‹ Leconte de LisleChapitre 29 sur 47 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Le Sacre de Paris. — Le patriotisme intellectueL — Sympathie avec Paris : Lettres du siège. — Le GouverDcment provisoire et la Commune. — La pension,

La guerre de 1870-71, le désastre de la patrie, fait puissamment vibrer Leconte de Lisle, dresse plus violemment en le poète Thomme social. Celui à qui on avait tant reproché de s'être fait une âme hindoue, une âme grecque, de s*être composé, à force d'abdiquer de parti-pris la vie contemporaine, un génie cosmopolite (i), éprouva fortement Tangoisse patriotique. A l'égal de celui qui avait pris part à nos discordes et à nos luttes, qu'un exil politique avait érigé en poète national et qui s'isolait lui-même dans la gloire de cette stature, il chanta mâlement la France accablée sous l'invasion barbare. L'émotion ne s'enfla point pour se dérouler superbement en l'ampleur de tout un volume, mais se contint en la force concise d'un poème de vingt-six strophes. Hugo, avec la fougue d'un bel

(i) Barbey d'Aurevilly.

orgueil révolté, forgea un grand bouclier, à Tcxemple de celui d'Homère, et qu'il orna multiplement d'héroïques attitudes; Leconte de Lisle, d'énergie plus sobre, grave une médaille d'un inaltérable relief. D'ailleurs on peut à peine songer à l'Année terrible en redisant le Sacre de Paris, — la vision en est trop ramassée, l'accent virilement contenu, l'inspiration dirigée, — mais plutôt au verbe savant et décisif d'un homme de lutte et qui voulait tendre des énergies, d'un contemporain que Leconte de Lisle méconnut, mais qu'il appartenait à la postérité de réconcilier avec lui dans ce rapprochement, à ce que Blanquî, parallèlement, écrivait dans la Pairie en danger.

A la période de l'orateur s'oppose, fraternelle et comme pour la soutenir en un groupe allégorique, la strophe du poète :

La gloire de Paris est sa condamnation v Sa lumière, ils veulent l'éteindre; ses idées, les refouler dans le néant. Ce sont les hordes du v® siècle, débordées une seconde fois sur la Gaule, pour engloutir la civilisation grécoromaine, son aïeule... N'entendez-vous pas leur hurlement sauvage : « Périsse la race latine! »... C'est la férocité d'Odin, doublée de la férocité de Moloch, qui marche contre nos cités, la barbarie du Vandale, et ia barbarie du Sémite. Défendons-nous et ne comptons plus personne.

Ville auguste, cerveau du monde, orgueil de l'homme,

Ruche immortelle des esprits.

Phare allumé dans Tombre où sont Athène el Rome,

Astre des nations, Paris !

. . , Nourrice des grands morts et des vivants célèbres.

Vénérable aux siècles jaloux.

Est-ce toi qui ^mîs ainsi dans les ténèbres El la face sur les genoux ?

Les Teutons ont franchi le Rhin et menacent une fois encore la civilisation... Les races du Midi ont tressailli au bruit des pas de ces bandes féroces, sorties des forêts du Nord... Ils couvrent nos plaines fertiles, ces hommes aux pieds plats, aux mains de singes,,. Oh! vous, la grande race de la Méditerranée, debout pour le dernier combat, debout pour exterminer les hordes bestiales de 1 a nuit, les tribus zélandaises qui viennent s'accroupir et digérer sur les ruines de Thumanitél

VoisI la horde au poil fauve Sissiièsçe tes murailles!

Vil troupeau de sang altéré.

De la sainte patrie ils mangent les entrailles.

Ils bavent sur le sol sacré !

Tous les loups d'Outre-Rhin ont mêlé leurs espèces;

Vandale, Germain et Teuton Ils sont tous là, hurlant de leurs gueules épaisses.

Sous la lanière et le bâton.

Paris, qu'altends-tu ? la famine ou la honte?

Furieuse et cheveux épars, Sous raiguillon du sang qui dans ton cœur remonte,

Va ! bondis hors de tes remparts 1

L'inaction de Paris les terrifie également; la même horreur de la capitulation les indigne:

Que le canon d'alarme proclame le danger de la patrie! Qu'on sache que c'est l'agonie qui commence si ce n'est pas la résurrection... Feu! telle doit être la réponse de la France entière!

Non I non I lu ne dois pas tomber, Ville sacrée,

Conime une viclime à Taiitel ; Non, non, non. Tu ne peux finir désespérée,

Que par un combat immortel I

En la « terrible » année se réveillent les énergies

de violence qui vingt ans couvèrent sous la cendre d'or de poésie. A nouveau, s'affirme le besoin d'ag-ir directement sur la masse, et Leconte de Lisle croira bientôt le moment venu de répandre les idées révolutionnaires par des brochures destinées au peuple.

Des lettres écrites par ballon à un cousin (i) montrent, dans le détail quotidien et la passion instantanée, les sentiments que les événements ravivaient alors en lui contre l'Empire, l'émotion croissante devant les progrès de l'Invasion dans l'affolement général, l'intérêt minutieux qu'il portait aux choses de la Défense, l'exaltation de ses espérances et de ses déceptions, ses idées sur les actes du gouvernement et les décisions tragiques qu'il eût dii prendre, sa sympathie constante avec le peuple dont il partage profondément les angoisses et tour à tour l'amer sang-froid ou l'intrépidité courageuse et révoltée. Ce qui y frappe tout d'abord, c'est une grande confiance en Paris et en la France qui, évidemment, représentent pour lui en face de l'Allemagne la Grèce moderne, et qui ne peut pas être vaincue définitivement.

(i) Publiées dans leur intégrité avec celles que Leconte de Lisle écrivait en même temps à M. de Ileredia. elles formeraient une partie importante de cette Corref^pondance dont le public tirerait aussi grand

Frofit que de celles de Flaubert et des autres grands écrivains de époque. Elles feraient connaître un Leconte de Lisle très vivant, contemporain et palhclicpic.

...Paris est morne et semble désert(i). Plus de soldats. La garde nationale lient tous les postes. On lui a distribué 80. 000 fusils à tabatière, mais pas de cartouches, ce qui Tirrite fort, car elle s'imagine qu'on n'en a pas ou qu'on se défie d'elle. Tout le commerce parisien assiège littéralement la Banque pour échanger ses billets. En somme, les in((uiétudes sont grandes, car on ne sait rien des questions de guerre. Bazaine est probablement coupé entre Metz et Verdun. Mac-Mahon a levé le camp de Châlons et s'est dirigé vers l'Est à marches forcées. On présume qu'il va essayer de dégager son collègue, laissant ainsi toute la roule libre au Prince Royal, qui est à huit jours de Paris, Si les deux maréchaux parviennent à écraser les deux corps ennemis qu'ils ont à combattre, ils doivent revenir en toute hâte prendre le Prince Royal entre le feu de la place et le leur. Voilà. du moins le plan qu'on leur prête. Le tout dépend d'une victoire entre Metz et Verdun, car une défaite livrerait inévitablement Paris à l'horreur d'un bombardement. Rien, d'ailleurs, ne peut durer longtemps désormais. Il faut que les Prussiens soient expulsésavant quinze jours, ou Paris se"soulèvcra. On parle ouvertement dans les rues, au milieu des sergents de ville, de la nécessité où se trouve le pays de reprendre en main la direction absolue de ses destinées. Il n'est pas plus question de l'Empereur et de son fils que s'ils n'avaient jamais existé. Ils feront bien de ne rentrer à Paris qu'après une victoire décisive, et bien escortés...

...Quant à la garde nationale, elle a des fusils déplorables, et je crois d'ailleurs qu'on lui interdira l'accès des fortifications. Notre seule et sérieuse défense consiste dans la protection des forts, qui croisent leurs feux à 5. 000 mètres. Cependant, si l'ennemi sacrifie beau-

(i) Extrait d'une lettre du 24 août.

coup d'hommes, il est possible qu'il emporte d'assaut un ou deux forts. Gela étant, Paris sera bombardé et se rendra. Qu*adviendra-t-il ensuite? Dieu seul le sait. Je raisonne, bien entendu, dans Thypothèse que nous n'entendrons plus parler de Bazaine et de Mac-Mahon, car tout dépend de leur succès dans l'Est ou de leur inaction forcée . . .

Cependant la vue du désordre qui envahit tout, de « l'anarchie morale qui nous ronge », du spectacle qu'offre le peuple « convaincu que Paris est abandonné à l'ennemi», les «conversations déplorables qui se tiennent à haute voix dans les rues» et les propos mêmes des dirigeants Tincitent aux plus funestes prévisions.

... Je commence à désespérer de tout. Les misères morales et matérielles m'accablent... Si nous sommes assiégés, il se passera de longs jours avant que nous entendions parler les uns des autres. J'ai la mort dans l'âme. La banlieue rentre dans Paris. Toute la journée on voit des familles entassées dans des charrettes avec leurs meubles défiler sur le boulevard des Invalides. Si le pays résiste à cet effroyable désastre, il aura de terribles comptes à demander aux misérables qui l'ont conduit là. M""® Tascher de la Pagerie, intime de l'Impératrice, espionne prussienne, est en fuite ainsi que M'^e de Païva. Les Tuileries étaient un nid de mouchards étran-

II se raccroche vite à toutes les espérances. Les Prussiens interrompent-ils leur marche sur Paris pour se diriger vers Vouziers à la recherche deMac- Mahon, il estime la situation «infiniment meilleure » (lettre du 21 août). Maintenant, qu'il y ait défaite

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OU victoire, a les Prussiens subiront nécessairement de telles pertes qu'un retour offensif sur Paris est devenu au moins improbable ». Puis Paris est aujourd'hui armé « d'une façon formidable». Enfin — et ceci est un motif presque décisif de succès y l'unanimité s'est faite dans la population.

... Cent mille républicains sont prêts à prendre une part énergique à la défense de la ville, ce qui n'était pas ily a trois jours. Un élan général a succédé à la torpeur des uns et aux rancunes des autres. Si les haines politiques ne se sont pas éteintes, elles font place à la rage contre Tinvasion. J'ai vu hier un des chefs de l'InterDationale et il m*a déclaré qu'ils avaient tous fait serment de ne plus son^^cr qu'à l'entière expulsion de l'étranger. La confiance lénnoignée d'heure en heure plus complètement aux Parisiens par Trochu et Palikaoa déjà calmé bien des haines. Songez qu'à monarrivéeici les premiers hommesd'action que j'ai rencontrés m'affirmaient qu'ils préféraient la ruine du pays à la conservation de l'Empire. Dans rhorribie situation où nous nous trouvions^ il avait là de quoi désespérer, avouez-le. Aujourd'hui, les efforts et les raisonnements des chefs ont heureusement amené de meilleures résolutions, d'autant plus que l'Empire n'en est pas moins condamné. Tout peut donc être sauvé, et môme on est en droit d'affirmer que tout est sauvé virtuellement, et cela dans le cas extrême d'une défaite des deux maréchaux. L'ennemi est très certainement épuisé. Les dévastations sauvages qu'il a commises dans nos malheureux départements de l'Est l'ont réduit à une pénurie effroyable. Ce serait de sa part un coup de désespoir que de revenir sur Paris. Toute la vallée de la Seine ne lui fournirait plus deux jours de vivres, et, en supposant qu'il revînt à nous, les forts et les fortifia cations, armés comme ils le sont, n'en feraient qu'une

bouchée. On se plaint seulement que la distribution des fusils aux g'ardes nationaux ne s'exécute pas avec la rapidité désirable. On refuse d'inscrire beaucoup de ceux qui se présentent. Du moins, on les soumet à tant de formalités stupides que Ton découragerait le plus ^rand nombre si on pouvait y réussir ; mais, la persévérance aidant, nous serons, je l'espère, tous armés dans huit jours. Il y a en France,entreèutres,deux plaies dévorantes qu'il faudra cautériser le plus tôt possible : une bureaucratie inepte et cette rage de paperasses inutiles qui ont mis la patience publique à une si rude épreuve depuis le premier Empire....

Sedan le confond, le désespère, et réveille toutes ses indignations.

5 sept. — Nous avons été trahis, vendus, abusés d'une façon infâme jusqu'au dernier moment par les misérables qui dévoraient la France depuis vingt ans. Le pays est précipité dans un abîme d'où il ne sortira que par un soulèvement en masse, furieux et désespéré. Bonaparte s'est rendu comme un lâche ; sa femme est partie la nuit en emportant, dit-on, les diamants de la couronne qu'on n'a pas retrouvés. Sénat et Corps législatif ont disparu. La République a été proclamée : c'est le dernier moyen de salut qui nous reste, si toutefois les départements veulent se lever. J'en doute; il ne reste guère de sang dans les veines de toute cette race; mais, du moins, si nous ne sommes pas livrés à Tennemi par les bonapartistes, Paris résistera jusqu'à la mort. Que vous dirai-je? J'ai les plus affreux pressentiments. Je pleure de rage en pensant que j'ai eu la bêtise de croire pendant cinq minutes, l'autre jour, que tout allait mieux. II n'y a jamais eu aucun plan de campagne. Mac-Mahon est allé se faire cerner comme une oie, au lieu de revenir

couvrir Paris, Bazaine étant déjà bloqué dans Metz. Palikao nous a trompés indig-nement, et Je voilà disparu à son tour. Nous nous battrons ici, mais que fera Paris écrasé de bombes, entouré par cinq ou six cent mille hommes, si les provinces ne nous dégagent pas? Les armes nous manquent. G*est la fin de la France, et au milieu de quelle honte!...

Son patriotisme rage comme celui de Flaubert, saigne comme celui de Georges Sand dans leurs admirables lettres de 1870, ce déchirement de conscience par lequel se révélèrent à eux-mêmes, aux coups qui les frappaient, les sentiments fonciers et généraux dont se nourrissait leur génie impersonnel, cette grande, profonde, poignante leçon — ces lettres plus encore que les événements — pour les générations anémiées d'aujourd'hui auxquelles Texpérience d'une vie laborieuse n'a pas su donner avec le contact la connaissance de la réalité, le sens de ce qu'il y a de réel et d'idéal, d'humanîtairement combatif dans le dévouement à la patrie française. Le stoïcisme républicain de 1793 soutenait le courage, taisait les supplications à l'Europe, conseillait l'énergie de ne compter que sur soi. « 1 /Europe attendra pour intervenir diplomatiquement (souligné par L. de L.) que la moitié de Paris soit en feu... 11 y a peu de chances pour que la province vienne à notre aide. Au bout du compte, nous tâcherons de nous suffire jusqu'au dernier moment!... Espérons encore. Il n'est pas possible que la France disparaisse. Si j'étais demain dictateur de Paris, on verrait ce que c'est que d'avoir des idées absolues... J'ai déjà entendu de gros

bourgeois parler de se rendre (i)... » Il faut se défendre avec fanatisme. « Les hommes qui sont à la lète de la République ne semblent pas avoir Ténergie nécessaire pour les circonstances. Si on veut que Paris se défende et donne le temps au pays d'arriver, ce ne sont pas les forts et les fortifications qui suffisent. Il faut songer à bien recevoir Tennemi dans la ville elle-même, faire sauter vingt mille maisons au besoin^ occuper toutes les grandes voies de cette immonde canaille d'Haussmann par de formidables barricades et faire payer aux Prussiens leur victoire probable par un tel massacre qu'ils n'entrent ici que sur nos cadavres à tous. Mais, hélas ! rien ne sera fait de ce qu'il faudrait faire. »

D'ailleurs « tout le monde ici est résolu (2), S'ils entrent, ce sera en marchant sur les cadavres de 5oo.ooo gardes nationaux, soldats et mobiles. Que la province se lève et vienne à notre aide, et pas un de ces Barbares ne repassera le Rhin ».

Le siège commence. Depuis plusieurs semaines Leconte de Lisle accomplit avec dévouement son devoir de garde national ; littéralement « rompu aux fatigues du siège )),il passe ses nuits, sans un abri, à la pluie et au froid, entendant autour de lui les ponts de toute la banlieue qui sautent : « Je vous prie de croire que ces détonations étaient horriblement lugubres dans le silence des fortifications. Si j'en réchappe, il m'en restera de profondes

(i) Lettre du 1 6 septembre.

{2} Souligné par L. de L. Lettre du 26 sept.

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impressions. » Il est écrasé de fati^e. De garde tous les deux jours sur les remparts. Les nuit» qu'il passe ainsi en plein air sans se coucher une minute le rendent malade, il souffre de partout.

(( Oiielle histoire ! Quelle épouvantable fin de cet Empire maudit! » La misère est lamentable dès le premier mois : les gens font queue aux boucheries de 5 heures du matin à 4 f^- d" soir « pour n'aboutir qu'à être renvoyés au lendemain »♦ Les prix des comestibles sont inabordables. « Noas sommes très malheureux. En somme, c'est l'histoire ordinaire de cette stupide et épouvantable chose qu'on nomme la g^uerre. »

Avec chaque mois la misère devient plus intolérable; et bientôt de malheureuses familles vont être expulsées faute de ne pouvoir payer les termes échus I (t II faudrait une loi nouvelle pour les mettre à l'abri de la saisie. » Mais personne ne se préoccupe d'elles.

Nous sommes ici dans le désarroi le plus complet. Il n'y a plus ni erouvernement, ni police intérieure. Les soldats et les mobiles vagabondent par bandes dans les rues, ivres et chantant à tue-tète. Par surcroît, nous avons des craintes très sérieuses dont l'objet n'est que trop défini. Trois cent mille gardes nationaux environ, ne travaillant plus depuis le 4 septembre, reçoivent i fr. 5o par jour, plus 76 centimes par femme mariée. C'est donc à peu prés G75.000 francs par jour que coûte une garde nationale qui ne sert plus à rien. Si l'Assemblée supprime l'indemnité, nous aurons du soir au lendemain Boo.oco hommes sur le pavé, sans travail et sans pain, c'est-à-diredeiiouvellcs journées de Juini848. Personne

ici ne songe à cela. On se préoccupe beaucoup de savoir si les députés de Paris vont plu» ou moins terrifier Bordeaux, mais on ne s'inquiète pas du tout de reconstituer l'ordre, le travail, la sécurité et l'existence de chacun et de tous. Nous ne sommes et nous ne serons jamais que des enfants. L'avenir de notre pauvre pays est bien sombre... La viande diminue ; nous n'en avons plus que cent grammes par personne tous les trois jours environ. Reste le cheval, puis les chiens et les rats y passeront, si nous tenons jusque-là. Il faudra se résoudre à faire une sortie en masse. La garde nationale se mobilise ; nous serons avant peu 200.000 hommes armés et prêts à nous jeter sur ces misérables. Si nous sommes repousses, Paris et la France sont perdus. Personne ne compte plus ici sur la province. — Beaucoup de combats acharnés et sanglants autour des ponts. La mobile se bat bien, mais il y a de grandes pertes. Nous n'avons pas assez de canons de campagne ; les fusils manquent aussi. On fait de tout cela, mais trop lentement. Le gouvernement n'a pas d'initiative. (26 oc« tobre.)

Paris souffre avec grandeur, chacun est plein i( de résignation courageuse plutôt que d'enthousiasme », les gardes sur les remparts sont dures par les nuits pluvieuses et glaciales(i). Leconte de Lisle ne cesse d'admirer le courage de la population:

9 février...

.... Je vous annonçais à deux mois d'intervalle

(i) « ... Quant à nous, nous vivons au jour le jour, bien durement. En somme, la morl est sur nous et peut nous frapper d'heure en heure. Quel rèvc et quelle destinée 1

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notre capitulation certaine, grâce à Teffroyable impéritie de nos g-ouvernants qui ont tout fait pour décourager une admirable population. Nous avons beaucoup souffert, surtout dans ces derniers jours, du manque de bois et de pain mangeable. Je ne vous parle pas de toutes les horreurs qu'on vendait à prix d'or dans les rues, chiens, chats et rats. Nous avons vécu de riz. Le bombardement est venu mettre le comble à nos misères. Il a duré près de trois semaines, écrasant notre malheureux quartier d'obus dont j'ai encore les sifflements et détonations dans la tête. Les avenues de Breteuil, de Villars et des Invalides ont été labourées. Un obus a défoncé le sixième étage de notre maison du côté de l'avenue de Villars. L'appartement était heureusement vide. D'ailleurs, tout le monde était parti, excepté nous. Cependant, comme c'était une averse jour et nuit, et qu'il n'y avait plus moyen de fermer l'œil, nous avons émigré à notre tour pour quelques jours, rue Richer. — En proportion, il y a eu beaucoup plus de femmes et d'enfants tués ou blessés que d'hommes, probablement parce que ceux-ci passaient les nuits aux remparts, où une compagnie a été cruellement éprouvée, la première. L'un a été décapité par un obus, l'autre a eu la cuisse droite fracassée. Depuis, notre bataillon a encore perdu soixante hommes. Vous voyez que la garde nationale a fait de son mieux. Nous n'en pouvons pas dire autant des soldats de ligne. Ces lâches canailles ont généralement fui partout où l'ennemi les a rencontrés.

Quant à la situation politique, elles est navrante... A Paris il y a un trouble profond dans les esprits. Je crains que la République soit bien malade et que nous ayons une monarchie quelconque dans six mois(i).

(i) Son frère Alfred venait de perdre son fils aîné, tué à Toul par un boulet, qui lui avait emporté les deux jambes. « C'était un braye garçon et il est bien mort.;»

Le peuple s'est admirablement conduit. C'est le gouvernement provisoire qui a été d'une impéritie sans ég'ale. Les chefs « n'agissaient pas », rien n'était fait de ce qui devait se faire, on ne forgeait ni canons ni fusils, quoiquela matière eties ouvriers abondassent, les opérations militaires étaient mal menées et l'on consumait un temps précieux dans rinaction(i).

Ici, les hommes de toutes les opinions ont été unanimes à rejeter Trochu des listes électorales. Si Paris a résisté pendant cinq mois au blocus, à la faim, au bombai'demenl, c'est uniquement parce que la population tout entière l'a voulu, malgré les hésitations, les lenteurs, les refus d'agir, l'incapacité flagrante de nos gouvernants. Voilà l'exacte vérité telle qu'elle sera établie devant l'asscmblée^non seulement par les députés écarlates de Paris, mais par les amiraux commandant les secteurs et les forts. Le fait est que nous avons été, depuis le commencement de cette guerre absurde, les victimes perpétuelles de prétendus plans de nos généraux, y compris le plan de Trochu, dont le résultat le plus clair consiste en ceci : vingt mille hommes inutilement sacrifiés dans trois sorties dèplorablement conçues et menées, plus la reddition de tous nos forts, de tous nos fusils et de toute notre artillerie, sous prétexte d'armistice. En somme, l'immense majorité des Parisiens considère Trochu comme un traître. Je crois qu'ils sont dans Terreur et que ce n'est qu'un homme nul. Cependant, il est juste d'attendre les explications de ces Messieurs devau l'Assemblée, si toutefois on leur demande des explications et s'ils en donnent...

La défiance que l'Assemblée nationale témoigne

(i) Lettre du ly octobre.

à Paris est injuste, injurieuse, et seule provoque les troubles qui agitent la capitale.

ig mars. — S'il faut en croire les singulières nouvelles qui nous arrivent des départements, il paraît que nous sommes ici en pleine guerre civile. L'appréhension de troubles possibles résultant d'un traité de paix honteux a tranformé en fait accompli ce qui aurait pu se produire. Paris est resté très calme, pendant et depuis l'occupation piteuse des Champs-Elysées par les Allemands. Tout dépend aujourd'hui de l'Assemblée nationale. Son retour pur et simple ici vaudrait infiniment mieux que toutes ces tergiversations qui irritent l'impatience publique et qui témoignent de la peur passablement ridicule dont les représentants provinciaux sont possédés. Ils ne devraient pas oublier que les Parisiens ont énergiquement fait leur devoir en soutenant un siège de cinq mois^ décimés par trois ou quatre épidémies à la fois qui nous ont coûté près de 5.ooo morts par semaine. Le reste de la France, il faut bien l'avouer, n'a pas montré ni la même énergie, ni la même constance. Si le pays s'était levé tout entier, comme il le devait, nous ne serions pas contraints d'accepter une paix déshonorante qui le mutile, le ruine et l'avilit, La province, qui n'a jamais eu aucune initiative intellectuelle ou politique, qui n'est et ne peut être, jusqu'à nouvel ordre^ qu'un reflet et un écho, serait très mal venue de s'imaginer que Paris dût s'anéantir devant elle. Le cas échéant, la France ne tarderait pas à s'endormir dans l'inertie et l'abêtissement. Pour être juste, je sais que Paris renferme malheureusement, comme tous les grands centres d'ailleurs, un assez grand nombre aussi d'imbéciles et de désœuvrés dont l'unique métier est de faire des émeutes sans savoir pourquoi ; mais c'est un danger peu sérieux et toujours facile à réprimer tant qu'il est concentré dans

certains quartiers, car la presque unanimité de la garde nationale est acquise à l'ordre. Ce qui est très grave pour V instant, c'est bien plutôt la haine qui semble animer V Assemblée contre Paris» Cette haine prouve à la population, qui est très républicaine, que l'on veut restaurer une monarchie par un coup d'Etat quelconque, ou bien encore en soumettant la question au sujfraqe universel. Or, qui ne sait que le vote plébiscitaire n'est qu'un instrument à tout faire ! L'Empire Ta prouvé trois fois de suite. Il tombe sous le bon sens que les masses, ignorantes et incapables, et n'ayant jamais pensé de leur vie, n'ont d'autre opinion que celle qu'on leur sug^gère. Au fond, le suffrage universel direct est un leurre, et les meneurs de la province le savent fort bien (i). En attendant, loin de calmer les esprits, la majorité de l'Assemblée semble prendre à tâche de les irriter en faisant pressentir une restauration monarchique plus ou moins immédiate. Du reste, je ne doute pas qu'elle atteigne son but, à moins que l'extrême gauche et la population de Paris n^ usent de beaucoup de prudence et de calme en ne donnant aucun prétexte à un coup d'Etat ou à un /}/^6/sc//(?. Malheureusement, rien de moins probable. Il y a donc quinze chances sur vingt pour que la République meure avant d'avoir vécu. Quelle singulière nation que notre pauvre France!...

« Je me suis demandé si on ne pouvait pas être ultra-révolutionnaire avec le courage de dire aux siens : Vous avez commis des crimes (ceux de la Hévolution) et vous êtes dès lors sortis de la doctrine du vrai. » G, Sand à Sainte-Beuve.

Ces lettres sont très importantes à rétablir la

(i) Se rappeler ce qu'il a écrit de Dinan en 1848.

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vérité, en ses nuances, touchant les sentiments de Leconte de Lisle en 1870 et 1871, non seulement sur le Gouvernement provisoire mais sur la Commune. Ceux qu'on lui prête généralement, entiers et exclusifs, ne semblaient ni très logiques ni justes. On voit ici qu'il n'a pas « détesté » en bloc la Commune, comme on Ta répété, mais que sa véhémence s'attaqua surtout aux faux émeutiers n imbéciles et désœuvrés », aux voleurs et aux criminels de droit commun « qui n'ont rien à voir avec des insurgés politiques », à ceux qui incendient les hospices avec les malades et brûlent les familles dans les maisons. Il pressentait l'échec de l'insurrection et s'effrayait avant tout qu'elle ne provoquât en représailles une terreur blanche. Sa crainte d'une royauté s'exprime à maintes reprises.

Il était en relations avec certains chefs du mouvement et c'est de l'un d'eux que lui venaient les nouvelles qu'il donnait dans ses premières lettres. II avait partagé au cours du siège, exactement et en détail, les ressentiments des plus sympathiques révolutionnaires contre le Gouvernement provisoire. Et, en quelque sorte, les vers par lesquels il terminait son Sacre de Paris ^ que demandaient-ils, en janvier 187 1, sinon l'incendie même de la capitale avilie?

Vide sur eux palais, maisons, temples et rues. . . Dans le carrefour plein de cris et de fumée,

Sur le toit, l'arc et le clocher Allume pour mourir l'auréole enflammée De l'inoubliable bûcher I

On s'est laissé entraîner à assimiler son opinion

à celle d'un Gautier (i); mais, indiscutablement, chez lui, le souci de la liberté s'exalte au-dessus du culte de Tart. Ce sont les vœux qu'exprimait le poète, si différents des préoccupations exclusives de Gautier, que tenta de réaliser l'Insurrection. « L'incendie des derniers jours, écrit à cette époque même J.-J. Weiss, a bien pu sortir, en dehors de toute impulsion de la Commune, de la rage populaire qui a voulu anéantir cette ville superbe entre toutes, l'orgueil de ses habitants et du monde, parce qu'elle avait subi l'humiliante domination du vainqueur. »

Des témoignages des parents et des amis qui le virent rien de définitif ne se précise. Il reste seulement vrai que certains actes de sauvagerie et d'inintelligence l'indignèrent et l'épouvantèrent comme des actes de folie ; et Ton dit qu'ayant voulu persuader à un corps de la garde nationale qu'il ne fallait pas prendre les armes, il fut adossé au mur et seulement sauvé par l'intervention d'un passant qui le reconnut. D'autre part, il réprouvait les horreurs de la réaction bourgeoise, aurait même caché chez lui un ou descommuneux, et il conserva de la sympathie à quelques chefs du mouvement. Mais on ne peut rien affirmer de certain. II ne publiait point ses actes, et comme toujours c'est Toeuvre qui prouvera à la postérité la constance et la pureté de son républicanisme.

(i) Souvenirs de iSjo.

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Quand, à la chute de l'Empire, furent révélés « les secrets de la cassette impériale (i) », l'on vît soigneusement encadrée entre des publications de dons faits à des personnes tarées, espions ou revendeuses, une note concernant la pension de 3.600 fr. servie par Napoléon III au poète Leconte de Lisie sur sa cassette personnelle. L'effet voulu se réalisa, scandaleux. Les chaleureux amis de 1848, comme les admirateurs du poète altîer furent un instant déconcertés. Ils le savaient éloigné de Taction, mais sincèrement et rigoureusement républicain ; ils se refusèrent à croire qu'il avait abjuré la foi d'hier. Aux jours d'injuste obscurité, ils avaient exalté, ils s'étaient ingéniés à faire valoir l'altier républicanisme de Leconte de Lisle afin de communiquer aux républicains, uniquement épris du génie libéral de Hugo, l'admiration nécessaire pour l'auteur des Poèmes antiques. Et voici qu'il était brutalement dénoncé à tous comme jouissant secrètement d'une libéralité impériale. Nulle exphcation.

La réalité se révèle aujourd'hui des plus simples : le peintre Cornu était l'ami de Jobbé-Duval et M.^^ Cornu, sœur de lait et directrice littéraire de

(i) Voir la publication par Poulet-Malassis des Papiers secrets et correspondance du Second Empire... etc. Des cinq ou six ouvrages de ce f,'enre, c'est le seul qui mentionne Leconte de Lisle, p. 352. (La pension fut versée à partir de juillet 18G4.) La liste des pensionnés sur la cassette impériale est donnée avec de très intellijçentes et impartiales notes d'André Lefèvre.

Napoléon, femme républicaine et de grande intelligeiice, fréquentait la maison de Leconte de Lisle. Autour du poète et sans qu'il le sût, on s'occupa à tirer parti de la précieuse relation (i). M"^^ Cornu parla donc à l'Empereur. En outre, à cette époque 011, en pleine misère, peinait le poète, venait chez lui, tel qu'un contemporain le vit et nous le définit, le gros et fleuri Théophile Silvestre, auteur d'importantes études d'art et d^un petit livre fourni de charmants contes de chasse et de pèche. C'est par lui que M. Mocquard, un des hommes de confiance de Napoléon III, entendit parler de Leconte de Lisle, et il entretint l'Empereur, déjà sans doute préparé par les recommandations de M™® Cornu. Bientôt Leconte de Lisle reçut de Napoléon III telles propositions: sa traduction de V Iliade serùii richement éditée, imprimée en caractères royaux, Gustave Doré l'illustrerait; il serait attaché à une bibliothèque, recevrait 20.000 fr., serait, de plus, décoré de la Légion d'honneur. La condition en était qu'il dédiât son ouvrage au prince impérial. Leconte de Lisle refusa poliment : il ne saurait, répondit-il, dédier à un enfant de deux ans, qui ne pouvait connaître le grec, les chefs-d'œuvre de l'art antique, et ne voulut point qu'on lui en reparlât. M. Mocquard, à qui Théophile Silvestre communiqua la réponse de Leconte de Lisle, la rapporta à l'Empereur. Brave homme quelque peu

(i) De même, non moins simplement, Flaubert s'adressa à M™« Cornu pour Bouilhet et pour d'autres. (Voir sa Correspondance.) — Selon M. Galmettcs, Catulle Mendès s'était occupé de pareille chose de son côté : il avait mis eu campagne Vitu afin d'obtenir pour son maître une pension de l'Instruction publique.

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et piqué de mécénisme, celui-ci ne voulut point laisser à la misère un homme de génie : il répliqua en souriant : (( C'est M. Lcconte de Lisle qui a raison et je veux lui assurer une pension sur la cassette, sans aucune condition. » Et Leconte de Lisle reçut une lettre de M. Mocquard dans laquelle il était dit qu'il lui serait donné une indemnité littéraire de 3.600 fr. de la part de TEmpereur « soucieux de favoriser les auteurs de talent qui faisaient honneur au pays ». Leconte de Lisle se montra toujours et encore pareillement hostile; il n'avait rien postulé; il n'avait pris aucune part à la petite conspiration de ses intimes. Mais ceux qui avaient mené la chose à son insu alors se révélèrent à lui, plaidèrent la raison (i), eurent Tintelligence de la lui imposer.

L'homme en souffrit : première humiliation infligée à une âme intransigeante, connue et aimée pour son indépendance. Gomme toujours la douleur fut muettement contenue. Très franc, il voulut toutefois confesser à ses amis la pension reçue malgré la foi restée la même. Ceci encore, il ne le put, empêché parles contingences (Louis Ménard}. Souvent, non prévenus, ceux qui se réunissaient chez lui dirent du mal de Napoléon IIL Leconte de Lisle, toujours, sur ce sujet, garda le silence. En

(i; Il est indiscutable qu'on avait parfaitement raisoo. Le poète,

f)Our être appointé par le gouvernement, n'en doit pas moins garder a plus entière liberté de parole aux mêmes titres que les professeurs d'université. Combien de poètes, pécuniairement récompensés aujourd'hui par les assemblées qu'entretient le Gouvernement, médisent de ce même Gouvernement, sans que, très justement, personne trouve rien à y redire. Leconte de Lisle pouvait avoir de nobles scrupules, autour de lui on ne devait pas en tenir compte.

sa maison, au milieu des siens qui vivaient de la subvention impériale, il ne pouvait autrement se comporter.

Il ne paraît donc pas avoir été en rien, homme, ce « sévère pour les autres » et si cavalièrement oublieux de ses« dépendances » qu'on a voulu aous montrer. Le génie ne fut pas atteint de cette « faiblesse », Jamais son indépendance de penseur hardi ne se sentitcontrainte, inquiétée par cetteconcession faite à la vie matérielle : aucune ombre ne s'interposa entre ce qu'il voulut réaliser et ce qu'il réalisa, nul pusillanime scrupule ne tamisa sur lablancheur de la page d'art la large et pure lumière de la pensée. Ce qu'il avait commencé à dire à d'autres époques, sous d'autres régimes, il l'écrivit aussi bien sous l'Empire. Sa haine du clergé éclata, en ses œuvres, toute violente, à l'époque même où l'empire « se mettait en réalité au service de l'Eglise, combattant au dehors pour le pouvoir temporel, cette séculaire et absurde iniquité, réprimant au dedans toute vie spirituelle qui n'était pas soumise au dogme (i) )>.

Quand les papiers de la cassette impériale furent publiés, il fut atterré, sous le coup des insultes des journaux; mais il est incompréhensible qu'on ait pu attribuer en rien à du remords une semblable douleur. Au moment même où il était écœuré par les désastres, où de vives souffrances physiques se réveillaient par l'effet des nuits de garde sur les fortifications, elle fut profonde, elle acheva de le

(i) Gustave Lanson : Sainte-Beuve politiqae.

bouleverser, mais elle resta fière, on le voit à cette lettre écrite le jour même, 2 octobre 1870.

Cher Monsieur,

Au milieu de toutes mes misères matérielles, je suis accablé par une nouvelle calamité morale. Mon nom a paru dans les listes des Papiers Impériaux. Vous saviez qu'une allocation mensuelle de 3oo francs m'avait été offerte dans le temps pour m'aider à faire mes traductions grecques. Une nécessité sans réplique m'avait contraint de l'accepter, car la pension de Bourbon me manquant et me trouvant chargé de ma mère, qui manquait de tout, je devais choisir entre la vie et la mort des miens. Je me suis sacrifié et m'en voici récompensé par les insultes des journaux. Je vous jure que si les Prussiens pouvaient me tuer, ils me rendraient un suprême service. Je suis si profondément malheureux que je me demande si je ne ferais pas mieux de me brûler la cervelle. Après avoir vécu pauvre, dans la retraite et dans le travail, voici que je n'en recueille que des outrages pour toute récompense. Tout cela est affreux et me jette dans le désespoir.

L'investissement continue ; nous nous attendons toujours à un assaut. Que l'ennemi se hâte donc, car on commence à ne plus pouvoir se procurer de viande ni de légumes. Dans un mois ce sera la famine.

Je suis de garde aux remparts demain au Point-du- Jour. C'est là qu'on attend l'assaut.

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