‹ Lecture à haute voix [microforme]Chapitre 82 sur 190 · MADAME DESHOULIÈRES · texte numérisé non relu

MADAME DESHOULIÈRES

Dans ces près fleuris Qu'’arrose la Seine, Cherchez qui vous mène, Mes chères brebis !

Ainsi soupire la bergère désolée qui a perdu la houlette dorée de sa fortune et le gardien fidèle de son troupeau, son époux bien-aimé !

Avec beau nom, délicieux visage, blanches mains, robes à paniers de soie fleurie de roses, cette idéale bergère dont les blancs agneaux sont tout enrubannés, a l'air d’une princesse qui joue à la paysanne ; elle semble devancer Marie-Antoinette s'amusant à la fermière sous les ombra-

ges du Trianon. Cependant Mme Deshoulières, qui exhale ses plaintes en une idylle si suave, souffre cruellement : elle est mère, et c’est pour ses enfants, ses petits moutons délaissés, qu’elle implore un pasteur pour les défendre contre la tempête de l’adversité. Mais, hélas! n'est-il pas trop loin et trop haut sur son trône, ce roi dont elle implore un regard, ce monarque bienfaisant dont elle espère toucher le cœur par me ingénieuse allégorie ?...….

Pauvre bergère! elle n’a pas vu que de fraîches prairies émeraudées ! Le courant de la vie l’a entraînée sur les grandes routes poudreuses, dans les sentiers étroits envahis par les ronces, et jusqu'aux bords des abîimes jonchés de fleurs; elle a failli glisser une fois au fond d’un précipice, mais elle s’est retenue à la croix du devoir et s’y est cramponnée de toutes les forces de son âme.

Beauté séduisante, esprit charmeur et grâces touchantes avaient fait d'Antoinette de Ligier une jeune fille accomplie que s'était empressé d’épouser M. Deshoulières, noble gentilhomme attaché au service du prince de Condé. C’est dans le palais du vainqueur de Rocroi, que la jeune femme fit son entrée dans le monde, La blanche colombe courut grand risque en ce nid d’aigle ! Seule, une prudence extrême fut son refuge contre tout danger, Craintive en face des périls allumés autour d'elle, la charmante tentée ne joua point avec le feu, Elle nous initie ainsi aux tourments, aux luttes ct à la victoire de son âme tendre et fière:

Ce cœur, que le ciel fit délicat et sincère, N'aimerait que trop bien si je le laissais faire ; Mais grâce à lÉternel, une heureuse fierté Contre un si doux penchant l’a toujours emporté.

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Je fuis ce qui me plaît et je sais m’alarmer,

Dès que quelqu'un paraît propre à se faire aimer ; Comme un subtil poison je regarde l’estime,

Et je crains l’amitié bien qu’elle soit sans crime.

Enivré par l’orgueil, rendu arrogant par le succès, Condé, dans un mouvement de dépit, s’oublie jusqu’à lutter contre le roi qu’il a défendu de son épée. T1 passe au camp espaguol: où va le maître doit aller le serviteur; et c'est pourquoi M. Deshoulières embrasse le parti de son prince, essuie avec lui la bourrasque de la Fronde et les rigueurs de l'exil. C’est à Bruxelles, —refuge des bannis de tous les siècles depuis Condé jusqu’à Édouard Drumont,—que le prince établit sa cour. Il égaye les tristesses de sa disgrâce en donnant des fêtes dont Madame Deshoulières est l’héroïne admirée et chérie. Mais ces lèvres de roses ne s’entr'ouvent-elles pas pour confier le secret de quelque complot ? Les plus belles fleurs ne sont-elles pas les plus vénéneuses ? Si la digitale pourprée exhale le poison, la bouche vermeille de l’enchanteresse ne soufflerait-elle pas. la mort du cardinal Mazarin ?.. C’est ainsi que pensent les espions venus de Versailles en Belgique ; et, à l'heure du soir où la jeune femme revêt sa robe de bal, elle estarrêtée comme prisonnière d’État et renfermée dans la forteresse de Vilvorde (1657),

Bientôt son mari, galant chevalier, aidé de quelques soldats, délivre sa princesse captive ; mais il meurt subitement quelques mois plus tard. Son prince qui a obtenu le pardon royal, est rentré en grâce à la cour et seule, dans l'abandon et l’indigence, Mme Deshoulières, veuve, affligée,

revient à Paris ramenant ses enfants qu’elle défendra énergiquement contre les tortures de la pauvreté.

Sa lyre qui a chanté ses joies va soupirér ses douleurs ; pour sa chère petite famille, elle vendra ses vers, ses pensées, ses larmes, ses espoirs. Elle écrit dans le Mercure galant, et comme ses lecteurs font monter jusqu'au ciel l’encens de leur admiration, elle murmure tout bas ce qu’elle n'ose formuler tout haut: “ Un peu moins de louanges et un peu plus d’or ferait bien mieux mon affaire !” Mais seules, hélas : les louanges les plus hyperbaliques continuent d’exalter celle qu’on nomme la Calliope française. Même plus tard, le satirique Voltaire, — toujours galant lorsqu'il s'adresse aux muses féminines, — dira : “ De toutes les dames qui ont cultivé la poésie, Madame Deshoulières est celle qui a le plus réussi, puisque c’est d'elle qu’on a retenu le plus de vers.”

L'auteur des Zdylles, Épiîtres et Madrigaux paye aujourd’hui par un oubli injuste la faveur d’avoir été jadis trop vivement louée, Ses vers sont harmonieux, ses élégies plaintives sont douces comme un roucoulement de tourterelle, Et si ses bergeries sans loups ni renards sonë trop paisibles, son traité de Réflexions morales nous révèle une âme sérieuse, capable de s'élever par l'étude jusque dans les régions de la philosophie.

Malgré tout, elle nous apparaîtra toujours sous son pimpant travestissement de bergère, au milieu de ses blanches brebis, dans la prairie ensoleillée, au bord fleuri du ruisseau, gazouillant avec lui la fraîche idylle printanière.

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Mais voici que, brutalement, M. Jules Lemaitre !

arrache houlette ct couronne de roses à notre gentille bergère qu’il dépoétise en l'appelant premier bas bleu, être déplaisant, femme besogneuse, intrigante, cherchant à placer ses enfants, une espèce de déclassée.

Nous protestons contre ce jugement inique ; une femme “quia eu des malheurs” est digne de compassion ; une mère qui, par son travail, soutient la frêle existence de ses enfants, recueille toutes nos sympathies et nous croyons que pour Mme Deshoulières, ces qualificatifs de bas bleu et de déclassée pourraient être remplacés justement par ceux de vuillante et de dévouée.

XEVUE La Femme et la Famille.

QUESTIONS.—Résumez ce que : ous savez de Mme Deshoulicres.—Que veut dire ‘‘idéale bergère ”’ ?—Qu'étaient Marie- Antoinette ?’—le Trianon ?—Quel est ce roi dont elle implore un regard ?—Définissez l’idylle,—l’allégorie, —l’épitre, —le madrigal.—Citez les périphrases les plus suillantes.—Qu'y a-t-il à admirer dans le caractère de Mme Deshoulières ?—Qu’'était-ce que Calliope?— Que savez-vous de la Fronde”? du cardinal Mazarin? de M. Jules Lemaître?—Qu'’est-ce qu’un bas-bleu ?

1. JULES LEMAITRE néen 1853, poète, conteur, apprécié surtouc comme critique

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