l'art et du beau (i)... Il a été pendant trente-cinq ans un des plus influents mainteneurs du beau dans notre littérature. »
La recherche — pour une synthèse radieuse dont le rayonnement revivifierait le monde engourdi —
(i) Flaubert la fait ressortir en la critiquant dans sa Corresp., t. I, p. 360.
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du beau à travers les civilisations diverses, ainsi peut se définir encore son œuvre. La recherche historique du Beau. Elle donne un sens tout optimiste» une portée toute d'action réconfortante à son œuvre, à la poésie historique. « Pour une élite que nos grandes écoles augmentent chaque année, dit dans une très forte page M. Maurice Barrés qui atteste un sens de Toeuvre lislienne tout autrement juste, sain et puissant que celui de M. Bourget, il était nécessaire qu'un Leconte de Lisle allât s'asseoir à tous ces foyers de civilisation récemment retrouvés, qui troublent notre imagination et qui nous prêchent la vanité de l'effort. lient la virilité de main-tenir longuement sonregard sur des ombres. Sans se laisser alanguir par une atmosphère de sépulcre, il les porta en pleine lumière et les revêtit avec une exactitude minutieuse de tout l'éclat de la vie. Par ce travail, il nous sort de la position fausse où nous nous trouvons vis-à-vis de ces revenants : au lieu d'être pour nous la cause d'évagations énervantes, ils sont devenus les éléments les plus essentiels de notre philosophie. (On sait que philosophie signifie pour M. Barrés, méthode, maïeutique d'activité.) Ces grandes rêveries archéologiques, quand il les eût fait entrer dans la poésie, s'épurèrent et devinrent même un ressort de notre vie intellectuelle. Les poèmes splendides et monotones de Leconte de Lisle, d'un abord si dur (i) qu'on les crut inhumains, ont une vertu réconfortante. Ils déli" vrent, au sens d'Aristote et de Goethe, ceux qui,
(i) Au lieu de « monotones », disons : constants ; au lieu de « durs », on pourrait dire de ses vers qu'ils sont corroborants.
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ayant pris une vue d'ensemble de Thistoire, ne se dégagent pas de son tragique nihilisme par la vie active. »
Leconte de Lisle estimait qu'il fallait reononcer à refaire une révolution, afin de la préparer par la science : et l'on en trouve l'idée même dans cette préface littérairede 1862. L'histoire était la science par laquelle raffermir et entretenir les cœurs. Le sentiment de l'antiquité que nourrissait et développait Leconte de Lisle était très moderne, scientifique (i). (( La nature de son talent et l'inspiration la plus générale de sa poésie, marque M. Brunetière, se trouvaient en parfait accord avec les tendances de son temps. » Flaubert écrivait peu après la lecture des Poèmes Antiques (et de leur préface): « Le sens historique est tout nouveaud^ns ce monde (2). On vase mettre à étudier les idées comme des faits, et à disséquer les croyances comme des organismes. » Baudelaire rapprochait Leconte de Lisle de Renan : « Malgré la diversité qui les sépare, tous les esprits clairvoyants sentirontcetle comparaison. Dans le poète comme dans le philosophe, je trouve celte ardente, mais impartiale curiosité des religions, ce même espritd'amour universel (3)... pour
(i) Il a demandé à Ghampollion le Jeune les éléments de Tidée qu'il s'est formée de l'Egypte, à Lasseo et à Burnouf de l'Inde, etc. (Brunetière.^
(2) Et il se met à écrire Salammbô. Noter, pour mettre au point les critiques formulées dans sa Correspondance contre l'excessif culie de l'antiquité de Leconte de Lisle, qu'à ce moment il était tout à la satisfaction de faire « du moderne » [Madame Bovary). A peine s'est-il mis à Salammbô qu'il écrit : « Je sors de Yonville, j'en ai assez. Chaussons les colhurnes et entonnons les grandes engueulades. Ça fait du bien à la santé. »
(3) Supprimons cette ligne qui n'est pas juste pour Leconte de
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les différentes formes dont Thomme a, suivant les âges et les climats, revêtu la beauté et la vérité i). Et M. Brunetière cite ces lignes de Renan : « Chaque nation, chaque forme intellectuelle, religieuse, morale, — ajoutons pour L. de L. esthétique — — laisse après elle une courte expression qui en est comme le type abrégé, et qui demeure pour représenter les millions d'hommes à jamais oubliés qui ont vécu et qui sont morts groupés autour d'elle. » II faut surtout le rapprocher, sans cesse, de Michelet: horreur des rois, prêtrophobie, haine de l'Angleterre, culte de l'Allemagne, en un certain sens principe des nationalités (i), et Leconte de Lisle a fait de la poésie dans le même sentiment que Michelet de l'histoire. Ce n'est pas seulement la légende des siècles, c'est leur « résurrection ».
Lisle « non pas pour rhumanité prise en elle-même, mais... » Au contraire, l'amour de L. de L. avait le double caractère, profondément. Et rappelons un autre terme de rapprochement : la manière d'hellénisme.
(i) Termes car lesquels M. Faguet, dans son xix® siècle, à l'étude sur Michelet, énumère ce qu'il appelle « les préjugés que chaque époque apporte avec elle», et que Michelet « a embrassés de tout son cœur » .