‹ Lecture à haute voix [microforme]Chapitre 135 sur 190 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

Prononcé le 18 juillet 1855, par l'honorable P.-J.-0. Chauveau, à la cérémonie de la pose de la pierre angulaire du monument dédié, par souscription nationale, à la mémoire des braves tombés sur la plaine d'Abraham, le 2S avril 1760,

STA, VIATOR, HEROEM CALCAS. | QU’IL PLAISE À VOTRE EXCELLENCE, * Messieurs et Mesdames,

Choisi par la Société Saint-Jean-Baptiste pour vous adresser quelques paroles, qui, à vrai dire, ne viendront pas de moi, mais qui seront plutôt comme un écho affaibli de ce que vos âmes doivent penser, de ce que vos cœurs doivent sentir dans ce moment, si ce n’était que de l’imprudente promesse que j'ai faite, je serais tenté de me taire et de laisser parler pour moi, certain de leur éloquence, cette pompe civile et militaire qui nous environne, la terre

1. Arrête, passant, la terre que tu foules recouvre un héros,

2. Sir Edmund Walker Head, dix-neuvième gouverneur anglais du Canada (1854-1861),

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que nous foulons, teinte autrefois du sang le plus pur et le plus noble de la France et de l’Angleterre, jonchée encore des ossements des guerriers dont nous célébrons la mémoire ; les bases de ce monument, que nous allons charger de redire aux âges futurs les combats et les gloires de nos ancêtres; ce grandiose paysage, cette nature qui semble taillée pour de tels spectacles ; ces montagnes, dont les échos vont tout à l’heure retentir des éclats de la foudre guerrière, comme au jour que nous commémorons ; et, làbas, au fond du tableau, Québec, la ville historique, dont les murs ont vu couler tant de sang et s’accomplir tant de prodiges de valeur :

Vingt-huit avril mil sept cent soixante! jour que la Providence, dans leurs revers, réservait à nos ancêtres, pour qu’ils fussent les üerniers vainqueurs dans une lutte dont ils devaient eux-mêmes être le prix, pour que le peuple conquis pût toujours marcher tête levée et légal de ses conquérants, préparant ainsi l’union fraternelle qui, ici comme ailleurs, devait un jour régner entre les deux races, en leur distribuant des lauriers cueillis sur le même champ de bataille ; jour aussi glorieux pour les vaincus que pour les vainqueurs, puisse ton souvenir que nous évoquons, m'inspirer des paroles qui ne soient pas trop au-dessous de celles qu’il faudrait pour te raconter dignement !

Dans ce qui s’est passé ici il y a près d’un siècle, dans ce quis’y passe aujourd'hui, quel contraste à la fois et quelle ressemblance !

Plus de six mois s'étaient écoulés depuis le jour où Wolfe et Montcalm étaient tombés, ensevelis, l’un dans le

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drapeau victorieux de l'Angleterre, l'autre dans celui qui portait le nom immortel de Carillon ; Québec, incendié aux trois quarts, amas de ruines plutôt qu’une ville, subissait la loi du conquérant; l’Angleterre avait appris avec des transports de joie, la France avec une inconcevable indifférence, la prise de la plus forte citadelle du nouveau monde. “ L'Europe entière, dit Raynal, croyait la grande querelle de l'Amérique du Nord terminée, et personne ne: simaginait qu'une poignée de Français, qui manquaient de tout et à qui la fortune semblait interdire jusqu’à l'espérance, osassent songer à retarder une destinée inévitable” Et cependant, le vingt-huit avril, voilà que, à la pointe du jour, une nouvelle armée francaise se présente sur le champ de bataille du treize septembre, guidée par un général d’une bravoure et d’une habileté égales à celles de Montcalm. Avait-il, comme cet ancien prétendait pouvoir le faire, avait-il frappé la terre du pied pour en faire sortir des légions ? Non; mais elles étaient accourues d’elles-mêmes : du seuil’des chaumières incendiées, du fond des bois, de partout, les Canadiens étaient venus se ranger une dernière fois sous le drapeau de la France, essayer de sauver malgré elle la colonie qu’elle abandonnaiït, et l’honneur de ses armes que, dans ces contrées éloignées, elle paraissait négliger. Des enfants de douze à treize ans, des vieillards de quatre-vingts ans, se rendaient au camp, ou y restaient malgré les exhortations des chefs. Plus de la moitié de l’armée du chevalier de Lévis se composait de ces recrues volontaires, de ces soldats que le patriotisme seul avait faits soldats, de ces héros improvisés qui, semblables au vieux Caton, dont ils n'avaient jamais entendu parler,

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seuls ne désespéraient point d’une cause que le monde entier croyait perdue.

C’est que cette cause était celle que, enfants, ils avaient entendu exalter dans les récits de leurs pères, dans les longues soirées d'hiver; c’est que le zèle de cette cause était entré dans leur âme avec chaque refrain de la ballade guerrière que leur mère chantait près de leur berceau, avec chaque phrase du sermon que prêchait le curé de la | paroisse, avec l'exemple des martyrs attachés au poteau, 18 découpés par lambeaux, inondés d'huile bouillante et glorieusement décorés de colliers de haches de fer rougies au feu; c’est que plusieurs avaient déjà brûlé pour elle plus d’une cartouche, et s'étaient déjà trouvés vainqueurs un

| contre trois, un contre cinq, à la Monongahéla sous M. de | | Beaujeu, au fort George, à Oswégo, à Carillon, sous M. de

| Montcalm ; c’est que, jeunes ou vieux, ils n’avaient rien fl perdu de leur foi religieuse ni de leur foi nationale, qui n’en faisaient plus qu’une; c’est que, dans leur héroïque 1 naïveté, après tous les prodiges qu’ils avaient faits eux- || mêmes, ils croyaient le bon Dieu tenu en conscience de faire un miracle pour que la croix surmontée du coq gaupl lois ! demeurât sur le clocher de leur église, et que le dra- LA peau blanc semé de fleurs de lis * continuât à flotter sur fl les bastions de leurs forts !

1. Cog gaulois, un des insignes de la nation française. Le choix de cet oiseau comme symbole de la nation française ne paraît fondé que sur l'homonymie latine Gallus, qui signifie à la fois coq et Gaulois,

2. Du XILe siècle à la Révolution, puis de 1815 à 18390, les fleurs de lis ont été le symbole de la royauté en France. Louis VII les adopta ; Churles | V fixa à trois le nombre des fleurs de lis. Napoléon remplaça la fleur de lis par l'abeille. Louis-Philippe supprima l’une et l’autre,

de "x Ce qui s’est passé ici il y a près d’un siècle, c'était donc, ent | de la part de la brave armée anglaise, commandée par le les général Murray, victorieuse une première fois sur le même use terrain, c'était un effort suprême pour ne pas se laisser lade enlever les fruits de sa victoire, pour conserver cette foreau, teresse dont la possession était depuis si longtemps l’objet e la de ses convoitises, pour maintenir la supériorité lentement teau, et péniblement acquise par plus d’un siècle de luttes glo- cruelles et incessantes, de désastres sans nombre pour les une CHAUVEAU (P.-J.-O,) (1820-1890) s’est essayé dre tous les genres, et il a été plus tour à tour poète, historien, critique et romancier. Ses œuvres historiques

un sont des articles de revues, TS des préfaces et des intro- M. de ductions aux ouvrages des à autres, des comptes rendusde M. e livres publiés, et beaucoup at rien d’autres études, sous des for- | j mes diverses, e, qu sroique y eux”

M. Chauveau aimait la poésie, mais c'est comme prosateur surtout qu'il a fait honneur aux lettres canadiennes. Il avait un talent

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varié, une imagination brillante, une grande mobilité de pensée, un esprit toujours en éveil et observateur des surfaces. ]1 n'avait pas l'audace des nouveautés, ni la hardiesse des images, ni les coups d'aile qui étonnent. Mais il avait la délicatesse de forme, l'élégance du style, le goût, la sobriété des ornements et des figures. Il avait l'esprit souple, le ton coloré, la verve :

piquante, et il mêlait agréablement la fantaisie au réel. Dans ses discours, la période est parfois un peu longue et embarrassée : mais ce défaut, très général parmi nos orateurs, était racheté chez lui par de précieuses qualités : jamais il ne plagie; il n’imite pas. Son travail d'assimi-

colonies anglaises, que les bandes canadiennes et les hordes sauvages dévastaient chaque année par le fer et la flamme.

Et c'était de la part des troupes francaises, fatiguées mais non épuisées par une longue marche à la pluie et au tonnerre, c'était un effort également héroïque, pour venger leur défaite et la mort de Montcalm, pour reconquérir ce promontoire qui tient la clef de presque toute l'Amérique, pour prouver qu’ils étaient toujours les soldats d’Oswégo et de Carillon.

Mais pour les milices canadiennes, c'était encore plus que tout cela ; c'était la sépulture définitive ou la résurrection de tout ce qu’elles avaient aimé et vénéré au foyer domestique; c'était l’agonie ou le triomphe de la religion et de la patrie ; et, pour ces hommes que le gouvernement qui les abandonnait avait toujours tenus pauvres, et qui,

| lation ressemble à celui de l'abeille butineuse. Le miel qu’il fait est bien à | lui, et l’on ne saurait dire à quelles fleurs il a puisé le suc dont il se compose. | Son livre Æ.-X Garneau, sa vie et ses œuvres, est son œuvre historique la plus ( remarquable. C’est une vue d'ensemble sur les événements de notre 77 nationale, une espèce de philosophie de notre histoire. Il y a là, sur les i hommes et les choses du Canada, des appréciations morales, des observations {14 critiques et des jugements qui resteront.

L'ouvrage de M. Chauveau sur l'instruction publique au Canada, mérite une Jen mention toute spéciale. Personne ne connaissait mieux les progrès et les En développements de l’enseignement public dans notre pays, car il l'avait dirigé | lui-même plus de vingt ans.

Comme critique, M. Chauveau avait des aptitudes remarquables ; il était né d malin, spirituel et gai. .

Son roman Charles Guérin a été vivement critiqué à différentes époques ; | mais en dépit des attaques dont il a été l'objet, il est reconnu bien fait. C’est Ë { un tableau de mœurs un peu chargé, mais qui renferme de jolies pastorales, des descriptions vraies et des créations charmantes. Le style en est élégant, û les caractères bien dessinés et l'intérêt soutenu.

(LE | Ses poésies les plus souvent citées sont : /otes naïves, Donnacona, Sinite par- UE | vulos, Épitre à M. de Puibusque. M. Chauveau est l'une de nos gloires natio- { nales les plus complètes et les plus pures: il a contribué plus que personne au réveil littéraire qui s'est fait en Canada,

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pauvres, venaient encore de perdre le peu qui leur restait, il n’y avait plus que la vie, et la vie elle-même n'était plus rien sans les deux seuls biens qu’ils eussent au monde : la religion et la patrie !

Ce fut donc toute la journée, et pendant trois heures surtout, une lutte comme l’histoire nous en montre peu de plus meurtrières, eu égard au nombre des combattants. Plus de trois mille hommes, sur quatorze mille, restèrent sur le champ de bataille, “ L'eau et la neige, dit M. Garneau (qui a élevé à ces braves, dans son histoire, un monument plus durable que celui dont nous posons les bases), l’eau et la neige, qui couvraient encore le sol par endroits, étaient rougies du sang que la terre gelée ne pouvait pas boire, et les malheureux blessés nageaient dans des mares livides où l’on enfoncçait jusqu’à mi-jambe. ”

C'était ici, sur le petit espace de terre où nous sommes réunis et où s'élevait le moulin de Dumont, édifice qui dominait la position, c'était, entre les grenadiers de la reine, commandés par M. d’Aiguebelle, et les montagnards écossais, sous les ordres du colonel Fraser, un combat acharné, qui n’a été égalé depuis que par celui que se livrèrent les Anglais et les Francais pour le château d’'Hougoumont, ou encore, par celui que ces derniers ont livré contre les Russes pour la prise du Mamelon Vert à Sébastopol. Le moulin fut trois fois pris et repris, et, chaque fois, les grenadiers eurent à marcher sous le feu incessant d’une lourde et puissante artillerie. Bourlamaque, dont le nom dans toute la guerre avait figuré à côté de ceux de Montcalm et de Lévis, fut gravement blessé et eut son cheval tué sous lui dans cet endroit même,

C’était, plus loin, entre les milices canadiennes commandées par M. de Repentigny et par le colonel Rhéaume, et le centre de l’armée anglaise, une lutte non moins héroïque. “L'on voyait, dit encore M. (Garneau, les milices charger leurs armes, couchées, se relever après les décharges de l’artillerie ennemie, et fusiller les canonniers sur leurs pièces.”

Enfin, à la droite, M. de Saint-Luc, avec un parti de Canadiens et de sauvages, et le colonel Poularier, avec le Royal-Roussillon, eulbutaient et tournaient l’aile gauche de l’armée anglaise, la rejetaient sur le centre, qu'ils prenaient en flanc, et décidaient du sort de la journée.

Partout c'était une scène de carnage et de désolation ; un ciel lourd et sombre pesait sur la campagne, des torrents Il hi de pluie se mêlaient aux flots de sang humain, les éclairs

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\l labouraient le ciel comme les feux des deux armées sillon- :} EN ER : TS | il naïent la terre, les éclats de la foudre se mêlaient aux Lil décharges de l'artillerie, aux fanfares guerrières, aux cris ||

ll des combattants, aux plaintes des mourants, et la nuit, | lorsque le silence et l’immobilité eurent remplacé le bruit et le tumulte, à la lueur des éclairs, les innombra les

blessés de l’armée française étaient portés à pital- | Général, au pied du coteau, tandis que l’armée anglaise,

rentrée dans ses murs, encombrait des siens tous les cou-

vents de la ville.

Le lendemain, on commençait les travaux d’un siège qui fut levé précipitamment, lorsque, au lieu de la flotte française que nos pères attendaient comme leur dernière ressource, leur dernière planche de salut, ils virent appa- | pl: raître dans la rade une escadre anglaise qui, par sa seule

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présence, assura pour toujours la domination britannique sur ces vastes et riches contrées.

Et voilà ce qui s’est passé ici il y a près d’un siècle !

Aujourd'hui, les drapeaux de la France et de l'Angleterre, unis par des banderolles qui portent les noms de victoires gagnées en commun, flottent amis sur le champ de bataille du 13% septembre et du 20 avril, comme ils flottent sur les mers de l’Europe et sur les rochers de l’antique Chersonèse,

Un gouverneur anglais, dont l’esprit éclairé et le noble cœur ont su comprendre tout ce qu’il y de beau, de religieux, d'humain dans la mission que nous l'avons prié d'accepter, préside à cette apothéose des braves des deux nations. A l’exemple du militaire ! distingué qui, l’année dernière, était venu rencontrer sur son passage la pompe funèbre que nous fimes aux braves du vingt-huit avril, et saluer leurs restes de généreuses paroles, des officiers et des soldats anglais, justement impatients du repos qui leur échoit dans ce jour de combat, écoutent avec un religieux silence le récit de cette vieille victoire francaise, parce qu'ils savent qu'il n’y à que les lâches qui sont jaloux, et que leur nation s’est couverte elle-même de trop de gloire pour avoir peur de la gloire des autres.

Et, en présence de Lady Head et de la moitié la plus intéressante de la société de Québec (la beauté, comme

1. Le général Rowan, le 5 juin 1854, à l’occasion de la cérémonie funèbre par laquelle on donna la sépulture chrétienne aux ossements retrouvés.

toujours, souriant au récit des actions courageuses), en présence du commandant ! d’une corvette française chargée d’une mission toute pacifique, et de ses marins qui, mille fois les bienvenus parmi nous, sont arrivés ici à temps pour voir de leurs yeux que, si nous avons été longtemps oubliés de la France, nous n’oublions pas ses héros d’autrefois non plus que ceux d'aujourd'hui; en présence de nos concitoyens anglais, irlandais, écossais, héritiers des vertus des peuples des trois royaumes avec qui nous aimons à fraterniser ; en présence des descendants des | Hurons, les fidèles alliés de nos ancêtres, qui donnèrent | leur part de sang et cueillirent leur part de gloire sur tous les champs de bataille de l'Amérique, nous, les descendants des miliciens de 1760, nous renfermons dans un même monument * les ossements confondus des greuadiers de la il reine et des montagnards écossais, qu'un archevêque a ji bénis sans leur demander à quel culte ils avaient appar- | tenu,

1. Le commandant Belvèze, avec l’équipage du premier vaisseau de | guerre français qui ait remonté le Saint-Laurent depuis la cession du pays.

2, Le monument, complété pur la statue donnée par le prince Napoléon, | fut inauguré le 19 octobre 1862, Il consiste dans une colonne de bronze } cannelée placée sur un piédestal qui repose lui-même sur une base en pierre, Une statue de Bellone la couronne : elle porte la lance et le bouclier Li 1! mythologiques et est tournée vers cette partie du champ de bataille qu'occupait l’armée française, Quatre mortiers en bronze sont placés à chaque coin du piédestal. La face qui regarde le chemin de Sainte-Foye porte cette inscription : ‘* Aux Braves de 1760,—Erigé par la Société Saint- | Jean-Baptiste de Québec, 1860./—Dü côté de la ville, le nom de Murray se lit au-dessus des armes et des emblèmes de l'Angleterre; du côté de la campagne, celui de Lévis, an-dessus des armes et des emblèmes de la | } vieille France, En arrière, se trouve un bas-relief représentant le moulin

de Dumont et les armes et les emblèmes du Canada, La statue n dix pieds de hauteur, et le monumenten a 75 en tout.

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Et que ne dira-t-il pas à la postérité ce monument ? Quel enseignement plus profond, quel plus haut tribut à l’héroïsme des temps anciens, à l’union fraternelle du temps présent, à l'oubli des haïnes passées, au souvenir des gloires qui ne passeront pas !

Ne parlera-t-il pas le même langage ‘“loquent que parle, dans un autre endroit, lobélisque élevé à la mémoire commune de Wolfe et de Montcalm, par un gouverneur anglais, trop soldat lui-même pour distinguer entre le soldat vainqueur et le soldat vaincu, lorsque tous deux sont morts en héros ?

Ne dira-t-il pas aux Anglais comme aux Francais, aux émigrés comme aux natifs, que la fidélité de nos pères pour leur ancien drapeau, nous l'avons montrée pour le nouveau ; que s'ils étaient les hommes de Carillon et des Plaines d'Abraham, nous avons parmi nous les hommes de Lacolle et de Châteauguay, et que nous, les hommes de la nouvelle génération, nous n’avons pas encore dit à l’histoire le dernier mot de notre race ?

Ne dira-t-il pas aux générations futures que le souvenir des grandes actions a beau dormir dans la poussière et l'oubli, il faut qu’un jour, ne ft-ce qu'après un siècle, il se réveille et ressuscite rayonnant d’une splendeur imprévue ?

Ne dira-t-il pas aux hommes trop positifs peut-être de notre époque, qu'après tout l’on ne meurt qu’un” seule fois, et que, cette fois-là, il vaut autant mourir écrasé par la mitraille que sous les roues d’un char à vapeur; que ceux qui agiotaient, qui s’enrichissaient, il y a un siècle, sont morts tout comme ceux qui combattaient ; Bigot et

Duchesneau aussi bien que Montcalm et Lévis, et qu'ils sont oubliés, exécrés, tandis que les pauvres soldats, les pauvres miliciens et les pauvres sauvages du vingt-huit avril recoivent, après plus d’un siècle, à la face du soleil, l’apothéose la plus magnifique qu’il nous soit possible de leur donner ?

N’enseignera-t-il pas aux peuples de l'avenir que les guerres et les haines d’un siècle sont les amitiés et les alliances d’un autre siècle, que la face des empires change, que les empires eux-mêmes s'écroulent, qu'une seule chose reste debout, la mémoire des braves ?

Ne dira-t-il pas qu'après avoir lutté sur terre et sur mer, dans les arts de la guerre et davs ceux de la paix, dans les sciences où elles ont produit Pascal et Bacon, Newton et Cuvier, Laplace et Herschell, dans les lettres où elles ont placé au faîte de l'intelligence humaine, Bossuet et Milton, Shakespeare et Corneille, Lamartine ‘et Byron, notre ancienne et notre nouvelle mère patrie, désespérant de pouvoir se vaincre l’une l’autre, se sont décidées à dominer réunies le reste du monde ?

Ne dira-t-il pas qu'après l'oubli séculaire de tons les souverains et de tous les gouvernements, le puissant allié de notre gracieuse souveraine, le neveu de l’illustre empeveur qui, dans l’universalité de son génie avait réalisé cette parole d’un ancien, nil humani alienum « me, ! au milieu des préoccupations sans nombre d’une époque où se décide le sort de l’Europe et de la civilisation, s’est souvenu d’un million de Francais oubliés sous le drapeau britan-

1, Je suis homme, tout ce qui intéresse les hommes m'intéresse, (l'érence.)

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nique, d’un peuple qui surgit aux yeux de la France comme une apparition d’outre-tombe ?

Et lorsqu'il s’élèvera ce monument, surmonté de la statue que nous irons demander à la France, notre alliée, d'y placer elle-même, ne croyez-vous pas que le vieillard, en s’agenouillant sur la tombe des guerriers ainsi glorifiés, regrettera de n’avoir pas, lui aussi, donné sa vie pour sa patrie; que le jeune homme se relèvera pour s’élancer plus courageux et plus ferme dans la carrière qu'il aura choisie, et que la mère qui passera près d'ici, tenant son jeune fils par la main, lui fera détourner la tête, de crainte que la fascination de tous ces honneurs rendus au courage, ne l’enlève trop tôt à son amour, pour le jeter sur la voie périlleuse de l'honneur ?

Et ces guerriers eux-mêmes, s’il leur était donné de se lever de leur couche funèbre, et de contempler ce jour aussi pur et brillant qu'il était sombre le jour de leur combat; ces campagnes aussi riches, aussi heureuses qu’elles étaient alors désertes et dévastées; cette ville alors en ruines, et qui, florissant aujourd’hui dans les arts et la paix, se répand partout dans la vallée et, déjà, sur le coteau, envahit jusqu'a leur sépulture ; ce bassin splendide, cet afource d'eau bel et profond, comme disait Champlain, aujourd’hui couvert des vaisseaux de toutes les nations, au milieu desquels se trouve enfin un de ces vaisseaux français que nos pères attendaient avec tant d'angoisse à l'heure suprême ; s’il était donné à nos miliciens d'entendre, après un siècle, parler français sur leur tombe ; de voir, comme ils disaient naïvement, de voir leurs gens, des unifomes français mêlés à des uniformes anglais pour leur

rendre hommage ; de contempler leur religion et leur nationalité debout encore et respectées à côté de la religion et de la nationalité des conquérants, sous cette domination anglaise qu’ils redoutaient si fort, n’est-il pas vrai qu'ils demanderaient comme une faveur de vivre quelque temps auprès de nous ?

Mais non, guerriers que nous vénérons, vous avez payé votre dette à la patrie, c’est à nous de payer la nôtre. Votre Journée est remplie, votre tâche laborieuse et sanglante est terminée, la nôtre à peine commence. Vous vous êtes fl couchés dans la gloire, ne vous levez pas ! Pour nous, (fl quels que soient nos aspirations, notre dévouement, notre courage, Dieu seul sait où et comment nous nous coucherons. Mais vous, dormez en paix sous les bases de ce monument, entourés de notre vénération, de notre amour, de notre perpétuel enthousiasme....Dormez....jusqu'à ce | qu'éclatent dans les airs les sons d’une trompette plus

retentissante que celle qui vous sonnait la charge, accomll" pagnée des roulements d’un tonnerre mille fois plus formidable que celui qui célébrait vos glorieuses funérailles ; et ‘hi alors, tous, Anglais et Francais, grenadiers, montagnards, 1! miliciens et sauvages, vous vous lèverez, non pas pour une EUR gloire comme celle que nous, faibles mortels, entreprenons !HI de vous donner, non pas pour une gloire d’un siècle ou de tu plusieurs siècles, mais pour une gloire sans terme et sans limites, et qui commencera avec la grande revue que Dieu ;

lui-même passera, quand les temps ne seront plus !

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1. Ce discours est considéré comme une des plus belles pages de l'éloquence française au XIXe siècle.

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QUESTIONS.—-Qu'est-ce qu’un discours ? parties dans un discours?—Quelles sont les différentes espèces de discours ?—A quel genre appartient le discours que vous venez de lire ?—Quel est le gouverneur qui prit part à la cérémonie de la pose de la première pierre du monument des braves ?—En quelle année et par qui fut fondée la Société Parme Can RAD tiste ?—Quels sont les emblèmes et la devise de la Société Saint- Jean-Baptiste ?—Quelles allusions se trouvent dans le premier alinéa ?—Quelles sont ces deux races entre lesquelles l'union traternelle devait un jour régner’ be “ snsevelis dans le drapeau victorieux de l’Angleterre ”’, et, “ dans celui qui portait le nom immortel de Carillon ” —-Quel est ce général d’une bravoure et d’une habileté égales à celles de Montcalm ?— Quel est cet ancien qui prétendait faire sortir des légions en frappant du pied la terre ?—Qu'’était le vieux Caton ?—Racontez a victoires de la Monongahéla, du fort (reorge, d'Oswégo et de

Carillon.

Quelle est cette forteresse que Murray tenait à conserver ? Qu'est-ce qu'une forteresse ?—De quelle reine est-il parlé dans le cinquième alinéa de la seconde partie ?—Nommez les commandants des différents corps d'armée. —Quels étaient les couvents de Québec à cette époque ?—Qu'’est-ce qu’un siège ?

Quelle heureuse coïncidence est rappelée dans la troisième partie du discours ?—Qu’'est-ce qu’un monument ?—un obélisque ?—Quels événements historiques rappellent Lacolle et Châteauguay ?—Quel est ce puissant a/lié de notre gracieuse souveraine, dont parle l’orateur?—Comment se termine le discours 9 Que pensez-vous de l’éloquence de l’orateur ?

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