‹ Leconte de LisleChapitre 28 sur 47 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

La critique de la politique coloniale : rimpérialisme anglais et rhumanitarisme français ; biographies de Dupleix, de La Bourdonnais et de Lally-ToUendal. — La critique littéraire. — Les ennemis et Tattitude de la vie privée. — Le caractère. — L'influence de la science et le caractère scientifique de Toeuvre. — L'autorité sur les disciples .

Leconte deLisIe estimait que la poésie est « l'expression éclatante, intense et complèfede Tart (i). » La prose, très secondaire, sert à publier, dans les termes le plus succincts possible, les idées combatives qu'il importe de manifester immédiatement. Ainsi sa prose est-elle aussi personnelle que sa poésie, son art sont impersonnels; ses articles de critique (2), plus que des « jugements » sur Béranger, Lamartine, Hugo, Vigny, Barbier^ Baudelaire, sont l'expression, véhémente, de son individualité. Attaque vigoureuse au public en faveur de quelques artistes, défense du beau et de la poésie telle qu'il

(i) Avant-propos des « Poètes contemporains ». (2) Dans les Derniers Poèmes.

3l8 LECONTE DE LISLE

la conçoit, telle qu'il la traite, telle qu'elle lui vaut les railleries ou Tinjurieuse indifîérence.

Avant sa série de critiques, il publie en deux longs articles une étude entièrement inconnue sur rinde française. Ecrite à Tépoque de sa maturité (1857), après ses deux premiers volumes,elle mérite en tous points d'être réunie à ses œuvres complètes et définitives ; ce morceau remarquable de fermeté et d'éloquence impérieuse achève de caractériser en ce prétendu impassible un patriote et un humanitaire passionnés.

Leconte de Lisle admirait le génie anglais dans ses a splendid » expressions, et il fut des premiers à consacrer aux grands hommes de l'Angleterre des pages enthousiastes d'un culte filial ou fraternel ; mais son cœur chaleureux et son intelligence généreuse haïssaient l'impérialisme panbritannique, le mercantilisme des bourgeois de la Cité et l'inhumanité des premiers colons anglais qui ne furent pas des commerçants malouins ou dieppois, comme nos colons d'Afrique, mais des convicts, ainsi en Australie : il reprochait à TAngleterre d'avoir détruit les races indigènes dans toutes les terres nouvelles où elle répandit sa race : Peaux-Rouges d'Amérique, Australiens, Tasmaniens, Néo-Zélandais; et il faut constamment se rappeler à ce sujet un de ses plus récents poèmes, le Dernier des Mao* ris. Il ne faudrait cependant voir aucune anglophobie nationaliste dans les accusations qu'il porte contre l'Angleterre marchande : cette étude, écrite au fort de la grande guerre d'insurrection des Hin-

LA PROSE COMBATIVE SlQ

dous, est en même temps et avant tout (son titre « l'Inde française » et non « anglaise » le prouve), le bilan de la politique coloniale de la monarchie française, un énergique réquisitoire dressé par le poète jacobin contre les marchands français, « l'inepte gouvernement de Louis XV », le ministre et le roi, (( fait inouï, volant, au grand soleil, huit millions de livres à Thomme (Dupleix) qui lui avait fait Taumône et s'efforçant, pour mieux accomplir cette escroquerie, de déshonorer le nom français en Orient».

La première page d'un accent net, d'une logique vigoureuse et complexe, d'une pénétrante conviction, analyse l'esprit traditionnel de la colonisation anglaise. Un des mots essentiels « antipathique » est commenté quelques lignes plus bas par : a Elle n'a jamais rien assimilé... » : c'est exactement le grief principal qui lui a été fait par les historiens contemporains : M. Victor Bérard, la plus grande autorité en matière de politique anglaise extérieure, ou M. Albert Métin, justement dans son livre sur rinde où abondent ces exemples singuliers et frappants (t).

l'inde française

Je n'entreprends point d'écrire l'histoire commerciale de nos établissements orientaux. Mon unique dessein est de m'en remettre à l'éloquence brève et nette des faits du soin de préciser le caractère politique de notre action dans l'Inde.

(i) Cette année même M.André Chevrillon, dans ses Sanctuaires et Paysages d'Asie, dénonce pareille chose en Birmanie.

320 LEGONTE DE IJSLE

L'insurrection actuelle, qui, tôt ou fard^ devra se transformer en un soulèvement national des Mongols musulmans et des Hindous, en signalant les vices inhérents à la conquête anglaise, ajoute un intérêt plus vif au souvenir de notre grandeur et de notre décadence à la tête du Karnatik, dans le Dekkan et au Bengale. Il se donne en effet une leçon sanglante, bien que tardive, là où nous n'avons expié que les Jantes de l'ancienne monarchie. La nation anglo-saxonne, si énergiquement douée comme race colonisatrice, toutes les fois qu'il lui a été permis d'agir dans un milieu libre , sur un fonds émané de son sein, s'est montrée sans cesse, entre tous les peuples anciens et modernes, la race antipathique et destructive par excellence. Ce n'a pas été seulement la condition de son originalité, mais en quelque sorte la loi de son existence. Elle a présenté ce spectacle incroyable d'une immense expansion vers tous les points du globe, sans que sa solitude hautaine en ait été troublée. Elle ne s'est jamais rien assimilé, elle n'a été modifiée par aucun contact, elle n'a subi aucune des exigences d'une vie désormais commune. Après avoir refoulé et dispersé les tribus de l'Amérique septentrionale qui n'ont pu être asservies, elle a vécu en dehors et au-dessus des peuples hindous, trop nombreux pour qu'elle tentât de les détruire, mais assez inertes pour subir l'écrasement et l'avidité insatiable de son despotisme. L'Espagne catholique, elle aussi, a sans doute laissé dans les deux Amériques de sanglants souvenirs ; mais l'héroïsme et la foi les ennoblissent, s'ils ne les excusent; et rien n'absout l'Angleterre marchande d'8iYo'iTsou\e\ê, partout où elle a passé, le même cri d'angoisse et d'exécration. C'est le seul peuple qui ait à jamais perdu le droit de se plaindre. L'action française a été tout autre, bien que nous assumions trop légèrement la responsabilité de l'exemple donné. Je m'estimerais heureux, pour ma part, de rap-

LA PUOSE COMBATIVE 321

peler chaleureusement Toeuvre accomplie, il y a plus d'un siècle, par le génie de Dupleix. La France nouvelle qu'il avait fondée n'existe plus, mais sa chute a été imméritée. Elle n'a laissé aucune trace accusatrice de violence et d'oppression systématiques ; elle s'est ajjfermie promptement, smis recourir aux annexions forcées, aux traités violés, aux meurtres sommaires des Nababs mongols et des Radjahs hindous, n'assignant d'autre tâche à l'intelligence, à l'activité, au courage de quelques hommes obscurs et dévoués que celle d'assurer une suprématie sympathique aux populations indigènes. U inepte cfoavernement de Louis XV et de vils intérêts mal entendus Vont sacrifiée et anéantie. Se relèvera-t-elle de ses ruines ? Les Français de l'Inde n'en ont jamais désespéré ; mais il n'appartient qu'à la mère patrie de le vouloir, et ce serait, je Tavoue, une illusion étrange, que de prétendre l'y intéresser à ce point. Cependant l'histoire subsiste et ses enseignements ne sont jamais entièrement perdus. L'exposé des faits antérieurs à notre action régulière sous le commandement général de Dupleix, à Pondichéry, fera mieux saisir la justesse de ses vues et la grandeur de ses desseins.

Ces lignes : « Je m'estimerais heureux de rappeler chaleureusement l'œuvre accomplie par le génie de Dupleix » et : « Il n'appartient qu'à la mère-patrie de le vouloir » dénoncent l'intention active de l'article et le sentiment dans lequel il fut élaboré. Avant tout c'est une apologie de Dupleix, « le seul homme d* état dont la France pût se glorifier depuis Richelieu, » une justification de l'amiral La Bourdonnais, et une illustration de l'héroïque Bussy. On discerne avec quelle admiration et quelle cordialité ces pages furent écrites et comment ces sen-

timents aidèrent Leconte de Lisie à recomposer la vie pleine de génie et de cœur de Dupleix. En quelque sorte, celui-ci fut un de ses modèles, et, à en faire TéLoge Leconte de Lisle confirmait en soi les qualités qu'il s'efforçait le plus d'y développer : caractère grave et taciturne de l'adolescent que son père embarque d'autorité, justesse hardie des observations, instinct infaillible qui suppléait en lui les lenteurs de l'expérience, promptitude de décision et persévérance;

La conquête de l'Inde devint le but secret de sa vie, conquête armée au besoin, sans doute, mais surtout pacifique, fondée en principe sur la solidarité des intérêts commerciaux entre les races indigènes et la France, sur les cessions de territoires ou leur annexion volontaire, et par suite sur l'assimilation des mœurs. Dessein vaste et brillant, digne de l'ambition d'une noble esprit (i).

De même dans la biographie, attentivement détaillée, de La Bourdonnais, il déclare son admi-

(i) Considérez aussi cette appréciation très personnelle de la conduite de Dupleix. Celui-ci eût dû résister aux ordres de la Compagnie :

« Peut-être eût-il été du devoir strict de Dupleix de sauvegarder nos immenses possessions acquises et l'avenir plus brillaDjL encore qui nous était promis, en déchirant des ordres absurdes. Sa popu" larité, la confiance sans borne des nations indigènes, le déTouement de l'armée, tout lui permettait d'ay^ir, le salut même de la France orientale, qu'il avait fondée et qui allait être anéantie, le lui prescrivait. Mais il sacrifia malheureusement ces considérations d^ntérêt général à son désintéressement personnel ; il crut qu'il était de sa dignité de se soumettre avec autant de calme qu'il avait apporté d'ardeur et de persévérance dans l'action. Ce fut son unique erreur, mais elle était irréparable. Il mit un héroïque orgueil à renseigner Godchen, il obtint de Bussy qui voulait tout abandonner pour raccompagner en Europe qu'il poursuivrait seul l'accomplissement de leur œuvre commune. »

LA PROSE COMBATIVE SsS

ration pour les gens actifs et fermes qui sont entourés d'ennemis.

Ses espérances de gloire, l'ambition la plus honorable ^ sa confiance en lui-même, sa bravoure, son mérite incontesté, tout le retint, afin que sa fortune heurtât une destinée supérieure et fut brisée.

Ce qui a assuré dans Tlnde, au xviiie siècle, la puissance française, ce fut l'humanité, la générosité hospitalière que Pondichéry exerça envers les fugitifs hindous, en repoussant les menaces des soudards mahratles. La politique de Dupleix consistait à fonder Textension et la solidité de la suprématie française sur la délivrance des races hindoues opprimées qu'il fallait affranchir de la puissance mongole, étrangère et destructive. Les Anglais, au contraire, soutenaient les Mongols.

Seules, la sottise, l'ignorance absolue, la cupidité impatiente de la Compagnie des Indes, des marchands de Paris et des ministres, ruinèrent Tavenir français. Le premier, Leconte de Lisle, établit que la Compagnie fut responsable de la funeste rivalité de Dupleix et de La Bourdonnais : elle l'avait provoquée comme les bureaux de ministère, aujourd'hui encore, suscitent l'inimitié entre leur plénipotentiaire en Abyssinie et le gouverneur de Djibouti, pour être plus certains de les dominer tous les deux en les opposant l'un à l'autre. Leconte de Lisle accuse Tineptie de la Compagnie française, la politique inhumanitaire de la Compagnie anglaise, toutes deux uniquement préoccupées de faire des affaires, et on se rappelle avec quelle énergie le poète a

324 LEGONTE DK LISLE

toujours flétri le mercantilisme : on aperçoit ici que sa haine avait des fondements historiques, loin d'être simplement littéraire,comme il a toujours été estimé. Cette question de politique coloniale était passionnante pour le créole de l'Océan Indien ; et aucun historien n^a décrit avec plus de précision et de fermetédansle discernementnos relations diplomatiques avec l'Angleterre aux colonies, à la suite du traité d'Aix-la-Chapelle.

L'Ang-Ielerre et la France, en paix en Europe, persistaient à combattre dans Plûde. La Compagnie anglaise assiégea de ses plaintes le cabinet de Versailles. Ellese garda d'avouer que cette guerre avait été fomentée parsesagents seuls ; qu'elle avait voulu livrer le Dekkan à un obscur Mongol, meurtrier de son pupille, soudoyé pour ce crime, et la nanabie d'Arkate au fils de cet assassin ; qu'elle avait coutume d'égorger les prisonniers assez confiants pour ajouter foi à ses sauf-conduits ; que ses alliés eux-mêmes s'indignaient de ses atrocités et de son insatiable avarice ; mais elle accusa Dupleix de tout ce dont elle était coupable. P^ile dénonça son ambition effrénée, sa haine aveugle contre une honnête compagnie pacifique et commerçante ; enfin, prouvant ainsi à quel point elle était convaincue de l'imbécillité du ministère français, elle lui signala le gouverneur de Pondichéry comme un traître qui ruinait à plaisir les affaires de sa propre nation dans rinde.

Il eût certes suffi à tout gouvernement doué du sens politique le plus rudimentaire, que de telles accusations fussent énoncées par une compagnie rivale, par un peuple ennemi et, qui plus est, par le seul peuple animé d'une inextinguible haine de race, pour féliciter un de ses agents de les avoir méritées, pour se hâter d'étendre

ses pouvoirs et l'appujer plus énerg'iquement ; mais Louis XV et ses ministres ne constituaient pas un gouvernement ordinaire, et les directeurs de la Compagnie française étaient des marchands de denrées coloniales, dont l'entendement n'embrassait rien au delà d'un état explicatif de colis expédiés ou reçus.

Dans le traité local de décembre 1754, Leconte de Lisle, fidèle à l'esprit constant de son patriotisme comme de toute son œuvre, fait encore ressortir que la grande intelligence en matière de politique coloniale, vis-à-vis des races dites inférieures, est rhumanilé. Déclarant que ce qu'il y avait de plus honteux dans ce dernier traité était l'abandon de nos alliés, il montre qu'au contraire la générosité de Bussy devait nous valoir dans la suite le dévouement célèbre de Haïder-Ali et de Tippoo- Sahib.

Charles de Castelnau, marquis de Bussy, doué d'une bravoure brillante, d'une générosité déjà proverbiale dans rinde, parlant les diverses dialectes des provinces où il commandait, avait acquis dès celte époque un ascendant sans égal sur les populations musulmane et hindoue. Il unissait à tant de qualités extérieures une rare étendued'espritqui n'excluait en lui ni Tintelligence vive et sûre des détails politiques, ni le plus absolu désintéressement. Il n'y avait place dans cette âme vraiment grande que pour le dévouement sans bornes à la France et pour la passion d'une gloire pure. Sa fortune et sa vie devaient être sacrifices à ce double idéal, mais Tunique récompense qu'il ambitionnait lui était dès lors promise et assurée : la gratitude unanime de ses compatriotes et l'estime constante des ennemis de son pays.

326 LEGONTE D£ LISLE

La perfidie anglaise est éclatante :

L'invincible opiniâtreté de la race anglaise triomphe une fois encore de la fortune adverse... Le directeur de Chandernagor, respectant la neutralité que devaient garder Tune et l'autre compagnies, avait refusé de joindre un détachement français à l'armée du Çubah en marche vers Calcutta. Clive l'en fit repentir. Aussitôt après la retraite du Çubah les forces anglaises investirent Ghandernagor en pleine paix. La ville, surprise et hors d'état de résister, se rendità d'honorables conditions. Immédiatement, ainsi qu'il était aisé de le prévoir, la parole donnée fut indignement violée. Directeurs, conseillers, employés, officiers et soldats, devaient être libres sur leur promesse de ne pas servir pendant une année : tous furent retenus, emprisonnés et dépouillés. Les propriétés particulières, les maisons et les magasins devaient être respectés : tout fut pillé et brûlé. Mais je n'insiste pas sur le fait spécial de Chandernagor. L'impudente mauvaise foi de la Compagnie Anglaise était dès lors proverbiale dans riude. Nous en étions les dupes éternelles. Ce ne sera pas, du reste, une des observations les moins curieuses de l'histoire, quand l'heure aura sonné de reléguer dans son île la race antihumaine des Anglo-Saxons européens et de fermer cette plaie vive qui ronge le monde, que de démontrer qu'aucun peuple n'a joué une comédie plus humiliante pour les autres nations et n'a moins fait pour la civilisation générale...

Comment les Français répondirent-ils à la perfidie anglaise, au rapt de Chandernagor ? Quand Bussy prit Viçagapatnam, il protégea les habitants contre les vexations particulières.

11 poussa plus loin les procédés généreux, aa risque d'exciter les railleries anglaises. M"^^ Clive, la femme

LA PAOSE COMBATIVE 827

de l'homme qui avait violé sa parole à Chandernagor et ruiné nos nationaux en pleine paix, demanda, à titre de g^race spéciale, qu'on rendît à la liberté une partie de l'équipag-edu vaisseau « le Marlhoroug'h)),à bord duquel elle se trouvait en rade. Bussj délivra, sans condition de réciprocité, les matelots désignés. Enfin il exigea des officiers anglais et des habitants qu'ils lui remissent l'état détaillé des pertes qu'ils subissaient par l'abandon des caisses de la Compagnie, et il les remboursa intégralement. Ce fut la seule vengeance tirée du pillage et de l'incendie de nos manufactures sur le Gange; mais cette leçon d'honneur et de générosité était donnée à une nation protestante et marchande, c'est-à-dire radicalement antipathique à tout acte chevaleresque et désintéressé. Elle accepta volontiers Tagent qui lui était rendu et se réserva de nous remercier par de nouvelles brutalités sauvages et féroces.

Lorsque Pondichéry fut prisjles Anglais « ordonnèrent que les fortifications fussent immédiatement démolies, que les églises, les mosquées, les pagodes et les maisons particulières fussent incendiées et rasées. Les hommes, les femmes et les enfants furent chassés à coups de crosses de fusil dans la campagne et sur les bords de la mer. Rien de semblable ne s'était vu depuis les horreurs de la guerre de Trente ans sousTilly et Wallenstein... Toutes les victoires anglaises dans Ulnde ont éiéy à peu d'exceptions prés, remportées de cette façon ^ en payant des traîtres avec l'argent dérobé à d'autres traîtres ».

... La Compagnie des Indes, cette compagnie comnicrciale et politique, fondée par Colbert, disposant, dès

Torig'inc, de ressources bien supérieures à celles des autres nations européennes en Orient,élevée par Dupleix et Bussj au ran^ de puissance continentale, cessait d'exister après avoir sacrifié tour à tour à ses jalousies misérables, à ses rancunes, à ses terreurs puériles, à son incapacité profonde, les grands hommes qui l'avaient illustrée. Elle entraînait dans sa chute une part considérable de la fortune publique, ruinant ses actionnaires non moins que ses créanciers et ne pouvant môme se rendre compte de la disparition des sommes immenses versées dans ses caisses de 1742 à 1764.

En opposition à Véloge de Dupleix, une partie, non moins considérable, est consacrée au récit des témérités et des malheurs de Lally-Tollendal dont l'historien condamne sévèrement Tignorance, l'insolence et l'inhabileté criminelles. Elle se termine par ces lignes pesantes qui commentent la décapitation de Lally :

De nos jours on qualifie volontiers d'acte inique le coup qui l'a frappé. Cependant il faut opter entre la responsabilité humaine et l'enchaînement fatal des faits historiques. Tout ordre social n'est-il pas fondé d'ailleurs sur le dogme sanglant de l'expiation? Si Tincapacité avérée de Lallj atténuait ses irréparables erreurs, c'était aux directeurs de la Compagnie, aux contrôleurs généraux, à Louis XV lui-même d'expier la ruine de cent familles et l'anéantissement de l'Inde française. S'ils étaient innocents, nul châtiment n'a été plus légitime et plus mérité que le sien ; si tels étaient les vrais traîtres, que le sang de ce malheureux retombe sur ses juges I

Le fragment précédent sur la Compagnie des Indes n'est pas moins important. Leconte de Lisle

s'y atteste historien vigoureux et original; il analyse avec droiture et dégage avec décision, en les précisant dans un esprit tout pratique, les effets que les événements ont sur le public. Il matérialise dans les familles, actives et courageuses, ce qu'on a coutume de désigner seulement sous les dénominations vagues d'honneur et de patrie. Ce n'est pas amoindrir son patriotisme, mais lui donner une substance populaire. Leconte de Lisle avait le culte du labeur, de l'énergie des vaillantes familles françaises qui portèrent dans l'Océan Indien le génie généreux de la France, ne manquant jamais de soumettre, avec intelligence, l'intérêt aux idées humanitaires. Ce sera l'honneur impérissable de la France d'avoir importé les idées vraiment et fécondément civilisatrices dans cet Océan Indien dont Leconte de Lisle est le grand poète, celui qui a fixé, en épithèles lucides et mystérieuses, en visions nettes baignant dans une atmosphère vaporeuse, la beauté de sa faune, de sa flore et de ses paysages, celui qui a exprimé le premier dans une langue européenne le génie hindou en sa majesté ou sa grâce aryennes, celui dont la jeunesse de l'avenir, française des Mascareignes ou de Madagascar, anglaise de l'Hindoustan, étudiera l'œuvre pour elles entre toutes révélatrice du milieu où elle se développera.

Ses articles de critique littéraire, réunis dans

33o LECONTE DR LISLE

Derniers Poèmes^ sont connus. Ils affirment, avec une rude franchise, le caractère de l'écrivain : « Je ne désire ni plaire, ni déplaire, » mais être juste; (( si peu que je sois, j'ai trop d'orgueil pour être injuste. » Et ils expliquent son goût permanent de la certitude, constante dans la langue comme dans la pensée, et se traduisant par « la précision vigoureuse de l'image » ou « la forme affirmative habituelle » à ses idées : elle « permet la concision et la netteté ».

Leconte de Lisle est un homme de principes catégorique : il faut « des principes esthétiques », il faut au poêle du cœur et de l'énergie. Il faut du cœur : on a tort de confondre sensibilité et sensiblerie : les gens de cœur sont discrets, fermes; toute la suite lamartinienne larmoie, mais c'est parce que « l'esprit est tendre ; leur cœur est dur » ; « tous ces gredins d'élégîaques, » disait-il dans la conversation, ne sentent rien de ce qu'ils écrivent. Et il reproche à Lamartine les complaisances sentimentales, (( la phtisie intellectuelle, les vagues langueurs et le goût dépravé d'une sorte de mysticisme mondain; à Vigny, sa mollesse, l'incurable élégance qui énerve ses créations. Le poète doit être viril, — ce mot revient à chaque page, — et les Français ont des cœurs lymphatiques ou des âmes énervées. Virilité, volonté : la supériorité de Victor Hugo, son génie, se définit « une volonté puissante conforme à une destinée »; Barl)ier serait ua plus grand poète s'il n'avait Tesprit si timide et le caractère indécis : « Avec le goût honnête et louable de Tordre dans la liberté,

il n'a forcément nî colère, ni fanatisme, ni amertume profonde. » Trop de modération dans cette race européenne grandie sous « un climat tempéré ». Elle n'a pas un désir assez tranchant de la liberté, — parce qu'elle n'est point tenue, concentrée, possédée par la discipline de la beauté, « la passion absolue et satisfaite du Beau. »

C'est elle qui donne le bonheur avec la certitude. La critique, si impérative, de Leconte de Lisle exprime ainsi que son œuvre ses « espérances ». Définissant l'œuvre de Baudelaire, il l'admire comme un « cauchemar dantesque troué çà et là de lumineuses issues par où l'esprit s'envole vers la paix et la joie idéale » ; et ce qu'il condamne dans a le déisme » de Béranger, c'est d'être « sans lumière et sans issue ».

Ses articles de critique lui valurent « de la race impure des Philistins modernes» des attaques injurieuses dont une note de la rédaction du Nain Jaune a conservé un échantillon (î) et auxquelles

(i) — « Un article sur Bt^rançer nous attire des avanies.

« Nous avons reçu un grand pli, atîranchi de deux timbres-poste de PO centimes chacun, marqué de l'empreinte circulaire du bureau de la place de la Bourse (i3 août i8()4), scellé du grand sceau officiel de M. le Sénateur préfet de la Seine et portant les armes impériales avec cet exergue : Préfecture de la Seine. Cabinet du Préfet. On y trouve le numéro du journal, plus une pancarte : Avertisse" ment.

« Le nom du rédacteur en chef est adjoint à celui des fonctionnaires de la maison Ilicher et C'% et suivi des titres de Mouchard, cuistre, m. . . . de bas étage.

« M. Leconte de Lisle, l'auteur des Poèmts antiques, est qualifié

lui-même fait allusion au début de son article sur Vigny : « Quant aux insultes imbéciles qui se sont soulevées autour de moi comme une infecte poussière, elles n'ont fait que saturer de dégoût la profondeur tranquille de mon mépris. »

Il vivait alors dans une pauvreté déprimante. A des prix dérisoires, il donnait des leçons « de tout » à des enfants d'un cerveau ingrat (i) ; il était répétiteur de latin et de grec; le travail considérable de traductions, auquel il se livrait, lui prenait un temps infini et Tépuisait; ses yeux étaient très fatigués. Pour se délasser, il adaptait entre deux leçons une chanson sentimentale du poète libertaire Burns dont il devait méditer la vie en exhortation au courage. La pension que lui avait votée Tîle natale lui était à plusieurs reprises retirée, notamment pour des motifs religieux : ainsi, à la suite de Quairij Tarchevêque faisant partie du Conseil général de rtle avait démontré l'impossibilité de continuer les libéralités à l'égard d'un impie qui s'en servait pour insulter l'Eglise (2).

de voyou de la place M auber t. Son article sur Béranger,où iln'yapas l'ombre d'un excès — au contraire, — est biffé et barbouillé... par le crapuleux mystificateur. La signature de M. Leconte de Lisle est suivie de ces mots : Triple sot, sacristain, argousin. Voilà ce que c'est que de toucher, même avec sagesse, aux idoles populaires. »

Ul^'sse Pic publia dans le Progrès de Paris des articles au sujet de l'étude sur Béranger.

(i) Flaubert le plaint vivement dans sa Correspondance, de ses leçons. « Ah 1 si j étais riche, s'écrie-t-il une fois, quelles rentes je ferais à toi, à Bouilhet, à Leconte. »

(2) Calmettes ; « La pension fut supprimée ». Voira l'appendice « Leconte de L. et ses compatriotes » divers faits se rapportant à cette pension, l'intervention de Villemain, les séances du Conseil général où son talent est discuté.

A ces épreuves de plus en plus dures son caractère se trempait. « Après Tamour de la langue, dit M. Maurice Barrés, les passions fortes de Leconte de Lisle furent l'orgueil d'un solitaire, le dédain d'un stoïcien méprisant.» Orgueil, stoïcisme; mais s'il se tenait hautain dans la bolitude que le public faisait autour de lui, il n'était point un solitaire (i). Il y avait, quoi qu'on en ait pu dire, beaucoup de souplesse dans sa fermeté.

Elle ne venait pas seulement de sa générosité, tellement foncière qu'il était encore un ami réconfortant au plus vif de ses ennuis (2), mais de la variété de ses qualités et de l'harmonie qui s'en composait par l'équilibre d'une nature puissante et saine. L'harmonie est une méthode, très rigoureuse, une subtile mais indissoluble discipline. Ainsi Tamour de la beauté rendait son âme inaltérable aux contingences.

L'étude scientifique ne contribua pas moins que la contemplation du beau à donner de la certitude

(i) Encore moins un révolté. « Tant que dura la jeunesse, écrit M. Hugues Le houx (/a Dernîàre Jfase, Journal d\i 32 juillet 1894), lieconté de Lisle se complut dans cette attitude de révolté. Il voulait ameuter contre soi toutes les haines.» Rien n'est plus grossier, donc faux.

(a) Flaubert, Corres/?., HI, p. 287.

à son esprit et du stoïcisme à son cœur. « Son attitudeintellectuelle, dit M. Ferdinand Brunetière, a été celle non seulement de Térudit, mais à vrai dire celle du zoolog-iste ou du botaniste en présence de l'espèce qu'ils étudient. » De même son attitude morale. Pour qui se recompose l'atmosphère dans laquelle vécut Leconte de Lisle à cette époque, il est sensible à quel point la science lui fut précieuse, contribua à équilibrer son caractère, détermina la substance et la forme positives de son stoïcisme. L'effort de génie qu'il eut à parachever pour réaliser la synthèse de Tart et de la science, la conscience de cet effort durent le soutenir puissamment : il fut en effet le premier grand poète du x\x^ siècle qui eût accompli cette synthèse dans sa pensée et dans son œuvre.

« Des yeux de poète ouverts sur des hypothèses de science », ainsi son œuvre fut-elle définie par M. Paul Bourget qu'il faut louer d'avoir un des premiers (i 885) célébré en lui le plus grand poète scientifique français chez qui « réflexion et spontanéité, critique et création se faisaient équilibre », et qui a exprimé science et philosophie « avec une âme essentiellement, uniquement poétique ». Au fond, M. Bourget a surtout considéré en lui le philosophe, mais il importe de noter que chez Leconte, à l'exclusion de presque tous les autres poètes, la philosophie et, en particulier, son phénoménisme sont d'un matérialisme rigoureusement scientifique, ce qui donne à l'expression de son angoisse devant la mobilité éternelle de la vie un caractère de netteté et de simplicité humaine à la fois plus

LX PROSET COMBATIVE 335

humbles et plus profondes (i). Son déterminisme a une précision tranchante. Le transformisme dont est imprégnée toute son œuvre, pour ne pas s'énoncer en formules didactiques, est constant et sûr, toujours exact. Nul n'a si âprement reconnu que le poète des Eléphants et de VAboma^ la fraternité de riiomme et des animaux et que nous portons en nous Tame des espèces moins différenciées. C'est par là qu'il est arrivé à s'assimiler la psychologie des bêtes, à leur donner des âmes élémentaires et à les suivre dans leurs logiques simples et mathématiques ; c'est avec une intelligence de savant qu'il a exprimé la mélancolie des carnassiers, la profondeur des instincts fondamentaux hérités des races antérieures, l'énergie tragique delà vie poursuivant mécaniquement les fins qui résultent de ses activités chimiques, l'admirable et horrible Concurrence que le poète a appelée la faim sacrée, « long meurtre légitime». Il fut aussi habile à caractériser la vie dramatique des espèces zoologiques que la douceur lente, puissante et auguste de la botanique surtout en des paysages tropicaux extraordinairement minutieux et fidèles: Nul encore n'a d'une telle vision supérieure, rapide et sûre, enveloppant l'univers d'un coup d'oeil juste, embrassé le monde dans son intégrité et sa symétrie complexe; les constellations se développent dans leur splendeur mathématique, en géographie précise , et, d'autre

(i) Nous nevoyons pas pour cela qu'il ait particulièrement « éconcé dans son œuvre l'instabilité essentielle de la science positive dont les lois caduques se renouvellent plus vite que ne mouraient les religions ». Pierre Quillard.

336 LEGONTE DE LISLB

part, contemplant la beauté éternelle des éléments, il rêve le globe aux origines et réalise une poésie géologique vraiment épique.

Après avoir posé la vanité de toute la poésie moderne et la nécessité pour elle d'une connaissance moins scolastique, plus directe de la nature, Leconte deLîsle proclamait dès i852 dans sa préface : « L'art et la science, longtemps séparés, doivent donc tendre à s'unir étroitement, si ce n'est à se confondre... L'art a perdu ou plutôt épuisé sa spontanéité primitive, c'est à la science à lui rappeler le sens de ses traditions oubliées. » Cependant, dans la préface des Poèmes et poésies (i855), il déclarait : « Les hymmes et les odes inspirées par la vapeur et la télégraphie électrique m'émeuvent médiocrement», après avoir écrit: « Que les esprits amoureux du présent (lisez: flatteurs du second Empire) et convaincus des magnificences de l'avenir se réjouissent dans leur foi, je ne les envie ni ne les félicite, car nous n'avons ni les mêmes sympa^ thiesy ni les mêmes espérances. » 11 faut voir en ces lignes l'attaque la plus immédiate aux Chants modernes de Maxime Du Camp (i) qui datent de

(i) Dans son manifeste. Du Camp s'élevait d'ailleurs avec quelque justesse contre TAcadémie qui venait de dicter comme sujet de concours poétique Y Acropole d'Athènes et exposait plusieurs idées intéressantes, notamment que la littérature avait entre toutes choses à prêter à la science un vocabulaire clair et harmonieux. Mais après y avoir âprement médit du catholicisme qui entretenait la haine de la science, il recueillait dans son volume des invocations évangéli' ques. Véritable ancêtre de M. Goppée, il révélait, lorsqu'il passait de la théorie à l'art, un prosaïsme puéril et parfois grotesque dans ses éloges de la vapeur, l'électricité, le télégraphe, la photojçraphie, le gaz, le chloroforme, la bobine et la locomotive ; et son optimiimej

l'année même : cet ensemble de poèmes très médiocres était accompagné d'une préface longue et déclamatoire où Leconte de Lisle qui avait publié récemment des poèmes antiques, débutant par la Vénus de Milo^ s'était vu visé par ces mots, décL'xmés d'un ton assez bruyant : « On découvre la vapeur, nous (dans le sens de ils) chantons Vénus ; on découvre Télectricité, nous chantons Vénus. » En effet, chez Leconte, autant que chez Vigny, se dénote le dédain absolu de la science industrielle; c'est que le développement en avait fait le succès de l'Empire en même que les désillusions des républicains de i848, et il avait seulement servi à une bourgeoisie qu'exécraient les Leconte de Lisle, les Flaubert et les Baudelaire, comme plus tard leurs disciples, les Villiers de risle-Adam.

La perfection rigoureuse de sa poésie, la hauteur de sa culture scientifique, la dignité de son caractère, conféraient à l'auteur des Poèmes barbares une autorité unique. « L'influence de Leconte de Lisle a été considérable, puisqu'elle s'est précisément exercée sur les rares disciples, sur les disciples choisis qui suffisent en tout genre à soutenir et à propager l'enseignement d'un maître... Il avait passé la soixantaine quand il vint s'asseoir à TAca-

à l'exemple de celui du gouvernement, basé sur l'extension de l'industrie, n'était pas moins plat.

338 LEGONTE DE LISLE

demie française dans le fauteuil d'Hugo. Mais il n'y avait pas moins de vingt ans alors, ou davantage, qu'il était le maître incontesté de toute une jeune école... Jusqu'aux environs de 1860, il serait difficile de nommer un poète qui ne procédât à quelques égards de l'auteur des Poèmes antiques et des Poèmes barbares. La dignité de sa vie, la sûreté de son commerce, la sévérité de sa discipline retenaient auprès de lui ceux que l'éclat de son talent avait d'abord attirés. M. Stéphane Mallarmé luimême et M. Paul Verlaine ont commencé par suivre docilement ses traces (i). » — «Vers 1866, dit précisément l'un des disciples dont parle M, Brunetière, mes camarades et moi nous allions tous les samedis soir chez Leconte de Lisle comme les Croyants vont à La Mecque (2). » MM. de Heredia, Léon Dierx, Sully-Prudhomme, Lafenestrc, Theuriet, Plessis, Villiers de l'Isle-Adam, Jean Marras, Paul Arène, Albert Mérat, Ernest d'Hervilly, Anatole France, Léon Valade et Xavier de Ricard étaient les familiers du salon de Leconte de Lisle à qui ils venaient demander avec des conseils prosodiques le réconfort d'un austère et noble exemple. Le poète, si difficile pour lui-même, était l'esprit le plus ouvert à la pensée des autres, le plus familier et le plus gai des amis en même temps que le plus sûr et le plus grandiose des maîtres. « On ne peut point s'imaginer ce qu'il y avait en lui de joie ingénue, de condescendance aux exagérations de

(i) Brunetière.

(2) Coppée : Journal du 26 juillet 18

LA PROSE COMBATIVE SSq

notre jeunesse, et de belle humeur et de sincère contentement à se sentir aimé comme nous Taimions. « Nous lui avons dû les plus grands bonheurs intellectuels de notre vie (i). »

(i) Catulle Mendès, dans une interview au Journal, juillet 1894»

Page 1