CHAPITRE XIII
V Histoire populaire de la Révolution française et l'inslruction civique. — Le Catéchisme républicain. — U Histoire du christianisme. — Importance de ces brochures etinlerpellation à leur sujet à la Chambre. — Le Sénat. — L'Aca demie française. — Les dernières années.
La France venait d'acheter, par son héroïsme et par son or, la retraite des Barbares. Etourdie, meurtrie, il lui fallait se recomposer, esprit et corps. Les classes privilégiées abusaient de Tépuisenient pour vouloir lui imposer le despotisme de leurs intérêts. On décora provisoirement le nouveau régime du nom de République : les aristocraties royaliste, impérialiste et cléricale, sous les vêtements d'un deuil d'apparat, voilaient leur audace et leur cupidité. Elles étaient plus puissantes que jamais, fortes de toute la faiblesse de la patrie. A cette heure suprême, Leconte de Lisle publia ses sentencieuses philippiques.
U Histoire populaire de la Révolution française est un résumé succinct des faits qui se produisi-
rent entre la mort de Louis XV et le i8 Brumaire. Les premiers mots de Tavant-propos témoignent assez de la pureté du républicanisme de l'auteur. « La nation française était abêtie et tyrannisée depuis des siècles. Ni lois, ni droits. Par les lettres de cachet, les confiscations, les impôts arbitraires, les privilèges de caste, les redevances féodales, les dîmes, les corporations et les jurandes, le roi, la noblesse et le clergé possédaient la terre, les esprits et les corps. Le peuple tout entier travaillait et mourait sous le bâton, misérable, affamé, soumis à la plus abjecte servitude. La Révolution française a été la revendication des droits de l'humanité outragée; elle a été le combat terrible et légitime de la justice contre Tiniquité. » Voici encore quelques-uns des mots simples et nets, si impérieusement justes, par lesquels il grave en d'impérissables médailles les fidèles profils des règnes ou des caractères; on reconnaîtra à la frappe l'auteur de l'Holocauste et de la Bête écarlate. Le règne de LouisXVest « immonde » ; Louis XVI était « d'une intelligence médiocre, extrêmement dévot, menteur par faiblesse et faux par éducation religieuse ». Suite ordonnée et déduction, enchaînement logique des divers caractères du personnage, et quelle précision de gravure : quelques traits principaux bien en relief, secs, vigoureux et nets comme des arrêts, comme des syllabes de couperet. Et quelle sûreté de main et de conscience : pas une hésitation, pas une « faiblesse ». Cela manifeste le robespierriste convaincu et inébranlable. Ton simple et nulle insistance : personne n'a à élever d'objection,
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émettre de doute; en quelques miQute$ le jugement est rendu.
De là cette impression d'énergie que ne donne nul autre. C'est le trait de Voltaire, aussi acéré, aussi perçant, mais lancé par la main ferme d'un justicier convaincu; Voltaire, lui, est un archer adroit, mais qui jongle avec ses flèches, un bateleur mercenaire qui ne se préoccupe que de faire miroiter son élégance et son adresse. Ici tout le brio, mais chez l'autre la majesté d'une fonction « divine ». L'un n'est que la satire corrosive, l'autre l'âpre réquisitoire, la Justice elle-même.
Concision, franchise brutale du jugement, foudroyante simplicité de logique, méthodes déductrices, tours de raisonnement et de style : Si Tolstoï écrivait une histoire de la Russie, ce serait quelque chose d'identique. Leconte de Lisle et Tolstoï ont pour ainsi dire une audaceïn^^na^,ce sont des juges nés juges (i).
(i) Mais précisément le récit sommaire de Leconte de Lisle qui a les contours arrêtes d'une formule^ d*un jugement, ne dëforme-t*il
Eas la vérité^ est-ce qu'il ne mutile point la vie si complexe, si déordante? On conçoit mal que la vie se puisse en général exprimer par des termes aussi brefs, qu'elle puisse être contenue dans des lignes aussi rigoureusement tendues. Cependant c'est bien La. réalité. Quand il écrit, pour prendre un petit exemple: « Le premier ministre Maurepas et les courtisans firent chasser Tur^^ot et Malesherbes », on se dit d'abord que voilà des termes bi^i violents pour exprimer l'autrichianisme de la cour, la politique cauteleuse, la diplomatie de ruse de ceux qui à la loo^e parvinrent à obtenir la retraite des ministres réformateurs ; on voudrait une dizaine de petites phrases souples, agiles, soyeuses et brillantes, à facettes, comme Tesprît des courtisans ,un style Goncourt,et cependant deux mots de Leconte de Lisle rendent avec autant de fidélité Tessentielle vérité : somme touie, quand on se reporte à l'époque, l'acte paraît brutal, il le parut alors, les ministres out bien été chassés^ le mot n'est pas trop dur pour ce que fut la chose. Ainsi en va-t41 du reste de IxBorre.
Cette histoire populaire est un Tésumé merveilleux et vraiment historique ; c'est le véritable esseri' tiel qui y est dit au contraire de la généralité des manuels classiques : les mots à effet plus ou moins authentiques sont absolument laissés de côté ; les portraits des hommes qui ont dirigé les mouvements divers sont tracés en quelques mots courts et complets, vivants. L'artiste, qui génialement exprime Tâme d'un paysage par deux épithètes, fixe en quelques termes, de façon définitive, le caractère le plus complexe. Il n'y a rien de comparable en ce point au portrait de Mirabeau:
(( Le vrai tribun de la Constituante était Mirabeau, homme de mœurs décriées, dont la jeunesse désordonnée s'était consumée en luttes contre le despotisme paternel et l'arbitraire royal, renié par sa caste, accueilli par le tiers-état, et qui mettait encore, à cette époque, au service de la Révolution, une audace sans bornes et une éloquence sans égale. » C'est de l'histoire et à lui être comparés les volumineux précis d'un Thiers sont de la littérature, et de la mauvaise. Peu de mots suffisent pour fixer le vrai caractère des plus tumultueuses, donc confuses journées révolutionnaires. Il ne s'attarde pas aux vains détails pittoresques; voyez comme il a nettement marqué le caractère national de la journée du 12 juillet : « Les troupes arrivaient de tous cotés, composées surtout de régiments étrangers, mercenaires prêts à massacrer les représentants sur un signe du roi. Paris, souffrant déjà du manque de pain, était profondément agité... La foule fut chargée et sabrée sur la place Louis XV
et dans les Tuileries par les drag'ons de Lambesc ; mais bientôt les gardes françaises^ prenant parti pour l'insurrection, repoussèrent jusqu'à Chaillot les régiments allemands et suisses, » Et d'autre part le caractère anti-français du i®'' octobre : a Le roi et la reine avec le dauphin dans ses bras assistaient au repas. On joua la marche deshulans, des coca/'des blanches furent distribuées et la cocarde tricolore fut foulée aux pieds. » Par le rapprochement des mots italiques on ne peut avec moins de verbalisme faire ressortir la complicité de la famille royale avec l'étranger. Le procédé poétique se trouve le plus succinctement historique.
Et cette simplicité contractée fait la valeur de cette « histoire populaire )). Comme nous sentons bien la verlu éducatrice de cette brochure, peu volumineuse et si nourrie à la fois, nous tous qui avons, en les lycées de la République, été contraints à réciter intégralement les volumineux textes de traités d'histoire composés dans un sens foncièrement antidémocratique.
Sans doute quelques passages de cette brochure paraîtraient encore à beaucoup trop républicains, par exemple celui où il réhabilita l'insurrection des soldats de Nancy, si injustement condamnés par la Constituante, ou ces lignes sur la constitution civile du clergé : « On voit tout l'illogisme de cette constitution civile du clergé. Il fallait ne reconnaître légalement aucun culte et, par conséquent, n^en subventionner aucun, d'autant plus que les catholiques, loin de se montrer très reconnaissants de cette exception en leur faveur, devinrent plus
furieux que jamais. » Encore il n'étonnerait point que son robespierrisme mênie fût suspect. De vrai il est assez notoire, mais n'a rien d'excessif: s'il fait de Danton l'instigateur des massacres de septembre et donne des raisons de son exécution, il n'en reconnaît pas moins la grandeur de son rôle pacificateur ; son anti-girondinisme ne l'empêche point d'admirer M^^ Roland ; et s'il se prononce catégoriquement pour les régicides, il infirme la nécessité de l'exécution. Il faut remarquer qu'il est loin de donner dans le communisme ; il note avec une certaine satisfaction que Robespierre « attaqua les anarchistes de la Commune » ; et enfin, de la façon la plus affirmative, il explique son robespierrisme par son patriotisme : « On ne peut nier que Taction de ce parti (démocratique et révolutionnaire), despotique et sanglante à l'intérieur, n'ait énergiquement contribué à la défense du territoire et à l'élan victorieux des armées de la République. »
L'introduction de cette brochure dans les écoles ne serait pas aujourd'hui moins précieuse : chaque jour davantage on perdie respect de la grande œuvre révolutionnaire, il est trop aisé aux jeunes de se méprendre sur le vrai sens de certains mots qu'usa un incessant emploi officiel et sur la valeur et la nature même du répubUcanisme : certains termes aussi, et les plus nobles, comme Républicanismey civisme^ civique^ incivisme^ citoyen, citoyenne^ ont complètement disparu de la langue courante, ce qui est plus significatif qu'on ne le croit. Et surtout Tardeur même des sentiments s'est éteinte; on trouvera dans les brochures de Leconte de Lisle,
avec la pureté de TémoUon, cette verdeur, cette belle fougue d'expression qui séduisent : sans cesse des phrases simples, mais de beaux mouvements de style par quoi, sans qu'il s'en rende bien compte, l'enfant sent la grandeur des mouvements d'âme qui soulevèrent la patrie en danger et la redressèrent terrible et majestueuse.
Les mêmes raisons invitent à la plus libérale distribution du Catéchisme populaire républicain. C'est un exposé des principes, un credo civique. Credo : l'auteur est convaincu ; ses principes sont « les vrais » et universels, convenant « aussi bien à l'homme qu'à l'enfant »; et enfin leur exposé est comme impersonnel, dicté par quelque esprit, projeté par quelque lumière intérieure; l'auteur se considère un simple transcripteur ; cela ressort très évidemment de la préface. De là l'assurance de l'expression et le tranché des définitions, on dirait presque leur caractère d'infaillibilité. Pour « athée» Leconte de Lisle n'en est pas moins un ferme croyant, en somme tout comme Renan si improprement dénommé sceptique, ou encore comme Rousseau : « L'homme est un être moral, intelligent et perfectible. » C'est le rousseauisme : ( « La nature propre est de tendre au bien et de fuir le mal »); et en même temps du renanisme appuyé sur la perfectibilité de l'homme, ainsi qu'on le voit à ses définitions de l'être perfectible et àa progrès : « Cest la loi naturelle constante^ nécessaire, par laquelle l'homme agit, s'élève, déploie ses forces et agrandit son existence, sans relâche et sans terme i>.
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devient Dieu, comme dirait Renan, comme il le dit lui-même en substance dans les lignes immédiatement suivantes où il définit l'homme perfectible : « C'est l'humanité entière commencement Qijin de toute justice et de toute intelligence. »
Et précisément de cette croyance à la perfectibilité se déduit, puis s'étaie son républicanisme : « Nui ne pourra se dire et ne sera sincèrement républicain s'il n'est pas convaincu que le principe de la justice est inhérent à sa conscience, et s'il peut croire un seul instant qu'une raison étrangère et supérieure à la raison humaine puisse modifier arbitrairement les lois immuables de la morale. »
Disciple de Rousseau, il sait concilier les deux éléments qu*on a toujours regardés comme inconciliables en Rousseau ainsi qu'en le parti révolutionnaire contemporain, le socialisme et l'individualisme, qu'on confond trop souvent avec l'anarchisme parce que le sentiment de l'individu a été déformé, à force d'exagération, par quelques disciples de Rousseau, les romantiques, notamment Hugo, ou encore par un Nietzsche. « Le but de l'individu, dit-il en effet, est de vivre et de se conserver par la satisfaction de ses besoins et par le développement de ses facultés physiques, intellectuelles et morales. » Mais pour qu'il conserve intacte son individualité, il faut qu'il respecte les autres individualités; toute atteinte portée à une autre individualité est une atteinte portée à une partie de soi-même, car « l'oppression d'un seul opprimant le corps social tout entier » elle détruit (( l'harmonie » de ce corps social, ce dont il serait
lai-même un des premiers à souffrir. « Le but du corps social constitué en nation est de vivre et de se conserver dans sa collectivité, en garantissant les droits de chacun des individus qui la composent. » « Toute organisation politique sera la plus rationnelle et la meilleure qui sauvegardera et maintiendra les droits naturels de l'individu en assurant l'harmonie et la conservation du corps social. » Il n'y a nulle antinomie entre ces deux buts. Ces droits naturels sont : «l'instruction, la liberté, l'égalité, la propriété et la sûreté. » Le gouvernement idéal sera donc celui qui garantira l'instruction gratuite — ce qui est absolument obligatoire, — l'inaliénabilité de la liberté, l'exclusion absolue de tout privilège, par conséquent la socialisation des sources de richesse, la possession (i) des biens acquis par le travail et l'héritage (ce qui n'est point synonyme de capital), «le droit pour l'individu d'être assuré contre toute atteinte à la libre satisfaction de ses besoins et au libre développement de ses facultés ». Dans ce gouvernement, « les droits de l'individu doivent toujours et imperturbablement subsister entiers et inviolables, puis-
(i) Leconte de Lisle n'attaque point la propriété, par dévotion robespierriste,et parce que la Déclaration des Droits de l'homme met le droit de propriété au nombre des droits sacrés et inaliénables. Le texte de Gondorcet adopté par la Convention était : « L'homme est maître de disposer à son i^ré de ses biens, de ses capitaux, de ses revenus et de son industrie. » Mais, comme Mirabeau, Leconte de Lisle pensait que « la société est en droit de refuser à ses membres dans tel ou tel cas la faculté de disposer arbitrairement de leur fortune » et il pensait que l'individu pouvait même, sauf indemnité, « être privé de la totalité de ce qu'il possède et au nom et dans l'intérêt du corps social ».
qu'ils sont l'unique raison d'être des droits collectifs ».
Ce gouvernement idéal, c'est la République :
« Qu'est-ce que la République? La République est l'ensemble de tout ce qui précède, théorie et pratique; c'est la liberté individuelle et la liberté collective proclamées et garanties; c'est la nation ellemême, vivante et active, morale, intelligente et perfectible, se connaissant et se possédant, affirmant sa destinée et la réalisant par l'entier développement de ses forces, par le complet exercice de ses facultés et de ses droits, par l'accomplissement total de ses devoirs envers sa propre dignité qui consiste à ne jamais cesser de s'appartenir; c'est enfin la vérité et la justice dans l'individu et dans l'humanité. »
Et si la troisième république n'est pas tout à fait la République, ce n'est qu'une raison de plus de bien imprégner les jeunes esprits de l'âme de la République.
C'est également en 1871 que fut publiée V Histoire populaire du Christianisme^ mais il est superflu de dire qu'elle ne put être écrite dans les quelques mois qui séparèrent la paix de sa parition en librairie. Elle est l'œuvre de nombreuses années et témoigne d'une lecture considérable, d'une science minutieuse : une importante somme de connaissances, de pensées et de jugements y est exprimée en un nombre de lignes relativement très restreint. Le style est lapidaire. La concision et la perfection de l'expression, égale à celle des meil-
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leurs pages d'un Flaubert, sont la preuve qu'il y fallut une longue patience. Il n'est pas exagéré de dire que cette histoire exigea de Leconte de Lisle au moins autant de travail que Tun de ses plus merveilleux poèmes et que, par Timportance du fond comme de la forme, qui d'ailleurs pour Leconte de Lisle étaient une vraie binité, elle est une œuvre capitale. Il dut y penser longuement dans la plus grande partie de la période du Second Empire et en tout cas la majorité des poèmes que cependant il composa furent inspirés par des faits qu'il rapporta en quelques-unes des phrases de son Histoire.
Jamais sa verve ne fut nourrie d'une plus puissante indignation. L'âpreté en est corrosive, le style pénètre comme un acide, les mots sont gravés ainsi qu'à l'eau- forte. L'œuvre est réfléchie et sérieuse. Jamais on ne sent mieux qu'en la relisant la sottise d'une comparaison qui fut naïvement risquée avec son compatriote Parny. La Guerre des dieux est une arlequinade qui veut faire rire . Leconte de Lisle, qui a flétri Déranger comme a fait Renan, devait certes avoir horreur de cette sotte grivoiserie d'un siècle décadent. Sans doute encore quelquesuns des « mots » deV Histoire du Christianisme font penser à Voltaire, mais ce n'est plus ce « hideux sourire » de petit abbé laïcisé, c'est un rire mordant, dont l'âpreté huguenote se tempère de quelque tolérance paganiste.
Même lorsque la satire s'allège, le ton est grave, ce qui justement distingue cette œuvre anticatholique des pasquinades libertines du xviu® siècle.
SyA LEGONTK DE LI8LK
Rapprochez ceci des calembours de Voltaire : « Simon déclara qu'il était la Vertu de Dieu. Il allait de ville en ville, accompagné d'une courtisane qui était sa pensée incarnée et par laquelle il avait créé les Anges et les Puissances. » Voici encore, ainsi que le paragraphe sur Helcesaï, qtii reste sobre en sa force comique : « Le premier Concile fut présidé par le frèrejde Jésus, saint Jacques, évêque de Jérusalem, qui, d'après saint Epiphane, fut martyrisé à l'âge de quatre-vingt-seize ans, encore vierge, ne s'étant jamais coupé les cheveux et ne s'étant jamais baigné. Selon toutes les probabilités, l'expression consacrée : a Mourir en odeur de sainteté » fait allusion à cette coutume pieuse de saint Jacques. » Les lignes suivantes feront mieux encore goûter la saveur ironiste de tout le volume :
En i3o, on vit de nouveaux hérétiques qui se donnaient le nom d'Adamites. Croyant posséder la pureté primitive d'Adam et d'Eve, ils allaient tout nus, hommes et femmes. Dans leurs assemblées, dit saint Epiphane, lorsque l'ancien qui leur lisait la Genèse prononçait ces mots : « Croissez et multipliez y>, il se produisait des scènes extraordinaires dont nous ne pouvons donner les détails, mais que ce même saint Epiphane décrit minutieusement avec le plus effroyable cynisme. A propos de la nudité des Adamites, nous lisons dans la 432® lettre d'un saint moderne, François de Sales, à la mère de Chantai, ces deux lignes singulières : « ma mère,qu'Adam et Eve étaient heureux tandis qu'ils n'eurent point d'habits !
On peut croire avec quelle multiple ingéniosité il sait citer au bon moment les contemporains,
Pétrarque, Villani, etc., et surtout les historiens ecclésiastiques eux-mêmes, Roderick, Gerson, saint Augustin, « l'historien catholique Ranke d'après lequel on estime à plus de lo millions le nombre des victimes humaines égorgées par le christianisme » — voire de copieux extraits des bulles :
La bulle Admonet nos dit que dans 22 couvents de Frise. . . le libertinage entre moines et nonnains, la corruption de la chair et beaucoup d'autres'excès et vices qu'il est honteux de nommer, s'étaient multipliés d'une façon effrayante. Beaucoup d'entre ces nonnes vivaient charnellement avec leurs supérieurs ecclésiastiques comme avec les moines et elles accouchaient dans leurs couvents mêmes des fils et des filles qu'elles avaient dans leur commerce illégitime ou incestueux avec les moines et les prélats. Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que quelques-unes se font avorter et que d'autres tuent leurs enfants déjà venus au monde. Les chanoines entretenaient des concubines et des petites filles sans nombre...
en transcrivant en regard le texte sacré : Fornicantiir etiam, etc..
Leconte de Lisle a conçu son Histoire du Chris^ tianisme dans le même esprit que Flaubert son Bouvard et Pécuchet : c'est un catalogue des édifiantes sottises des écrivains ecclésiastiques, tels Fleury, surtout le si savoureux abbé Guyot, qui écrit à propos de Simon le Magicien précipité du ciel où il planait par une courte prière de saint Pierre et mort de sa chute : « Ce fait incontestable témoigne de l'attention de la Providence à fournir aux hommes les moyens de découvrir Terreur et de
s'en déprendre » {Dictionnaire des Hérésies), et c'est aussi le tableau des innombrables contradictions de l'Eglise. II insiste à plusieurs reprises sur le peu d'authenticité des livres saints, et, ayant fait l'historique des principaux remaniements des textes, conclut impartialement : « Certes, les saintes Ecritures, Ancien et Nouveau Testament, sont le bien propre de l'Eglise, et elle en use comme elle l'entend; mais si les fidèles s'imaginent qu'elle a toujours respecté la première rédaction, ils sont plongés dans une pieuse erreur. »
Cette histoire est assurément impartiale, ainsi qu'en témoigne ce fidèle et caractéristique portrait de Louis IX: «Saint Louisétait un homme juste, généreux, plein d'honneur et d'héroïsme. C'est le plus beau caractère du xni^ siècle. Ses grandes- vertus lui étaient propres, ses vices étaient chrétiens. » Enfin, il n'épargne pas plus les hérétiques que les orthodoxes et Tacuité de sa critique s'exerce aussi bien sur les luthériens et les jansénistes que sur les catholiques.
Cela ne fait que donner plus de portée à ses revendications et les deux ou trois passages cités montrent assez visiblement la force et la raison universelles de cette œuvre aussi impersonnelle que sa poésie. « Saint Grégoire le grand lui succéda. Ce grand pape fit abattre les statues, les arcs de triomphe et autres monuments de l'ancienne Rome. II brûla la bibliothèque Palatine fondée par Auguste et tous les exemplaires de Tite-Live qu'il put découvrir. Aucun des conquérants barbares qui s étaient emparés de r Italie ne fit plus de mal que
lui à r Intelligence humaine, » Les médaillons de Balthazar Gossa et d'Alexandre VI, personnages qui lui avaient déjà fourni les sujets de quelquesuns des poèmes auxquels il attachait lui-même le plus d'importance, montrent encore assez clairement que son antipapisme n'avait rien de personnel, ni de superficiel.
Ce cardinal (Gossa) avait amassé d'immenses richesses par la piraterie. C'était un des plus grands scélérats de l'époque, usurier, voleur, simoniaque, débauché et assassin. Ses crimes se multiplièrent dès qu'il fut pape. Une bulle qu'il publiaen i4i3 convoqua un concilegénéral à Constance pour la fin de Tannée suivante. Lesarchevêques, évoques, patriarches,abbés d'ordre et docteurs s j rendirent en nombre considérable et firent leur entréedans la ville, suivis de neuf cents courtisanes. » — (c Alexandre VI est très célèbre comme empoisonneur, simoniaque et incestueux. Il commit généralement tous les crimes connus et ceux qu'il est impossible d'imaginer. » « Le pape et son fils César Borgia firent étrangler et empoisonner quelques cardinaux, en i5o2, le cardinal Ferraro, entre autres, qui laissa à ses assassins 80.000 écus d'or. Les historiens contemporains prétendent que le pape l'avait fait passer par toutes les charges les plus lucratives, afin de le trouver plus gras quand il le ferait tuer. Alexandre VI mourut le 18 août i5o3, empoisonné par imprudence. Une bouteille de vin ayant été préparée pour quelques convives, on en servit au pape, ce qui l'emporta presque subitement.
La page capitale de la conclusion l'établit encore avec une magistrale vigueur ;
Le Christianisme, et il faut entendre par là toutes les
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communions chrétiennes, depuis le catholicisme romain jusqu'aux plus infimes sectes protestantes ou schismatiques, n'a jamais exercé qu'une influence déplorable sur les intellig-ences et sur les mœurs. Il condamne la pensée, il anéantit la raison, il a perpétuellement nié et combattu toutes les vérités successivement acquises par la science. Il est inintelligible dans ses dog'mes, arbitraire, variable, indifférent en morale. L'humanité a perdu la foi qu'elle avait en lui et il ne peut plus inspirer que cette sorte de respect qu'on porte aux vieilles choses dont on s'est longtemps servi. C'est un objet d'art puissamment conçu, vénérable par son antiquité, et dont la place est marquée dans le musée religieux de l'histoire.
Leconte de Lisle se trouve vis-à-vis du christianisme dans le même état spirituel que Tolstoï, comme lui ayant revécu Tâme de Rousseau soit dans la solitude, en face de natures diverses, mais également pénétrantes, soit dans la vaine agitation de civilisations artificielles. Tous les deux traduisent leurs sentiments avec la même netteté tranchante. Tolstoï déclare entre autres choses que la religion officielle n'est que « billevesées » et « faussetés », et il suffit enfin de rapprocher des dernières lignes citées de Leconte de Lisle, telles d'un des plus récents articles de l'écrivain russe : « Les prêtres, menteurs, non seulement ne sont pas les soutiens du christianisme, mais sont ses plus grands ennemis. » Chez Tun et chez l'autre c'est le même presbytérianisme, je veux dire la même révolte devant le déploiement scandaleux de la pourpre et du luxe par les vicaires d'un
Dieu socialiste. Et Tindéfinie complication de cette grande machine de civilisation artificielle et artificieuse rebute ces esprits de puissante simplicité : spirituellement ce sont des paysans du Danube qui se perdent dans les mille détours du jésuitisme papal ou patriarchal comme en les mille recoins, retraits ou repaires de léviathanesques basiliques.
On a donc quelque raison de s'étonner du peu d'importance en général accordée à cette partie remarquable de l'œuvre de Leconte de Lisle. On en méconnaît universellement la valeur, le plus souvent faute de l'avoir lue. Comment expliquer autrement que presque personne n'en ait parlé ? M. Brunetière, dans son Manuel pouridnii si complet, n'en dit mot. MM. Bourget, France, Lemaître et Tellieren ignorent même l'existence. M. de Heredia déclare que ses brochures politiques et républicaines ne seront même pas lues. Louis Ménard luimême n'en conservait qu'un imprécis souvenir.
C'est à propos de ces brochures que M. Maurice Spronck écrivait dans un volume pourtant de quelque tenue : « A côté du penseur nihiliste, il y a un autre penseur, d'une intelligence très moyenne celui-là, assez étroit dans ses utopies d'iiumanitairerie candide et de libéralisme intransigeant » ; et plus loin : « Pour couronner cet ensemble de platitudes, il se constitue le champion d'un anticatholicisme des plus vulgaires, dont on ne pourrait que
sourire, s'il n'avait malheureusement gâté quelquesuns des Poèmes Barbares, » Rien peut-il être vulgaire chez un Leconte de Lisle et on ne sait en vérité ce qui peut« faire sourire » ici. Et voilà vraiment des expressions au moins niaises et que Ton s'expliquerait difficilement si l'on ne se rappelait d'autre part avoir lu de M. Spronck, de telles lignes (à propos du livre d'un abbé) : « Le clergé catholique, durant de longs siècles intimement mêlé à notre vie nationale, avait été en sommele plus haut représentantde la culture classique et le plus puissant agent de notre civilisation (i). » Il suffit de mettre ces quelques lignes en regard des dernières de VHÎS' toire du christianisme pour comprendre, plutôt pour s'expliquer que M. Spronck ait pu considérer comme « gâtées » V Holocauste^ Quain^ VAnathème.,.
Nulle mention ailleurs, sinon cette phrase — et qui a son prix — d'un collaborateur de la Revue Encyclopédique : « Les principes émis dans le catéchisme sur l'individu, la loi, le corps social et le progrès, sont d'un esprit sérieux. » Le même auteur (2) est seul à noter que « l'extrême droite de l'assemblée de Versailles fit grand tapage autour » .
(i) M. Spronck fait ici une allusion discrète à la révocation de l'Edit de Nantes : voir le contexte. — Nous n'en parlerions pas si, dans les articles de seconde main sur L. de L., de telles opinions n'étaient rapportées par indolence.
(2) De tous les anciens amis de Leconte de Lisle, avaient seuls connaissance de ce fait M. de Mahy, qui assista comme député à la séance, et M. Maras, dont les souvenirs nous ont été si précieux ; il nous a encore parlé d'une sœur de Leconte de Lisle qui était arrivée à un haut degré de culture intellectuelle et était socialiste.
Sur ce mémorable « tapage » nous nous bornerons à citer intégralement le compte-rendu officiel (les séances (6 février 1872). Cette page n'est — à coup sûr, point déplacée dans la biographie de Tami de celui qui recueillit avec tant de sollicitude les entreliens de Bouvard et Pécuchet.
M. DE Gavardie : J'ai l'honneur d'adresser à M. le garde des sceaux, après C avoir prévenu^ une question relative à un fait qui m* a paru très grave. (Oh ! oh ! à gauche.)
Ce matin était exposée publiquement en vente, dans une rue des plus fréquentées de Versailles, une brochure qui est ainsi intitulée: Catéchisme populaire républicain. (Exclamations ironiques à gauche.)
Messieurs, cette brochure, qui se vend à cinquante centimes, est éditée dans des conditions évidentes de propagande populaire . (Nouvelles exclamations à gauche.)
— Voix A DROITE : Laissez donc parler !
— M. DE Gavardie: Ma première impression, en raison de la gravité des doctrines qui sont consignées dams cette œuvre, ma première impression, dis-je, avait clé en quelque sorte — permettez-moi le mot qui ne répond qu'à une pensée véritablement patriotique — d'élever le débat à la hauteur d'une véritable interpellation adressée au gouvernement. (Interruptions à gauche.)
Voici pourquoi : Vous savez que la France est inondée, en ce moment, depublications anti-sociales et antireligieuses.
— A DROITE : C'est vrai I
— M. DE Gavardie : Je n'entre dans aucun développement, en raison des circonstances délicates dans lesquelles nous nous trouvons; je me bornerai purement cl simplement à appeler l'attention de M. le garde des
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sceaux sur la nécessité de poursuivre^ en vertu de la lég"islation existante, des faits qui constituent véritablement des délits prévus par nos lois pénales !
{Oui! Oui! très bien //à droite.)
Je me bornerai, Messieurs, à de simples citations que je prends en quelque sorte au hasard.
— A GAUCHE : Ah ! ah ! voyons. . . !
— M. DE Gavardie : Ce livre, comme Tindique le mot de « catéchisme », est par demandes et par réponses.
Voici une des premières demandes :
« D. — Faut-il chercher au-dessus et en dehors de « l'homme le principe de la justice? »
— Une voix a gauche : Très bien ! (Rires et mouvements divers.)
— M. DE Gavardie : J*aime à penser, Messieurs, que lorsque l'honorable interrupteur aura entendu la réponse, au lieu de dire : Très bien I il dira : Très mal. (Bruit.)
— A DROITE : Attendez ! le silence I
— M. DE Gavardie : Voici la réponse : « Non ! car c( l'homme cesserait d'être un être moral, il tomberait au (( niveau de la brute si le principe de la justice existsût « en dehors de lui. »
(Très bien ! et applaudissements à gauche.)
— M. Langlois battant des mains : Oui, oui I très bien, très bleu !
— M. de Gavardie : Autre demande : « D. La loi (( morale n'a-t-elle donc pas été révélée et enseignée à ((l'homme par les religions? — R. Non, car les reli- (( gions, conceptions abstraites de l'esprit.... »
(Très bien I à gauche, nouveaux applaudissements.)
— M. Eugène Pelletan : Renvoyé au Saint-Office!
— M. DE Gavardie ; Je me permets de croire que ceux qui ont applaudi n'ont pas compris. (Exclamations à gauche.)
— M. Eugène Pelletan ; Vous non plus I !
— M. DE Gavardie : Je reprends et je continue :
(( Non, car les religions uniquement fondées sur des (( dogmes n'ont rien de commun avec la loi morale, qui « est inhérente à la nature propre de l'homme et qui, « conséquemment, n'a jamais pu lui être antérieure ni « étrangère. » (Très bien, à gauche.)
(( D. — Qu'est-ce que la justice ? »
(Assez assez ! — non I non ! — lisez !)
Vous me demandez de lire et vous m'empêchez par vos interruptions.
— M. LE COMTE DE Bois-Brissel : Il faut savoir entendre, Messieurs, si l'on veut apprécier sainement! (S'adrcssant à la gauche.)
— M. Eugène Pelletan : Ce n'est pas là une interpellation !
— M. ToLAiN : Nous ne sommes pas un concile !
— M. de Gavardie : « La justice consiste à rendre à « chacun ce qui lui est dû.
(( D. — Qu'est-il dû à chacun ?
« R. — L'intégrité de son corps, l'usage complet de ses sens... >) (Bruits divers.)
— M. Edouard Millaud : Il est dû trois milliards à la Prusse (Mouvement.) Nous devrions songer à les payer !
(Oui I oui ! à gauche et au centre gauche.)
— M. de Gavardie, continuant,, . « Il lui est dû « encore la santé.
(( D. — Qu'est-ce que l'homme ? » (Assez ! assez !)
Messieurs, j'ai fini, je n'ai plus que deux petites citations.
(Parlez ! parlez I)
<( D. — Qu'est-ce que l'homme, être moral, intelligent « et perfectible tel que nous l'avons défini ?
« R. — C'est Inhumanité entière, commencement et fin a de toute justice et de toute intellig-ence. »
Enfin, Messieurs, dernière citation pour ne pas abuser de votre attention.
« Ceux qui prétendent que Dieu a créé l'homme... » (Bruits et interruptions à gauche.)
Messieurs ! il y a certains apôtres de la liberté qui sont bien intolérants, il faut l'avouer. (Exclamations à g-auche.)
— M. Eugène Pelletan : Allons donc ! ce sont vos doctrines qui sont intolérantes! Nous ne sommes pas une chambre de mise en accusation !
— M. LE PaÉsmENT : Veuillez faire silence I quand on veut parler, c'est à la tribune qu'il faut le faire.
— M. DE Gavardie : « Ceux qui prétendent que Dieu (( a créé l'homme afin d'être connu, aimé et servi par « lui, n exig-ent pas autre chose de l'homme que de (( renoncer à sa raison, à son intelligence, à sa liberté « morale, de se nier soi-même, et de s'anéantir en face « d'une puissance absolue dont il ne lui est accordé de a comprendre ni la nature ni la justice. » (Rumeurs et chuchotements.)
— M.ToLAiN : Nous ne sommes pas ici pour faire de la métaphysique.
— M. DE Gavardie : Voilà, Messieurs, ce que je signale à M. le garde des sceaux. (Réclamations à g'auche. Approbations à droite.)
M. LE Garde des Sceaux se lève et se dirige vers la tribune.
— Plusieurs volx a gauche : 11 n'y a rien à répondre.
— Quelques membres : C'est vrai ! Ne répondez pas, monsieur le Ministre.
— M . Dufaure, garde des sceaux, ministre de la Jas* tice : «Messieurs, on me demandait ceque je répondrais
LE ce TESTAMENT POLITIQUE » DU POETE 385
à l'interpellation que vient de m'adresser Thonorable orateur qui descend de la tribune.
« Il avait eu la bonté, avant d'y monter, de me communiquer le petit livre qu'il a apporté; il m'a fait lire en particulier quelques-uns des passag-es qu'il a cités à l'Assemblée. {Bruits à gauche,) Je lui ai dit que je lirais le livre tout entier et qu'ensuite je saurais s'il est Histiciable ou des tribunaux ou du bon sens public. » (Très bien ! très bien!) (i).
Le biographe précité (de la Revue Encijclopé' dL(jiie) dit encore que la République « conserva à Leconte de Lisle la pension que lui faisait le ministère OUivier en y ajoutant la place de sous-bibliothécaire du Sénat ». Selon Louis Ménard, qui le voyait souvent à cette époque critique, il fut nommé au Sénat quand M. Coppée, en mesure de le faire, renonça à sa situation de sous-bibliolhécaire. Avant de démissionner, M. Coppée déclara à Jules Simon qu'il ne partirait que sûr de voir Leconte de Lisle nommé à sa place. Jules Simon promit et Leconte de Lisle fut nommé.
Le Gouvernement offrait un fauteuil dans un bureau de ses administrations à celui que la jeunesse intellectuelle de Tépoque, et à sa tête M. Paul Adam, jug-eait seul digne, avec un Hugo ou un Pasteur, de présider, assis à TElysée, aux destinées
(i) De suite après 1871, il s'était remis aussi à ses traductions sur lesquelles G. Sand écrivit au Temps un article très cordial ; elle sentit qu'au lendemain de la guerre il avait été obligé de traduire l'antiquité pour oublier le présent.
de la Troisième République (i). Mais, précisément, à défaut de la Présidence, le plus humble poste était celui qui convenait au Poète : il importait seulement que le nécessaire fût assuré à la famille. Sa fierté naturelle ne souffrit nullement de l'humililé de ses fonctions. Simple et altier, il traversait chaque jour vers son bureau les galeries du Luxembourg. La sérénité de sa démarche étonnait Tignorance des politiciens : « Il a Tair de se croire autant qu'un sénateur, » disait l'un d'entre eux.
Par la commodité des puériles assimilations, on a dit que, devenu fonctionnaire, Leconte de Lisle s'était embourgeoisé. Les enthousiasmes de sa jeu« nesse se seraient figés en cette rigidité de « marbre » dont on a tant parlé. Sa vieillesse aurait souri des illusions et des utopies du socialiste d'antan. Simplement, cela est faux. « D'où vient donc, écrit M"^« Jean Dornis, que Leconte de Lisle ait reculé jusqu'aux derniers jours à écrire ce poème si souvent promis à ses admirateurs? C'est que lui-même eut le sentiment qu'il ne correspondait plus aux préoccupations des contemporains. Sans en démêler exactement les causes (toujours 1), il comprit qu'il y avait dans ses imprécations beaucoup de romantisme et peut-être aussi de voltairianisme.
(i) Il aurait été certainement sénateur inamovible, selon ses amiSi sans l'histoire de la pension.
Cela ressemblait trop à la Légende des siècles (i). Il craignait peut-être de paraître après Hugo chercher une popularité facile. Mais surtout il avait passé rheure où on se bat; il était las des paroles de haine. »
Qu'avec l'âge il y ait eu certaine délente, rien de plus naturel. Mais jamais il ne répudia Tidéal de sa vie. Les Derniers poèmes en témoignent, suite logique des trois premiers recueils. Comme le même pur amour des jeunes années parfuma le déroulement des dernières strophes, le même cœur libéral rythma les vers de la vieillesse ; les sublimes visions de beauté s'y empourprent toujours des ardeurs humanitaires. La Mort d'un moine, parue dans la Revue des Deux^MondeSj a sa place dans le volume posthume entre des pièces telles que la Paix des Dieux ^ les Raisons du Saint- Père et ce dialogue entre Satan, Cossa et Borgia, qui ne le cède en vigueur antipapiste même à la Bête écarlate.W ne renonça jamais à l'œuvre finale depuis longtemps promise. Il parla jusqu'en les derniers temps de ces Etats du Diable^ <( répétant qu'ils cloraient la série de pièces où il avait montré la férocité du fanatisme religieux; il assurait qu'il lui restait quelque chose à dire après HieronymuSy rilolocauste, les Deux glaives, le Corbeau, les Siècles maudits, etc., qu'il voulait faire, une bonne fois, défiler devant lui tous ces tourmenteurs d'hommes et les marquer au fer rouge dans un poème dantesque. Il disait : « Le diable qui les jugera tous, ce sera m oi. »
(i) Se rappeler ce qu'a établi M. Brunetière.
388 LEGONTE DE LISLE
Presque tous ceux qui Tont approché dans les dernières années de sa vie se rappellent qu'il discutait avec véhémence (i) sur les sujets religieux, philosophiques et politiques. « J'ai été, je suis et je ne puis pas ne pas être républicain » : ainsi débutait une lettre qu'il écrivit à Clovis Hugues. « Au point de vue socialiste, formule celui-ci, Leconte de Lisie dépassait beaucoup Victor Hugo,qui était surtout un chrétien, qui faisait consister tout le socialisme dans la charité et dans l'aumône. La révolte et les aspirations vers la justice sociale apparaissent à maintes reprises dans l'œuvre de Leconte de Lisle et sont plus nombreuses dans son seul Kain que dans tous les chapitres réunis des Misérables (2). 11 s'intéressait sarcastiquement à révolution de la Troisième République dont les hommes, financiers et avocats, lui semblaient inférieurs (3). « Quelle différence entre notre époque et celle de 1793, déclarait-t-il en 1893 à M. Amandra, car je suis un vieux jacobin, moi, et rien ne me fait plus sourire que les attaques contre la Révolution française, le plus admirable fait de l'histoire! Quand j'entends quelqu'un discuter cette épopée vraiment humaine, j'ai tout de suite une opinion sur le détracteur. Ces grands souvenirs me consolent des tristesses de l'heure présente et de l'abandon momentané des nobles traditions artistiques de la
(i) L. X. de Ricard. M. Barracand notait, à la fin de sa vie, sa fureur anticatholique.
(2) M, Clovis Hugues rapporte aussi cette anecdote. — « Un jour, comme Hugo lui disait : a Je crois en Dieu parce que je le vois. » « L. dcL., incrédule, arborant son monocle, répondit: Moi, je ne M le vois point, où donc est-il ? » .
LE <iC TESTAMENT POLITIQUE » DU POiTE 380
France. » Leconle de Lisle ((exultait de joie (i) », ^^ fut jamais si content que lorsque Clemenceau affirma sa théorie du bloc. Lors (iu boulangisme, il n'hésitait point à poser quMl fallait prendre Boulanger, Rochefort, Laguerre et autres étoiles du général et les coller au mur : seul moyen (a) !
Ce qui contribua beaucoup à accréditer Tidée d'un désistement ce fut son élection à TAcadémie française. Déjà Ton songeait peu à voir en lui le socialiste parce qu'on ne le voyait pas moderne. Plus que jamais son entrée à Tlnstitut le consacra antique, «impassible », ((impotent », immobilisé dans les « bandelettes de momies égyptiennes (3) ». Il avait autrefois, comme de juste, beaucoup médit de la Compagnie ainsi que tous les nobles esprits du siècle, aussi bien les Alfred de Vigny que les Barbey d'Aurevilly. Elle est très piquante en sa modération cette lettre écrite à Louis Ménard. Quelques expressions en pourraient paraître un peu lourdes, mais c'était dit de cœur si léger! Puis les académiciens de l'époque étaient, alors euxmêmes si balourds, à en croire certaine amère Lettre à une puritaine de leur confrère Vigny •
iParis, i5 aot)t i853.
Mon cher bonhomme^
... J'ai assisté hier à la séance annuelle de l'Académie. Après un pâteux discoars de Villemain (4)» on a cou-
(i) D'après Quillard.
(a) Qaillard.
(3) L'imajEçe est de Barbey d'Aarevilly.
(4) C'est dans ce même discoure que yillemain disait à propos de
SgO LBGONTE DE LISLE
ronné une vÎD^taine de pauvres diables qui avaient commis une belle action. Les unes ont été évaluées à 2.000 fr., les autres i.ooo, et les dernières 5oo fr. Les deux dizaines d'actes vertueux m'ont fait comprendre Cartouche et Mandrin et m'ont inspiré une haute estime pour ces deux voleurs. Rien n'était plus hideux que d'entendre ces vieux g-redins d'académiciens couverts de crimes parler dévouement et grandeur d'Âme en versant des larmes de crocodile ; j'en ai encore des maux de cœur. vertu, je ne sais pas si tu n'es qu'un nom, mais ce que je sais bien, c'est que je vais me faire prêtre ou mouchard si cela continue . Hélas 1 mes bonnes gens I j'ai toujours regretté, voyant le train dont va le monde, de n'avoir pas été le Scythe Babouc q[uand il reçut la visite de l'Izod. Je n'aurais certes pas laissé échapper l'unique occasion de jouer au sérieux mon rôle providentiel. Par les cornes d'Ahrimann, on se serait souvenu de moi dans la Haute- Asie. Cette vieille tête de Babouc donne des attaques de nerfs ; on n'est pas plus inepte que ce vieux drôle. Je vous demande un peu, mes enfants, quel mal il y aurait à mettre le feu aux quatre coins de Persépolis, sauf à prendre quelques informations après coup ? Tuez toujours I Dieu reconnaîtra les siens. Voilà parler. Cette bonne Inquisition n'y allait pas de main morte. (Si Dieu il y a, question incidente.) En admettant même que toute la canaille académique, militaire et civile de la ville sus-nommée eût bel et bien g'rillé, je ne vois pas qui aurait eu le droit de s'en plaindre, si ce n'est la dite canaille qui n'avait pas voix au chapitre. Il est clair
la Psyché de V. de Laprade : « En décernant une médaille à cette œuvre, l'Académie a regretté de ne pouvoir étendre la même distinotioQ à d'autres essais poétiques où le talent ne s'annonce pas sans éclat, à quelques beaux vers dus à la plume savante de M. Leconte de Lisle, à ({uelques inspirations toucnantes d'un jeune éorÎTaiOt M . Lacaussade, déjà recommandé pour une distinction publique. >
LE « TESTAMENT POLITIQUE » DU POÈTE SqI
que si on eût adressé à M. Lacenaire, avocat et homme de lettres, la question de savoir s'il lui convenait qu'on lui coupât le cou, cet homme distingué eût immanquablement répondu que la chose lui déplairait. Mais que voulez-vous? Le bon sens et la vertu sont morts; le monde est aussi fou qu'il est canaille ; nous avions le diable aux trousses et la Providence se môle trop ostensiblement de la partie. D'où il suit que vous avez raison de peindre des dindons (i), bien qu'il fût peutôtre mieux de les mang-er. — Voilà mon opinion sur la séance annuelle de l'Académie ; si René ne la partage pas, je le voue à Moloch, dieu des Carthaginois... Adieu mes enfants, écrivez-moi; à vous de cœur.
LkCONTE de LlSLE.
En 1878, il se présenta, pour échouer d'ailleurs, devant le P. Gratry, ce qui avait sa petite signification symbolique. Etait-ce capitulation? Pas plus que Zola (2) ne fut renégat pour avoir incessamment brigué un siège où défendre les intérêts de la cause qu'il disait juste. L'Académie venait de lui décerner un prix; ses disciples en argumentaient qu'elle voulait le nommer. « C'est une carte qu'elle dépose à votre porte, » devait-on lui dire plus tard au sujet d'une nouvelle récompense. La République s'inaugurait : à défaut des trop bril-
(i) Louis et René M^nard étaient tous deux de TEcole de BarbizoQ et peinircs très distingués. René Ménard fils est un des nneilleurs peintres contemporains. Une de ses œuvres exposées au Luxembourg^ est le portrait, le plus spirituellement pénétrant et le plus précisément vivant, de son oncle, Louis Ménard.
(2) On a beaucoup parlé de la haine littéraire de L. de L. pour Zola, à qui il refusait sa voix à chaque élection. C'est le moment de mettre les choses au point en rapportant ici le propos même de L. dans une interview accordée à M. Amandra : « Zola a un énorme talent; mais sa suite, ô dieux immortels, sa suite! »
lantes illusions de 1848, de modestes espérances prenaient corps; la majorité de TAssemblée constituante était royaliste, mais le parti démocratique sans cesse croissait en puissance; la nation avait commencé d'acclamer Victor Hugo libéral; il fallait rénover les anciennes institutions. Et de se présenter aux suffrages d'une assemblée, cela impliquait-il qu'on renonçât à la juger en toute indépendance? Nul n'a mis en doute la noblesse du caractère d'Alfred de Vigny.
En 1877, à la mort d'Autran, il échoua à nouveau contre le vaudevilliste Victorien Sardou et le duc d'Audiffret-Pasquier, représentants divers de cette même civilisation morbide dont il avait si éloquemment médit. Désigné par Victor Hugo, il fut élu le II février 1886, ayant d'ailleurs toujours refusé de faire les visites (i), et reçu le 3i mars 1887. Son discours de réception ne fut point le manifeste poétique et l'oraison funèbre du romantisme qu'attendait assez naïvement Alexandre Dumas, chargé de lui répondre; mais, au sein de l'Assemblée réactionnaire où s'étaient retraités solidement après leur chute du pouvoir, comme en un apanage, les fidèles du parti royaliste et clérical, quelques-unes — et vraiment nombreuses — des phrases les plus retentissantes de ce discours magnifique durent, heureusement espacées aux diverses parties, proclamées par ce verbe sonore et majestueux qui portait avec éclat une chaude élo-
(i) Selon M"»» Dornis.
LE « TESTAMENT POLITIQUE » DU POÈTE 3g3
quence, produire son foudroyant effet de manifeste révolutionnaire (i).
Après les noires années du moyen-âg-e, années d'abominable barbarie, qui avaient amené Tanéantissement presque total des richesses intellectuelles héritées de l'antiquité, avilissant les esprits par la recrudescence des plus ineptes superstitions, par Tatrocité des mœurs et la tyrannie sanglante du fanatisme religieux...
Réveillés de l'ordinaire torpeur par la vibrante sonorité de tels vocables (« les dogmes arbitraires des religions révélées ». a II faut remercier Hugo au nom de la Poésie d'avoir prêté cette charité terrible à cet insensé féroce (Torquemada) qui puisait 1(1 haine de V humanité dans V imbécillité d* une foi monstrueuse ») — les académiciens allaient bientôt entendre strider, par l'atmosphère recueillie de sacristie, la supériorité dédaigneuse de l'orateur affectant d'enfermer « le réveil des idées religieuses )) du commencement du siècle en la forme d'une résurrection pittoresque du catholicisme. Victor Hugo, disait-il encore, s'avoue tributaire de quelque vague dieu plus ou moins panthéistique au lieu de « reconnaître qu'il ne doit sa magnifique conception du beau qu'à son propre génie ». La façon même dont il faisait valoir l'œuvre de Hugo (2) était
(i) Il avait prévenu ses jeunes amis républicains quelques jours auparavant des phrases qu'il avait préparées pour les réactionnaires. Le jour de la séance solennelle, il les débita d'un impérieux accent, en accompagnant leur chute de son sieste célèbre de laisser tomber son monocle par une crispation d'œil.
(2) Dans les causeries entre intimes, « il ne pardonnait pas à Victor Hugo, dit M™'' Dornis, sa profonde ignorance des questions historiques et scientifiques. Il lui en voulait de sa vanité, de sa
394 LKCONTE DE LISLE
assez hardiment provocatrice. Il déclarait à des gens accoutumés de goûter seulement le jeu des phraséologies que « la beauté des Misérables était « en leur caractère de revendication sociale ». Il regrettait de ne pouvoir admirer sans ombre d'arrièreregret les ChâtimentSj mais « la foi déiste et spiritualiste de Victor Hugo lui interdisait d'accorder une part égale aux diverses conceptions religieuses dont rhumanité a vécu et qui, toutes, ont été vraies il leur heure ».
Les c( ducs » étaient encore tout chauds de l'insuccès d'une récente tentative de restauration légitimiste, et il disait : « A vingt ans, Victor Hugo se crut donc royaliste et catholique, mais la nature même de son génie ne devait point tarder à dissi' per ces illusions de jeunesse. L'ardent défenseur des aspirations modernes, Vévocateur de la RépU' blique uninerselle^ couvait déjà dans Venfant qui anathématisnit à la fois, en 1822, la Révolution et l'Empire et chantait la race royaliste revenue
DERRIÈRE l'étranger VICTORIEUX. »
Et c'était enfin cette magnifique apothéose de la vertu Révolutionnaire :
Les grands écrivains du xvin® siècle avaient surtout préparé et amené ce soulèvement magnifique des âmes, ce combat héroïque et terrible de Tesprit de justice et de liberté contre le vieux despotisme et le vieux fanarecherche de la popularité, de ses concessions allant jusqu'à la faiblesse sur le terrain politique », mais il se serait bien gardé en public (l'atTaiblir par quelque blâme du caractère l'expression de soo admiration pour le poète que la foule est toujours trop heureuse éf rabaisser au niveau vulgaire.
LE « TESTAMENT POLITIQUE » DU POETE BqS
tisme; ils avaient précipité l'heure de la Révolution française, dont un célèbre philosophe étranger a dit dans un noble sentiment de solidarité humaine (i) : « Ce fut une glorieuse aurore I Tous les êtres pensant prirent part à la fête. Une émotion sublime s'empara de toutes les consciences et l'enthousiasme fît vibrer le monde, comme si l'on eût vu pour la première fois la réconciliation du ciel et de la terre ! » Victor Hugo naissait, Messieurs, au moment où notre pays, qui venait de proclamer l'affranchissement du monde, s'abandonnait, dans sa lassitude, à l'homme extraordinaire et néfaste, couché aujourd'hui sous le dôme des Invalides, et qui allait répandre à son tour, qu'il le voulut ou non, les idées révolutionnaires travers l'Europe doublement conquise.
Leconte de Lisie avait alors soixante-neuf ans.
Leconte de LisIe avait repris ses réceptions cordiales où se joignaient aux familiers du temps de l'Empire Henri Houssaye, de Guernes, Bourget, P. de Nolhac, Ed. Haraucourt, Henri de Régnier, Pierre Louys, de la Tailhède, Robert de Montesquiou, Rostand, Jules Tellier, Paul Hervieu, Charles de Pomairols, Bernard Lazare, Pierre Quillard, Hérold, Dufour, les Berthelot, Franz Servais, Benedictus, M^^s de Bonnières, Gautereau, Judith
(i) Cette citation d'un écrivain étrangler dut d'autant plus ressortir que Leconte de Lisle n'eu devait faire aucune des Français, à rencontre des usages académiques les plus vénérables. Dumas lui reprocha d'ailleurs de n'avoir cité ni Musset, ni Lamartine, ni son père.
SgÔ LECONTE DE LISLE
Gautier, Pozzi, Psichari, Tola Dorian et Vacaresco (i).
Il accueillait difficilement, dit Verlaine, « mais dès qu'il vous avait admis vous Tétiez bien. Sa précieuse cordialité vous dispensait de toute révérence outrée et condescendait à une sorte de camaraderie un peu hautaine qui vous mettait à Taise, sans trop toutefois de familiarité. » Beau causeur, gai, enjoué, il imposait et séduisait avec sa large tête hâlée, ses traits hardis et réguliers, son grand front obsûné, son nez droit volontaire, ses lèvres fortes dessinées d'une ligne extraordinairement nette et pure, tout cet ensemble athlétique que confirmait un regard clair, troublant dès qu'il insistait (2), « ce masque puissant où la malice de Voltaire s'alliait à la bonhomie de Franklin (3) ».
« La voix se tenait dans une note plutôt élevée, mais qui devenait grave dès que la discussion se faisait sérieuse ; seulement si l'ironie s'en mêlait, le velouté revenait et Tépigrammen'en devenait que plus cruelle. Quand il récitait de ses propres vers une haute émotion faisait vibrer tout son être, superbe, et allait frapper ses auditeurs d'une sympathie irrésistible (4) ». « Leconte de Lisie, récitant ses propres vers, était très intéressant à observer. A le voir ainsi, tout droit, absolument immobile, la tète haute ; à l'entendre déclamer d'une voix
(i) Sur les murailles de son salon, des panneaux d'Orient, une tête colossale du Moïse de Michel- Ange, un bouddha doré, une énorme lampe chinoise.
(2) Verlaine.
(3) Monlesquiou : les Autels privilégiés.
(4) Verlaine ; article du Journal au lendemain de la mort. .
haute et grave, un superficiel aurait pu lui donner une fois de plus le nom d*impassible, dont la critique Taccabla si souvent et qui l'irritait si fort. En réalité son trouble — bien que dompté et contenu — était extn^me. Etait-ce timidité naturelle comme j'en ai eu le soupçon? Etait-ce émotion sacrée de l'artiste? Je ne sais. Mais l'homme alors se transformait et se révêtait d'une singulière majesté. La voix, un peu sourde et presque tremblante, prenait l'auditeur aux entrailles. Sur cette face marmoréenne, soudain mortifiée, on sentait courir un frisson. Les yeux, surtout, devenaient effrayants. Ils se creusaient, et sous les paupières palpitantes, les prunelles montaient, comme dans l'extase (i). »
Il aimait les jeunes. « La maison de Leconte de Lisle était un vrai repaire de jeunes... Nous le vénérions (2). » « Il aimait lesjeunesgens.il mettait de la souveraine bonté à les accueillir, à les attirer. Bienveillance sans banalité, car il triait soigneusement ceux qu'il jugeait dignes de son amitié — et de sa discipline (3). Je lui ai de grandes obligations. 11 m'a donné deux ou trois avis, je dirais deux ou trois recettes d'art, car il avait une sorte d'atelier où son exemple et sa conversation (pleine de partis pris) proposait une discipline... Je garde un grand respect pour ce maître de ma jeunesse. Il était de la grande espèce. Je lui ai apporté mon témoignage quand sa statue fut inaugurée. J'étais fier de prendre la parole avec un grand sentiment d'humilité,
(i) François Coppée.
(2) Quillard : Journal^ juillet 1894.
^3) M. Barrés : /ou/'/ïa/, juillet 1894.
SqS LÊCONTE de LI81.E
parce que je sais la hiérarchie (i) ». Son action ne s'exerçait pas seulement sur les esprits vigoureux. (( Nul génie ne parviendrait à donner de Tesprit aux sots, mais Leconte de Lisle leur donnait de la verve. Pendant cinquante ans il a rendu facétieux les inil)écile8. A d'autres, en revanche, il communiquait un peu de cette gravité qui fait le fond de son génie. Il fut un vigoureux éducateur (2). » C'est qu'il avait « la faculté si rare de se dédoubler, de se mettre, comme il disait en riant, dans la peau d'un autre, et toujours il nous donnait suivant votre nature le meilleur conseil (3) ».
Son influence fut profonde et considérable. C'est qu'elle n'était point seulement celle du talent, mais du caractère (4). H fut exemplaire. Dans une époque de flaccidité universelle, ou tout au moins de complaisantes mollesses, ce créole donna l'exemple d'une fermeté qui s'affinait jusqu'à l'âpreté et que soutenait l'autorité d'un esprit vaste et divers. En eflet, l'incomparable variété de sa culture et de son génie ne se dispersa point en une chatoyante mobilité d'imagination : elle fut la substance sans cesse renouvelée de son énergie et de sa tranchante supériorité de vue.
(( Leconte de Lisle était un maître incomparable, parce qu'il n'essayait pas d'imposer sa manière à ceux qui vinrent lui demander des avis. Il prenait
(i) Il s*atj;it du discours reproduit dans Aniori et dolori sacrani. Ces liî^nes-ci sont extraites d'une lettre.
(2) iiarrcs : 7oar«a/, juillet 1894.
(3) J.-M. do Ileredia : discours à l'enterrement do L. de L.
[(\) M. Henry Hrrcni^er a indique que c'élait le caraclère deL. de L. qui lui avait valu le respect des jeunes g;ens de sa gènérAtion.
LE (( TESTAMENT POLITIQUE ^) DU POETE SqQ
chaque individualité poétique telle qu'elle était, et lui donnait les conseils qui devaient lui permettre de se dégager pleinement : c'est ainsi que non seulement la poésie héroïque d'Herediajmais la poésie personnelle ou philosophique de S. Prudhomme, la poésie familière de Coppée et même la poésie trouble de Verlaine durent beaucoup à ses lucides indications. Il mettait surtout les jeunes poètes en garde contre le relâchement, la banalité, la facilité dangereuse; ils les obligeait à reconnaître les fautes qu'ils commettaient contre leur propre tendance et armait leur conscience artistique contre leur paresse ; il les exhortait à ne se contenter que très difficilement de leurs œuvres et à ne les regarder comme terminées que quand ils ne pouvaient plus les améliorer. Acceptant leur façon de penser et de sentir, il dirigeait surtout leur attention sur la logique de la composition et la propriété rigoureuse de l'expression. Quant à l'originalité et à la beauté, il n'était pas en son pouvoir de les impartir à ceux qui ne les avaient pas (i). »
En dehors même de la poésie, son enseignement a pu être à la fois fécond pour un individualiste aristocrate et césarien de la valeur prépondérante de M. Maurice Barrés et pour maints esprits souples à enrichir de beauté primitive leur idéal démocratique et leur passion d'un bonheur nuancé et égalitaire.
(i) Gaston Paris: SuUif-Prudhonutie. Revue de Paris, i^"" janvier
/|00 LfSCONTE DE LI8LE
Les dernières années se reposèrent en la paix des longues méditations qui préparent à la Mort, vagues et harmonieuses comme des musiques initiatrices au Sommeil Pathétique.
En la maison, le silence dont s'enveloppent les grandes consciences. Dans l'âme, une large paix, nul farouche pessimisme, plus de désespérance. Le caractère si hautain s'était adouci. Etait-ce fatigue, comme on l'a trop généralement cru, et dit? Non ! car il fut lui-môme jusqu'à la mort, la vigueur spirituelle pas un instant ne défaillit. Mais bien plutôt attendrissement de la nuit à l'aube, calme éveil de joie à l'espère de l'aurore prochaine, presque une confiance en un avenir qui s'inaugure. Les temps de Beauté revivraient. Tout autour de lui n'était-ce pas comme un réveil universel au sentiment du Beau, une renaissance de poésie, d'art pur et noble? Depuis plusieurs années des jeunes gens toujours plus nombreux venaient réciter dans son salon des poèmes toujours plus beaux : Leconte de Lisle les écoutait attentivement, religieusement, sans pose de maître, sans attitude hugolienne. « Ce sont de beaux vers, de très beaux vers», disait-il lentement. Et toutes les semaines, c'étaient de très beaux vers. Un jour pouvait venir où tout le monde ferait de très beaux vers : ne fut-ce point plutôt une pensée pareille qui adoucit ces dernières années? Beauté! qui n'es que le rayonnement de la Liberté!
LE <C TESTAMENT POLITIQUE » DU POETE l^Ol
' Il est mort en 1894. Les roses de Louveciennes, avec le souvenir du poète républicain André Chénicr, embaumèrent son cercueil. La voix pieuse de José-Maria de Heredia, en une sonorité nombreuse^ proclama dignement le génie du poète ; nul autre ne parla du socialiste ( i). Homère et Victor Hugo furent évoqués. Il eût fallu qu'on dît le nom deMilton.Ge n'est point seulement parce que le grand épique de l'Angleterre bouillonna des plus nobles ardeurs républicaines : en haine de la tyrannie, il approuva fortement le régicide, et son horreur de l'oppression se trempa dans le plus ardent amour combatif de la liberté de conscience (2). Mais quelque précieuse affinité associa ces deux génies puritains; une poétique exaltation souleva leurs proses polémiques; en d'analogues crises sociales, ils se llattèrent des mêmes « chimères » et élevèrent les mômes spéculations; ils entretinrent la même foi en la puissance de l'idée et s'éperdirent en les mêmes enthousiasmes, une égale haine de l'or et du papisme dressa à une égale sublimité leurs œuvres altières.
Il ne se ménagea point le dernier repos d'individualisme si romantiquement aristocrate de Cha-
ii) C'est seulement à rinaiiguration de sa statue que M. Léon Bourgeois, ayant succédé à M.Leygues, parla avec fermeté du répu- Jjlicain.
(9.) Autre rapprochement : On reprocha à Milton d'avoir accepté une place sous un usurpateur militaire ; Macaulay répond supérieurement à celte accusation. Au point de vue littéraire, rapprochez de certains tableaux du Paradis Perdu celui de la terre nue et désolée dans le Dernier Dieu : il les rappelle par leur âpreté majestueusement violente, leur force brutale. — Milton avait dans la conversation des mots qui perçaient, coupaient à vif. Un caractère personnel par le sentiment de l'impersonnalité de son génie.
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teaubriand : il ne repose pas au bord des mers tropicales, ni ne dort en quelque tombe orgueilleuse, par exemple, au sommet altier du vierge Piton des Neiges de son île natale. Sa couche fut plus humble et commune, sincèrement. Sa mort ne fut non plus marquée de manifestations nationales : il ne connut point, sous FArc, le sommeil exposé des cinq jours et des cinq nuits. Le Panthéon n'ofQcialisa pas son œuvre d'impalpabledivinité. C'est faussement, et par gaucherie, qu'au Luxembourg Ton fit se tourner sa face de dignité inaccessible et de pureté marmoréenne vers la pierre endeuillée de cette glorieuse Bastille.
Le Maître était d'un autre âge, on ne Ta pas toujours compris.
Mais la chaleur de son génie saura enthousiasmer les futures adolescences dont Tardeur s'activera à la réalisation de ses rêves. Et nous tous qui, en les heures troubles du présent, avons besoin du r(5confort d'un grand exemple, nous apaiserons les fièvres de nos incertitudes à contempler la face sereine de son audacieux génie.