‹ Lecture à haute voix [microforme]Chapitre 144 sur 190 · LA PREMIÈRE NUIT D’EXPOSITION LANS LA NOUVELLE-FRANCE · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE NUIT D’EXPOSITION LANS LA NOUVELLE-FRANCE

C'était le désert fauve en sa splendeur austère ; Rien n’animait encor le vierge coin de terre

Où Montréal devait plus tard dresser ses tours.

En aval du courant, et suivant les détours

Qui creusent çà et là les rives ombragées,

Sous les feux du midi, trois pirogues chargées —Près de l’endroit nommé depuis Pied-du-Courant, Ensemble remontaient les eaux du Saint-Laurent. Qui côtoyait ainsi les courbes du grand fleuve ? C'était le fondateur, c'était de Maisonneuve,

Avec de Montmagny, le courageux soldat,

Vimont, l'apôtre saint, fier d’un double mandat, Et, comme pour dorer cette ère qui commence, Deux femmes, deux grands cœurs : de la Peltrie et Mance, Deux âmes à l'affût de tous les dévoñments.

Ils sont accompagnés de laboureurs normands,

De matelots bretons, fiers enfants de la Gaule, Travailleurs qui devront, le mousquet sur l’épaule, Le poing à la charrue ou la hache à la main, S'ouvrir au nouveau monde un si large chemin.

Sur le calme des eaux une voix nous arrive ; C'est un cantique saint, qu'aux échos de la rive, Dans l'éclat radieux d’un soleil flamboyant,

La petite flottille envoie en pagayant,

Halte ! a crié quelqu'un.

Et bientôt, sur la berge, Avec le dôme bleu du ciel nu pour auberge, k Nos voyageurs rendus dressent leur campement, Puis ensemble à genoux, dans le recueillement,

Rappelant au Très-Haut sa divine promesse, Naïfs ou fiers chrétiens vont entendre la messe Au pied d’un tabernacle à la hâte élevé.

‘© Vous êtes, dit le prêtre, un grain de sénevé

Que Dieu jette aujourd’hui dans la glèbe féconde ; La plante qui va naître étonnera le monde ;

Car, ne l’oubliez pas, nous sommes en ce lieu

Les instruments choisis du grand œuvre de Dieu ! ”’ Et pendant que l’Hostie en sa châsse sacrée Illuminait l’autel de sa blancheur nacrée,

Un long Pange ling'ua s'élevait dans les airs

Vers le Dieu des cités et le Dieu des déserts. Auprès du drapeau blanc, la sainte Eucharistie Resta là tout le jour.

La tête appesantie, —Quand le soleil tomba dans le couchant vermeil, Nos pieux voyageurs, accablés de sommeil, Songeaient, prière faite, à chercher sous la tente, Dans une nuit de paix douce et réconfortante, Le repos bien gagné qui doit les prémunir Contre le lourd fardeau des tâches à venir ; Quand, tout à coup, dans l’ombre éparse des ramées, Ils virent mille essaims de mouches enflammées, Qui, croisant à l’envi leur radieux essor, Comme un jaillissement de gouttelettes d’or, Ou plutôt comme un flot de flammèches vivantes, Rayaient l'obscurité de leurs lueurs mouvantes.

Alors chacun se met en chasse ; l’on poursuit Tous ces points lumineux voltigeant dans la nuit. Puis, liant à des fils les blondes lucioles,

On en fait des réseaux, flottantes auréoles,

Qu'on suspend sur l’autel en festons étoilés. Quelques instants plus tard, dans les bivouacs voilés Par les grands pins versant leurs ombres fraternelles, Après avoir partout placé des sentinelles,

Près du fleuve roulant son flot silencieux,

La troupe s’endormit sous les regards des cieux.

Pa Ne

D PR A pneu F3 Er a Le 4 «|

À ont rempli cette mission nationale ?

Et pendant que ces forts, âpres à la corvée, Voyaient dans leur sommeil grandir l’œuvre rêvée, Astre pieux trônant dans le calme du soir, Val: Sur l’autel, dans le pli du drapeau, l’Ostensoir, Au vol phosphorescent d'étincelles sans nombre, Ouvrait son nimbe d’or et flamboyait dans l'ombre,

O genèse sublime ! Ôô spectacle idéal !

Ce fut cette nuit-là que naquit Montréal.

Louis FRÉCHETTE, /a Légende d'un peuple.

Page 1